Nous devons aider les joueurs à éduquer leur attention

Entraineur des gardiens de but du Borussia Mönchengladbach, passé par Burnley ou encore Hoffenheim chez les jeunes, Fabian Otte est aussi docteur en sciences du sport.

Nous lui avons demandé de partager sa vision du rôle d’entraineur de gardiens de but, mais aussi de l’apprentissage et de la périodisation, pour ce poste si « spécifique » et plus largement.

En tant qu’entraîneur des gardiens de but, pourquoi avez-vous choisi la dynamique écologique comme cadre théorique de référence ?

Pour moi, l’approche dynamique écologique est un excellent cadre théorique, car elle permet d’envisager les choses de manière holistique. Elle ne s’intéresse pas seulement au fonctionnement du cerveau d’un athlète ou à la façon dont les différentes parties de son corps bougent, comme lorsqu’il est question de “technique idéale ». Elle s’intéresse plutôt à la manière dont le joueur, le gardien de but, interagit avec l’environnement. En fait, l’accent va être mis sur la façon dont mon gardien de but se comporte au cours d’un match, en fonction de ce que font les défenseurs, de ce que font les attaquants, de ce qui se passe dans le jeu… C’est la raison pour laquelle j’apprécie cette approche. Elle nous offre une base théorique qui nous permet de comprendre que nous ne pouvons pas envisager le joueur, en le séparant de tout ce qui l’entoure. Cela a une influence sur la façon dont nous nous entraînons, car en séance, nous devons reproduire ce que nous vivons et percevons en match. Encore une fois, ce lien entre l’environnement et le joueur de football est primordial.

« L’approche dynamique écologique est un excellent cadre théorique, car elle permet d’envisager les choses de manière holistique. »

Parallèlement à cela, des approches pédagogiques comme la pédagogie non-linéaire ou l’approche basée sur l’interaction des contraintes (Constraints-Led Approach) se sont développées en utilisant cette perspective écologique. Pour moi, ce sont des moyens qui permettent à cette pensée écologique, de se matérialiser à l’entraînement. En tant qu’entraineur, il y a d’ailleurs un certain nombre de principes qu’il peut être intéressant de s’approprier. L’un de ces principes, c’est que l’information régule l’action. C’est la raison pour laquelle, à l’entraînement, nous devons concevoir des situations qui contiennent des informations que les joueurs retrouveront également en match. Chaque fois que nous nous entraînons, cela devrait ressembler, d’une certaine manière, au match. Nous devons aider les joueurs à éduquer leur attention (attunement) afin qu’à l’entrainement, ils apprennent à percevoir certaines informations, qu’ils retrouveront en match.

Un autre principe intéressant est : context is everything (le contexte est premier). Il ne s’agit donc pas seulement de reproduire un mouvement, encore et encore, sans avoir de contexte. Nous devons créer des situations d’apprentissage dans lesquelles, par exemple, les joueurs doivent comprendre comment pénétrer une ligne défensive, trouver un coéquipier dans le dos de la dernière ligne adverse avec un long  ballon, etc. Pour ce faire, ils doivent trouver les informations qui vont réguler ces actions. Ils trouveront leurs propres solutions sur la base des informations qu’ils perçoivent. Ce qu’il faut retenir, c’est que nous devons concevoir des séances qui sont aussi représentatives que possible du match. Notre objectif est de répliquer les informations présentes dans un match, à l’aide de contraintes.

C’est donc là que la notion de contrainte apparaît. En effet, nous pouvons agrandir ou réduire l’espace de jeu, faire varier le nombre de joueurs, créer des supériorités, etc. En utilisant ces contraintes de tâches, nous pouvons permettre aux joueurs de trouver des solutions variées, sans leur dire à l’avance à quoi ressemblent ces solutions. Par exemple, si je mets en place un rondo et que l’espace est restreint, l’équipe en possession aura moins de temps avec le ballon, car les joueurs qui essaient de le récupérer seront très proches d’eux. Il leur faudra donc prendre des décisions rapidement, utiliser moins de touches, etc. Ce qui est intéressant, c’est que nous n’avons pas à contraindre les joueurs en leur disant qu’ils n’ont que deux touches. En réduisant les dimensions du terrain, les joueurs devront agir plus rapidement, percevoir des informations différentes, parce qu’ils ont moins de temps avec le ballon, tout en trouvant leurs propres solutions. C’est là que cette idée de conception représentative de l’environnement de compétition prend vie, de manière non-linéaire et guidée par les contraintes.

