Entraîneur adjoint du Deportivo Cali, Juan Manuel Lopez, nous propose un éclairage sur son parcours, sa vision du football sud-américain et les défis de la formation des joueurs et des entraîneurs en Colombie.
Chaque dimanche vous recevrez des idées sur l’analyse du jeu, l’entrainement ou encore l’apprentissage.
Que représente le football pour vous ?
Le football, après la famille qui est sacrée, est un mode de vie, une fenêtre à travers laquelle on regarde la vie. En musique, Joaquín Sabina dit que la musique, c’est l’harmonie, le rythme, la mélodie et quelque chose que personne ne sait expliquer, mais qui est la seule chose qui compte.
Au football, c’est un peu la même chose, 11 joueurs, un ballon et un peu, comme la magie qui nous fait perdre la tête, mais qui représente la seule chose qui compte. J’étais un joueur assez moyen mais très impliqué, très professionnel et bien que j’aie joué dans des bonnes équipes de jeunes, je n’ai pas eu la chance d’accéder au football professionnel. Je suis donc retourné dans ma région, dans une petite ville de l’intérieur de l’Argentine et j’ai sagement décidé de poursuivre mes études et décrocher un diplôme en communication sociale tout en continuant à jouer au football au niveau régional.
Puis j’ai décidé d’arrêter de jouer et j’en ai profité pour faire tout ce que je n’avais pas fait quand j’étais joueur à commencer par étudier la musique. Un jour, le club de la ville m’a sollicité pour devenir entraîneur chez les jeunes. Celui qui m’a contacté était l’un de mes anciens entraîneurs. Il a commencé par me rappeler que j’étais insupportable sur le terrain, parce que je posais beaucoup de questions, que j’analysais le jeu et que j’étais très intéressé par les questions tactiques.
J’étais plutôt un leader sur le terrain et il me disait qu’il était temps pour moi de subir ce que je leur avais infligé. J’ai commencé avec une équipe dont personne ne voulait, les moins de 15 ans, en 98-99. C’était une équipe très moyenne mais nous avons fini champions, ce qui venait couronner un processus d’entraînement très intéressant. Dans la foulée, un club de niveau régional m’a contacté pour prendre en charge l’équipe première, la réserve et les moins de 17 ans.
À l’époque, j’avais 60 joueurs qui s’entraînaient sur le même terrain et nous avons obtenu de très bons résultats en terminant champion avec les moins de 17 ans et la réserve. J’ai commencé à croire naïvement que je pouvais devenir un bon entraineur et je me suis inscrit à la formation des entraineurs à la Escuela de Técnicos del Fútbol Argentina, au sein de l’Asociacion de Futbol Argentino.
J’ai commencé la formation et j’y ai croisé un ami, Diego Flores, qui partait travailler comme adjoint aux cotés de Marcelo Bielsa à Lille. Je lui ai envoyé un message pour le féliciter et lui demander s’il était possible de continuer mon apprentissage à leurs côtés en intégrant le dispositif de Marcelo Bielsa qui donnait des travaux à réaliser en échange du partage de sa méthode. Pendant trois ans, je me suis levé tous les jours à cinq heures du matin pour réaliser des analyses et différents travaux venus de France et plus tard, d’Angleterre.
Je payais ainsi ma formation en faisant de petits travaux pour le staff. La journée, je travaillais dans une usine, le soir j’entrainais une équipe de football et la nuit je réalisais des analyses vidéo pour l’Instituto de Córdoba. J’ai donc pensé que je pouvais accéder au football professionnel, mais sans savoir comment y parvenir, surtout que je n’ai pas été joueur professionnel et que je venais du fin fond de l’Argentine.
En Argentine, on dit que Dieu est partout, mais qu’il joue à Buenos Aires. C’est là-bas que beaucoup de choses se passent. J’ai donc fait comme un cuisinier qui veut devenir chef dans un grand restaurant … A défaut de rentrer par la porte d’entrée, je suis rentré par les cuisines, mais pour laver la vaisselle comme personne ne veut la faire. Or ce que personne ne voulait faire dans le football, c’était l’analyse vidéo. J’avais mes diplômes d’entraîneur et je proposais mon CV pour travailler comme analyste et entraîneur adjoint.
J’ai donc travaillé la question de l’analyse vidéo pour mettre au point un « produit » que je souhaitais offrir à un staff professionnel. J’ai mis à profit mon cursus universitaire en communication sociale et j’y ai ajouté mes connaissances en graphisme afin d’ajouter la note esthétique des jeux vidéo que les joueurs aiment …
Ensuite il fallait que je « vende » mon offre et j’ai contacté tous les entraîneurs argentins qui travaillent en Amérique du Sud, afin de leur proposer un essai gratuit et qu’ils puissent voir comment je travaillais. Pendant plusieurs années, j’ai donc travaillé gratuitement et de nombreux techniciens m’ont utilisé sans avoir la moindre intention de m’engager.
Vous avez suivi la formation d’entraîneur de la Fédération argentine de football, alors qu’en Amérique du Sud il existe quelques grandes tendances dans la formation des entraîneurs, notamment au Mexique et au Brésil où les fédérations se penchent sur la question. Pourquoi les entraîneurs argentins s’exportent aussi bien sur tout le continent, mais aussi au-delà ?
J’ai eu la chance d’obtenir un diplôme universitaire avec toute la rigueur académique que cela implique. Je crois que pour comprendre le phénomène du football argentin, il faut l’appréhender non pas d’un point de vue académique, mais plutôt culturel. Pour comprendre le football argentin, les entraîneurs argentins ou les joueurs eux-mêmes, il faut le comprendre comme un phénomène culturel qui nous définit en tant qu’Argentins.