« Chaque fois que nous nous entraînons, cela devrait ressembler, d’une certaine manière, au match. Nous devons aider les joueurs à éduquer leur attention afin qu’à l’entrainement, ils apprennent à percevoir certaines informations, qu’ils retrouveront en match. »

Une autre chose à laquelle je pense, notamment chez les gardiens de but, c’est que traditionnellement, l’entraîneur a une vision très idéalisée des aspects techniques. On entend parfois : « La technique d’un gardien de but doit ressembler à cela. Il doit y avoir ces mouvements, etc. », alors que nous savons que chaque gardien de but est différent, tout comme chaque joueur de champ est différent. Il y a de grands gardiens de but, des plus petits, des rapides, des plus lents. Certains sont mieux coordonnés, donc ils se déplacent avec plus de fluidité, certains sautent plus haut….

Chaque personne étant différente et le jeu étant en constante évolution, il est absurde d’avoir dans la tête, une représentation de ce que devrait être la technique idéale. Le joueur doit constamment trouver des solutions différentes et adapter ce qu’il fait. L’approche écologique met également l’accent sur cette idée de variabilité du mouvement. Plutôt qu’attendre de nos joueurs qu’ils exécutent ce mouvement idéal, systématiquement, sous peine de ne pas être fonctionnel, nous pensons que la variabilité est quelque chose de positif parce qu’elle montre que le joueur peut s’adapter à une situation en exécutant  différents mouvements, de différentes manières. En fait, cette adaptabilité montre que ce joueur est un expert, parce qu’il prend en compte des informations qui proviennent du contexte de performance : la situation de jeu, peut-être l’état du terrain, les conditions météorologiques, les fans qui peuvent avoir une certaine influence, pour adapter son comportement et ses mouvements à un environnement dynamique.

« Plutôt qu’attendre de nos joueurs qu’ils exécutent ce mouvement idéal, systématiquement, sous peine de ne pas être fonctionnel, nous pensons que la variabilité est quelque chose de positif parce qu’elle montre que le joueur peut s’adapter à une situation en exécutant  différents mouvements, de différentes manières. »

Un autre élément qui me semble important, c’est cette idée de « repetition without repetition » (répétition sans répétition), développé par Nikolai Bernstein. Au lieu de demander aux joueurs d’exécuter de manière répétée une passe de l’intérieur du pied, je veux qu’ils résolvent un problème de manière répétée. Par exemple, il peut s’agir d’une situation d’attaque à 3c2 avec un but. Les joueurs auront la possibilité de passer le ballon à leurs coéquipiers, mais je ne leur dirai pas comment le faire. Je ne leur dirai pas quelle surface utiliser et à quelle distance passer, parce qu’en fonction de ce que feront les défenseurs, différentes opportunités de passe émergeront dans le contexte de la situation de jeu.

Le joueur doit percevoir ce qui est possible pour lui/elle et trouver la passe la plus efficace pour lui/elle. Il en va de même pour les gardiens de but, évidemment. Ils doivent ajuster ce qu’ils font en fonction de ce que font leurs coéquipiers, des distances de tirs des attaquants, de la localisation de ces tirs, des angles, etc. Ils doivent trouver des solutions, mais pas cette technique unique et idéale qui est censée résoudre tous les problèmes. Ils doivent trouver leur propre solution, s’adapter en permanence et adapter ce qu’ils font en fonction de ce qui se passe.

Justement, comment arrivez-vous à concevoir des situations d’apprentissage qui soient représentatives, alors qu’en tant qu’entraineur des gardiens, vous ne disposez que d’un groupe de joueurs très restreint ?

Il me semble que la solution la plus adaptée, c’est tout simplement d’intégrer les gardiens de but à l’entraînement collectif, car tout ce qui a trait à l’équipe est évidemment une partie très importante de l’entraînement des gardiens. D’ailleurs, lorsqu’on pense à l’entraînement des gardiens de but, on ne pense pas nécessairement ou spontanément à l’entraînement collectif. On pense que c’est une partie distincte qui vient s’ajouter au spécifique gardien, ce qui est encore la norme dans de nombreux endroits. 

Par exemple, si j’ai un groupe composé de 3 gardiens de but lors de la partie spécifique, je vais quand même essayer, dans la mesure du possible, de leur proposer une situation. Il pourra s’agir d’un scénario avec des centres depuis différentes zones, d’une passe en profondeur qui créer une situation de 1c1, etc. Nous essayons toujours de partir d’une sorte de scénario. Certains gardiens endosseront le rôle d’attaquants, tandis qu’un gardien prendra place dans les buts. J’effectuerais alors des passes ou des centres que les autres gardiens devront essayer de convertir en but, ou alors c’est eux même qui effectueront ces centres, etc. Ceci étant dit, nous ne sommes pas stupide. Je ne prétendrai jamais que nous pouvons recréer des situations similaires à celles que l’on retrouve dans un entraînement collectif. C’est pratiquement impossible. C’est pour cela que ce qui est vraiment intéressant, c’est de travailler de manière coordonnée avec les membres du staff qui s’occupent des joueurs de champ et de discuter des objectifs collectifs de chaque séance d’entraînement.

Prenons un exemple: l’une des situations d’apprentissage de la séance est un 8c8 sur trois quarts de terrain et l’objectif est de générer beaucoup de centres dans la surface. Une supériorité numérique dans les couloirs extérieurs est mise en place, afin de favoriser l’émergence de ces centres dans la surface. Comme je connais le scénario auquel les gardiens doivent être préparés, lors de la partie spécifique, je concevrai une ou plusieurs situations où les sources d’informations qu’ils retrouveront ensuite et de manière plus complexe (avec les défenseurs, les attaquants qui entrent dans la surface, etc), seront présentes. Même si comme je l’ai déjà dit, le niveau de réalisme sera limité, c’est un bon moyen pour commencer à éduquer leur attention.

Aujourd’hui, quelles sont les compétences essentielles qu’un gardien de but de haut niveau possède ou qui sont nécessaires, pour être performant à ce niveau ?

C’est une question très intéressante, car de nos jours, les gardiens de but doivent être capables de tout faire. Ils doivent être capables de défendre leur but, à différentes distances, sur différents types de tirs, en 1c1, etc. Ensuite, ils doivent être capables de défendre l’espace : les centres, les centres en retrait, les passes en profondeur… C’est un peu ce qu’il y a derrière cette idée de sweeper-keeper (gardien libéro), qui contrôle l’espace dans le dos de la dernière ligne et qui est prêt à intercepter les passes adverses. Aujourd’hui, les gardiens sont aussi considérés comme le onzième joueur de champ. Ils doivent pouvoir utiliser leurs pieds, proposer des lignes de passe, etc. Que ce soit au pied ou à la main, ils jouent un rôle important quand leur équipe à le ballon. Ce sont donc trois aspects qui représentent toute une gamme d’actions associées au rôle de gardien de but.

Par ailleurs, ces deux dernières années, en travaillant avec des gardiens de but de haut niveau, je me suis rendu compte qu’ils doivent aussi être des leaders. Ils doivent aider leurs coéquipiers, communiquer, être des mentors et des modèles pour les jeunes joueurs, parce que tout le monde observe ce qu’ils font, la manière dont ils s’entraînent et aussi comment ils se comportent hors football. Ils ont un certain statut, qui fait d’eux des prescripteurs, des porte-parole, parce qu’ils sont très présents dans les médias. Ils donnent beaucoup d’interviews et leurs opinions ou points de vue comptent énormément pour un certain nombre de personnes qui sont très intéressées par entendre ce que les joueurs de football ont à dire. Et pas seulement au travers d’opérations publicitaires ou marketing, mais aussi sur des questions de société.

« De nos jours, les gardiens de but doivent être capables de tout faire »

Parfois, on se dit que les footballeurs devraient rester des footballeurs et qu’ils ne devraient pas s’impliquer sur d’autres sujets. Marcus Rashford à joué un rôle important au Royaume-Uni, afin que les enfants les plus démunis puissent bénéficier du soutien du gouvernement pour se nourrir lorsqu’il n’y avait pas d’école à cause de Covid-19. Cela a été bien au-delà du football. Pour résumer, les gardiens de but doivent à peu près tout faire. Ils doivent être capables de défendre leur but, contrôler l’espace dans le dos de la dernière ligne et aider leur équipe lorsqu’elle à le ballon. En dehors du football, ils ont aussi beaucoup de responsabilités, en tant que leaders d’opinion, porte-parole ou modèles. Avec la place prise par les médias et surtout les réseaux sociaux, il y a de nombreuses choses qui viennent s’ajouter aux compétences footballistiques, proprement dites.

De manière générale, la périodisation est un processus complexe. Comment envisagez-vous ce processus dans le contexte des gardiens de but ?

J’aimerais d’abord faire une distinction. Lorsque je parle de développement d’habiletés, je parle du couplage perception-action. Lorsque l’on parle de technique, il est plutôt question de mouvement. Par exemple : je suis capable de passer le ballon avec l’intérieur de mon pied, etc. Une habileté, par contre, signifie que je suis capable de percevoir des informations dans le contexte du jeu et que je sais quelle type de passe réaliser, quand la réaliser (timing) et que je suis ensuite physiquement capable de la réaliser, par exemple.

« Nous essayons de répéter un résultat, pas un mouvement spécifique »

Admettons que je perçoive un espace dans la ligne défensive adverse, je le perçois comme une opportunité de passe, mais je dois aussi comprendre s’il doit s’agir d’une passe en profondeur ou d’un ballon aérien. Avec quelle force dois-je passer le ballon ? Jusqu’où doit-il aller dans l’espace ? Cela va donc au-delà d’être capable de réaliser une technique. Il s’agit de percevoir des informations pertinentes et précieuses dans un contexte donné, puis de les associer à une action efficace et fonctionnelle pour atteindre mon objectif.

C’est un aspect qui est important, car nous essayons de répéter un résultat, pas un mouvement spécifique. Je ne regarde donc jamais vraiment le processus de réalisation de la passe, je préfère regarder le résultat. Qu’est-ce que je veux atteindre ? Quelle est l’intention ? Une fois que cela a été déterminé, je laisse le joueur essayer de l’atteindre de différentes manières. Je ne leur dis jamais quelles sont les façons idéales d’y parvenir… Je les laisse explorer et c’est là qu’intervient le principe d’« explorer et chercher ». Je présente aux joueurs un jeu ou une situation et ils doivent percevoir des informations dans cet environnement… Quelles actions sont possibles? Lesquelles ne le sont pas ? Ensuite, ils doivent trouver leurs propres solutions. Tout est axé là-dessus.

Pourquoi et comment avez vous décidé de développer votre propre cadre de travail, concernant la périodisation ?

Le terme périodisation est très souvent utilisé par les préparateurs physiques et les scientifiques du sport lorsqu’ils parlent de la charge, du degré d’exhaustion physique dû à l’entraînement ou de récupération. C’est en Nouvelle-Zélande que j’ai vraiment été exposé à cette idée de périodisation. Bien évidemment, en tant qu’entraîneur de gardiens de but, j’ai une certaine influence sur la charge et les scientifiques du sport nous aident beaucoup dans ce domaine, mais comment périodiser ou structurer mon entraînement pour les gardiens de but, d’un point de vue plus tactico-technique ?

C’est en partant de ce constat que j’ai décidé de développer mon propre cadre de travail. Dans les faits, c’est quelque chose d’assez simple, c’est une manière de planifier systématiquement l’entraînement sur plusieurs semaines. Par exemple, le jour X, je veux me concentrer sur tels ou tels aspects du rôle de gardien de but (par exemple, les situations de 1c1 et les centres en retrait) et je veux vraiment que les joueurs résolvent des problèmes et fassent des erreurs. Le jour Y, qui peut être proche du match, je veux que les joueurs se sentent bien et en confiance parce qu’ils vont devoir être performants. Je veux donc un environnement d’apprentissage plus stable, où tout est axé sur la réussite et le sentiment de bien-être, sur le plan psychologique.

Je vais analyser notre calendrier des matchs, les dates et les horaires d’entraînement, le nombre de séances, réfléchir au thème sur lequel pourrait porter l’entraînement de l’équipe au cours de ces séances, puis commencer à planifier ce que je veux faire au cours de ces semaines/jours d’entraînement. Cela me permet d’avoir une meilleure vue d’ensemble et compréhension à long terme de notre structure d’entraînement.

Fig 1. The “Periodization of Skill Training” framework (“PoST” framework). Otte et al., 2019

Il y a un gros avantage à être un entraîneur spécifique, comme c’est le cas pour un entraîneur de gardiens de but. Je ne travaille généralement qu’avec un petit nombre de joueurs, trois ou quatre à la fois. A l’inverse, l’entraîneur principal doit travailler avec 24, 30 joueurs, selon l’équipe et le niveau. Il est très difficile d’individualiser l’entraînement avec des groupes aussi importants. En revanche, en tant qu’entraîneur des gardiens, je n’ai que quelques joueurs à disposition, donc l’entraînement peut être très, très individualisé. Je peux vraiment aider chaque gardien à se développer d’une manière différente, car ils sont tous uniques et ont besoin d’une approche de développement spécifique.

Par exemple, si demain nous avons une séance de prévue avec 3 gardiens de but, j’aurais une idée assez claire de ce sur quoi je veux travailler avec chacun d’eux. Ils participeront tous à la même séance, mais je leur proposerai des tâches différentes. Ma manière de tirer, la distance ou la localisation des tirs sera différente, en fonction de ce que je veux que chaque gardien (A, B ou C) perçoive et trouve comme solution.

L’énorme plus value de la périodisation, c’est que je sais ce que je veux faire à l’entraînement avant d’y arriver. Je n’arrive pas sur le terrain en disant « faisons ceci ou cela aujourd’hui », juste parce que c’est mon intuition. Non, j’aborde la séance d’entraînement avec un plan clair et une excellente idée de ce dont chaque gardien a besoin et de ce que doit être l’objectif de l’entraînement. Je sais ce que le reste de l’équipe fera collectivement à l’entraînement et comment intégrer tout cela ensemble. J’ai donc une idée claire de ce que je veux atteindre et cela est planifié sur plusieurs semaines. C’est l’idée de base.

Avant de parler des 3 étapes qui composent ce cadre de travail, je pense qu’il est important de rappeler quelques principes sous-jacents. Numéro un : la conception représentative. Comme je l’ai dit plus tôt, le contexte est premier. Je veux créer des séances qui sont représentatives du jeu, mais je veux aussi permettre aux joueurs de chercher et explorer leur environnement d’entraînement. Je ne leur propose pas vraiment de solutions. Je leur propose simplement un problème, comme une situation à 3c2, et ils doivent trouver une solution pour marquer un but ou empêcher qu’il ne soit marqué.

Encore une fois, je ne leur présente qu’un objectif général à atteindre du type « vous devez marquer un but ». Il est toujours important d’avoir un objectif en tête, mais je ne leur dis pas comment y parvenir. Je ne leur dis pas de tirer de 20 mètres ou de dribbler, puis de passer, puis de tirer. Je ne leur donne donc pas de solution, je les laisse explorer et chercher leurs propres solutions.

« Je veux créer des séances qui sont représentatives du jeu, mais je veux aussi permettre aux joueurs de chercher et explorer leur environnement d’entraînement. »

Ces dernières années, j’ai beaucoup évolué vers cette idée : passer de l’utilisation de règles strictes à des principes plus holistiques. C’est quelque chose dont je me suis rapproché afin de laisser les joueurs chercher et explorer davantage. Par exemple, pour un gardien de but:  « si le centre vient de cette zone du terrain, disons aux abords de la surface, quelles sont les informations que tu dois percevoir pour trouver la position la plus adaptée ? ». Ce à quoi le gardien répondra probablement : « Je dois regarder où sont les attaquants. Est-ce qu’ils se déplacent vers le second poteau ? Vers le premier ? Combien de défenseurs sont dans la surface ? ». C’est ce type d’informations qui guident la perception et qui, plus tard, formera des principes plus holistiques, qui affecteront le comportement : où scanner, quand scanner, savoir discriminer les informations, etc. Mais, au risque de me répéter, je ne dis pas aux gardiens ce qu’ils doivent regarder en détail et je ne leur dis certainement pas ce qu’ils doivent faire. Ils doivent trouver leurs propres solutions !

Un autre grand principe, c’est cette idée de complexité de l’information. Encore une fois, comme je suis un entraîneur spécifique, je peux adapter la difficulté de l’entraînement en fonction des joueurs. L’un aura peut-être besoin de plus d’aide et de soutien de ma part, un autre, plus avancé, aura besoin de plus de challenge. Je peux donc vraiment essayer d’adapter l’environnement d’apprentissage aux besoins individuels. Lors d’un même exercice, je peux tirer plus ou moins fort, varier les distances ou possibilités de tir. Je peux vraiment challenger les joueurs de différentes manières et manipuler les contraintes.

La dernière idée, c’est la stabilité vs l’instabilité. Lorsqu’une séance est proche du prochain match par exemple, je peux vouloir que l’environnement d’apprentissage soit stable, que les joueurs se sentent bien, qu’ils se sentent bien préparés. Mais il y a d’autres séances où je veux de l’instabilité, que les joueurs explorent de nouvelles solutions. Je dois toujours trouver cet équilibre entre rendre l’entraînement le plus stable possible, afin de développer la confiance des joueurs et favoriser leur réussite, mais aussi le rendre plus instable, pour les pousser à plus d’exploration, plus d’adaptation et peut-être trouver de nouvelles solutions. Voici donc les quelques principes qui constituent les fondations de l’ensemble du cadre de travail.

Ensuite, il y a ces trois étapes de développement. La coordination en bleu, l’adaptabilité des habiletés en vert et la performance en rouge. Ces étapes reflètent assez bien certains principes évoqués précédemment comme la stabilité vs l’instabilité ou encore la complexité de l’information. Ces étapes sont en quelque sorte un indicateur du niveau de difficulté rencontré dans l’environnement d’apprentissage. La première étape, la coordination, est basée sur le modèle de Karl Newell et ses étapes du développement moteur. C’est ce qui nous a inspirés. A ce stade, nous essayons de stabiliser les mouvements, donc ici, nous retrouvons souvent les joueurs de football les plus novices, les jeunes joueurs qui apprennent à stabiliser leurs mouvements.

Il est important de mentionner qu’il ne s’agit pas de répéter des mouvements, encore et encore, et de donner les solutions aux joueurs. Il s’agit plutôt de les placer dans des scénarios réalistes et de les simplifier. C’est ce dont je parlais plus tôt, notamment avec la dimension des terrains. Je peux par exemple légèrement agrandir le terrain afin que les jeunes joueurs aient plus de temps avec le ballon. Il sera alors plus aisé pour eux de trouver un coéquipier, étant donné qu’ils n’ont pas la pression immédiate des défenseurs quand ils reçoivent une passe. Nous simplifions le jeu, mais les joueurs, eux, continuent à l’explorer et à trouver leurs propres solutions.

« Je simplifie et je guide, et ensuite les joueurs doivent trouver leurs propres solutions et stabiliser ce qu’ils font. »

Ce sur quoi je mets l’accent durant cette étape, c’est éduquer l’attention. J’essaie de manipuler l’environnement et de guider les joueurs vers ce que pourrait être le résultat à atteindre. Par exemple, pour un milieu central recevant le ballon d’un défenseur central, l’objectif pourrait être de jouer aussi vite que possible vers l’avant après s’être retourné. Donc, au lieu de dire au joueur « dès que tu reçois le ballon, retourne-toi et passe le ballon à coéquipier X », je vais essayer de guider son attention vers les espaces dans lesquels la prochaine passe pourrait aller. Mais encore une fois, je ne leur dis pas quels types de passes réaliser ou à qui la faire. C’est au joueur de trouver une solution et d’obtenir un résultat (espérons-le efficace). Donc, je simplifie et je guide, et ensuite les joueurs doivent trouver leurs propres solutions et stabiliser ce qu’ils font.

Ensuite, il y a l’étape verte qui correspond à l’adaptabilité des habiletés. C’est à cette étape que j’essaie de rendre l’entraînement le plus instable et complexe possible. Je veux que les joueurs soient constamment en alerte et perçoivent les informations qui sont pertinentes / importantes. Je veux qu’ils prennent beaucoup de décisions, qu’ils adaptent beaucoup leurs mouvements, qu’ils trouvent différentes manière de faire une passe, d’arrêter un tir ou de gérer des situations de 1c1, etc. Cependant, en challengeant leur capacité d’adaptation, l’un des écueils possibles est que cet environnement d’apprentissage plus complexe entraîne plus d’échecs. Cela veut tout simplement dire que les gardiens concèderont plus de buts. Mais je suis fermement convaincu (avec l’appui de la science), qu’en plaçant les gardiens ou les joueurs dans ces environnements plus complexes, les habiletés se renforcent et l’apprentissage est meilleur.

« En déstabilisant l’environnement d’apprentissage, je veux que les joueurs trouvent sans cesse des solutions nouvelles ou différentes. »

En résumé, l’idée principale derrière cette phase “verte”, c’est de développer la capacité d’adaptation des joueurs aux contraintes changeantes et rendre les processus perceptivo-cognitifs plus robustes. Je complexifie l’entraînement et je challenge la stabilité. En déstabilisant l’environnement d’apprentissage, je veux que les joueurs trouvent sans cesse des solutions nouvelles ou différentes.

Enfin, à l’étape “performance” (rouge) , l’objectif est que les joueurs soient prêts pour la compétition. Je vais donc essayer d’apporter plus de stabilité, afin de les préparer mentalement et physiquement à ce qui les attend en match. Maintenant, la grande question, évidemment, c’est de savoir quand utiliser telle ou telle étape. Je pense que ce qu’il faut d’abord souligner, c’est que l’apprentissage n’est pas un processus linéaire. Ce qui veut dire que si j’ai quitté la phase de coordination (bleue) et que je suis dans la phase d’adaptabilité des habiletés (verte), cela ne signifie pas que je ne peux pas revenir en arrière. Dans les modèles cognitivistes traditionnels, les processus sont assez linéaires et vous ne pouvez jamais vraiment revenir en arrière. Du point de vue de la pédagogie non linéaire, c’est le contraire : vous pouvez aller et venir entre toutes les étapes, et ce, au sein d’une même séance d’entraînement.

J’ai récemment vécu cela. J’avais planifié une séance axée sur l’adaptabilité des habiletés et j’ai assez rapidement remarqué que l’un des jeunes gardiens de but était stressé (école) et n’était pas vraiment prêt pour ce qui était prévu. J’ai donc dû simplifier la séance d’entraînement pour ce gardien et reculer d’une étape. Je ne l’avais pas prévu, c’est arrivé sur le moment, parce que j’ai observé que quelque chose ne se passait pas comme prévu. C’est pourquoi l’entraîneur doit être très flexible et doit énormément observer pour pouvoir ajuster la quantité et la complexité des informations, la difficulté de la séance d’entraînement, etc. Pour moi, c’est quelque chose d’important. Vous devez toujours aller et venir entre les différentes étapes.

Lorsque l’on travaille avec des athlètes de haut niveau senior, je pense que l’on peut concevoir des environnements d’apprentissage très complexes parce qu’ils sont très, très compétents et vous voulez vraiment affiner la perception des informations et le couplage avec l’action. C’est un aspect très important à ce niveau. Si vous travaillez avec des jeunes, vous serez probablement plutôt amené à faire la navette entre les étapes de coordination et d’adaptabilité des habiletés, en simplifiant (ou en rendant plus difficiles) les situations et en essayant constamment de (dé)stabiliser les joueurs. Tout cela, afin qu’ils voient et comprennent vraiment à quoi pourraient ressembler les objectifs et les intentions liés à certaines positions ou certaines situations.

« L’entraîneur doit être très flexible et doit énormément observer pour pouvoir ajuster la quantité et la complexité des informations, la difficulté de la séance d’entraînement, etc. Pour moi, c’est quelque chose d’important. »

Enfin, concernant cette étape liée à la performance, il y a une question qui revient souvent chez mes collègues : à quel stade faut-il vraiment préparer les joueurs à la compétition ? Diriez-vous qu’en U17, il est important que les joueurs se sentent vraiment bien pour le match du week-end ? Ou diriez-vous que c’est encore un football de développement et que les joueurs doivent donc continuer à se développer et à apprendre pour des objectifs à long terme ? Bien entendu, il existe des points de vue divers et variés sur ce sujet, mais c’est un sujet important à discuter et à définir dans le cadre de la périodisation de l’entraînement. Bien sûr, au plus haut niveau, en Bundesliga, Ligue 1 ou en Premier League, cette étape “performance” est une partie importante parce que la compétition est une partie importante du business, mais dans le football de jeunes, il me semble que c’est assez différent. Quelle est l’importance de cette étape de l’entraînement par rapport aux deux autres ?

Ce qui est aussi assez surprenant, bien que les entraîneurs de gardiens but affirment que la prise de décision soit la qualité la plus importante chez un gardien, il s’avère que c’est un aspect auquel très peu de temps est finalement consacré à l’entraînement. Pourquoi ?

Effectivement, au cours d’une de nos recherches, la plupart des entraîneurs interrogés, ont déclaré que la prise de décision était l’une des compétences les plus importantes pour un gardien de but. Cependant, lorsque nous leur avons demandé comment était structurée une séance d’entraînement classique (60 minutes) du point de vue des gardiens de but, nous avons constaté que la plupart de l’entraînement était consacré à du travail technique. Pas de perception de l’information et de couplage avec les actions, juste des mouvements en isolation. Pourquoi ?

Tout d’abord, pour être juste envers de nombreux collègues en Europe, beaucoup d’entraîneurs savent que concevoir des entraînements réalistes et développer la capacité des joueurs à prendre des décisions optimales sous pression, est très important. Je sais que les choses évoluent beaucoup dans ce sens. Cette idée de travail technique en isolation est une manière très traditionnelle d’appréhender la formation des gardiens de but et je pense qu’il y a plusieurs raisons à cela.

L’une d’elles est évidemment ce que vous avez mentionné plus tôt, c’est à dire qu’il est difficile de reproduire les conditions d’un match lors d’un “spécifique gardien”, avec seulement 3 gardiens à disposition. Si un entraîneur ne sait pas vraiment comment faire face à cette problématique, le plus simple sera toujours de revenir en arrière et de travailler sur les aspects techniques. 

Je pense que c’est aussi lié à la séparation qui peut exister à l’intérieur d’un staff entre l’entraîneur principal, les entraîneurs adjoints et le/les entraîneurs des gardiens. Si l’entraîneur des gardiens n’est pas impliqué dans la planification de l’entraînement et qu’on lui dit seulement qu’il dispose de 20 minutes avant que les gardiens ne rejoignent l’entraînement collectif, alors ce sera très difficile pour lui de les préparer à ce qui se passera par la suite, car il ne dispose d’aucune information. Face à ce manque d’intégration des membres du staff, que peut faire un entraîneur de gardiens? Faire du travail technique. Cependant, c’est quelque chose qui, je pense, évolue positivement depuis quelques années. Il y a moins de silos dans les staffs et il y a plus de communication.

Une autre raison qui me semble intéressante, c’est que les entraîneurs font souvent cela parce qu’ils ont probablement été formés comme cela en tant que joueur. De nombreux entraîneurs de gardiens ont manifestement été gardiens de but par le passé. C’est un phénomène qui est très courant : ils prennent leur retraite, deviennent entraîneurs et font souvent ce qu’ils ont fait en tant que joueurs pendant de nombreuses années. Il n’y a donc pas de véritable questionnement sur la raison pour laquelle ils font ce qu’ils font. Ils mettent en place ce qu’ils ont fait et vécu lorsqu’ils étaient eux-mêmes gardien de but. Cette approche technique de l’entraînement, qui a été si dominante pendant de nombreuses années, est simplement transférée à la nouvelle génération de gardiens, parce que c’est ce que l’entraîneur des gardiens de but met en place dans ses séances.

Et c’est là, je pense, que la formation des entraîneurs joue un rôle important. Le travail que vous faites avec NOSOTROS est très important et utile. L’éducation formelle au niveau des fédérations nationales est très, très importante. Ce que fait l’UEFA est aussi important, car  c’est ce qui nous permettra de continuer à développer notre compréhension du jeu et à faire évoluer notre approche de l’entraînement. C’est un processus qui est en constante évolution, mais c’est aussi une approche traditionnelle qui est ancrée depuis de nombreuses années et, pour briser une tradition, il faut du temps. Cela prend des années et des années. Nous allons dans la bonne direction, mais nous ne sommes pas encore tout à fait au point.

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