Si je devais parler de la formation académique d’un entraîneur en Argentine, je considère le processus comme incomplet, voire basique. Les bons entraîneurs sont argentins pour les mêmes raisons que les joueurs argentins sont bons, parce qu’il y a un système de compétition et une concurrence féroce dans tout le pays.
Il faut voir une partie de football baby (une forme de 5 contre 5), à Barrio Parque dans Buenos Aires… La notion de compétition y est incroyable et la volonté d’être compétitif est folle. Alfredo Arias, disait que dans le football, le meilleur professeur est le jeu lui-même, puisqu’il permet d’y développer l’instinct de survie.
Dans le cas du football, pour être compétitif et gagner, il faut pour cela chercher à être meilleur chaque jour et cela pousse certains techniciens, à l’image de Marcelo Bielsa, à mettre en place une méthodologie d’entrainement pour rechercher constamment des choses qui nous aideront à gagner.
En ce sens, l’Argentine a la chance d’avoir eu de grands maîtres du football, comme Cesar Luis Menotti, Carlos Bilardo et Marcelo Bielsa. Bilardo, lors de la Coupe du monde 86, a opéré un très grand changement dans les aspects défensifs et Menotti a revisité, avec une touche latino-américaine, les idées de Rinus Michels tout aussi ancré sur une vision du jeu très marquée.
Marcelo Bielsa est un peu à la croisée des chemins quand la société argentine est dans l’ensemble partagée entre ces deux grands courants historiques. En Colombie, par exemple, seul le résultat compte, l’entraineur qui gagne détient la vérité celui qui perd ne sert à rien.
Le football ne peut pas être analysé du point de vue des résultats, mais depuis la perspective du chemin parcouru pour obtenir ces résultats. Par exemple, j’aime beaucoup Marcelo Bielsa, qui a pourtant connu le plus grand échec de l’histoire du football argentin à la Coupe du monde 2002 en Corée et au Japon. J’aime profondément son héritage et la façon dont il a exercé son métier, à ce moment-là.
Il a peut-être échoué, mais je continuerai à le défendre jusqu’à ma mort, parce que je crois que c’est ainsi qu’il faut exercer notre profession, même si cela peut sembler un peu extrême. Nous sommes comme ça, nous, les Argentins, avec en même temps un esprit de compétition aiguisé et une grande capacité d’adaptation. N’importe où dans le monde, vous trouverez toujours un Argentin, parce qu’il est très difficile d’accéder au football professionnel en Argentine, en tant que joueur et entraineur, y parvenir c’est comme survivre à une guerre.
Pour vous donner un exemple, si je suis latéral droit dans la 5ème équipe de Vélez Sarsfield, je sais qu’il y a quatre joueurs derrière moi, prêts à prendre ma place et en fin de saison le club va faire venir 200 ou 300 joueurs présélectionnés pour voir s’ils peuvent passer devant les joueurs du club. Donc, très vite les joueurs se rendent compte qu’ils ont une place privilégiée et sont prêts à tuer père et mère pour la garder.
Aussi, quand l’entraîneur vient me dire que je suis mauvais sur mes passes courtes, après l’entraînement, je prends un ballon et j’enchaine les passes contre le mur. S’il me dit que je suis en surpoids, je ne mange pas, s’il me dit que j’ai un déficit musculaire, j’achète de la protéine et s’il me dit que je dois faire 500 tours de terrain, même s’ils sont inutiles, je les fais ! Chaque week-end, j’affronte des gars qui subissent le même niveau de stress avec la même volonté de tuer leur adversaire.
En revanche, dans un pays comme la Colombie, le système de compétition est très mauvais et il est assez facile d’accéder au niveau professionnel, sans même avoir besoin de se forger le caractère et ancrer des habitudes qui, plus tard, permettront de se maintenir dans le football de haut niveau. L’Uruguay et le Brésil, où la concurrence est féroce, favorisent le développement d’un caractère de champion chez les joueurs.
A ce titre, le phénomène uruguayen mérite d’être étudié. Avec un peu plus de trois millions d’habitants, ils produisent des joueurs d’élite du calibre de Mathias Olivera (Naples), Jose Maria Gimenez (Atletico Madrid), Ronald Araujo (FC Barcelone), Federico Valverde (Real Madrid), Luca Torreira (Fiorentina), Rodrigo Betancur (Tottenham) ou encore Darwin Nunez (FC Liverpool), pour ne parler que des plus jeunes.
Aujourd’hui vous travaillez en Colombie. Quelles sont les différences entre le football argentin et le football colombien ?
La première chose c’est que la Colombie est une pépinière extraordinaire de joueurs. Le pays ne s’impose pas comme place forte du football, parce qu’il n’a rien gagné depuis très longtemps. En réalité, la culture du football colombien n’est pas à la hauteur de son talent.
La Colombie est un pays avec des joueurs très talentueux techniquement, une population importante avec de très bons biotypes aux qualités physique très intéressantes, mais le pays est en difficulté dans la formation des joueurs comme des entraineurs.
La fédération colombienne commence à évoluer en termes de formation, après de nombreuses années de déficit en termes de formation des joueurs y compris dans le football professionnel. Beaucoup de joueurs sont encore des diamants bruts, avec des difficultés notamment sur les aspects tactiques et la compréhension du jeu indispensables pour atteindre le très haut niveau.
La plupart des joueurs n’ont en réalité reçu aucune formation digne de ce nom, voire très peu d’informations et jouent à l’instinct. La grande majorité des joueurs colombiens sont des joueurs de ballon, mais pas des joueurs de football, ce qui n’est pas la même chose.
A mon arrivée en Colombie, en 2019, mes diplômes d’entraîneurs me permettaient de prendre en main toutes les équipes de Colombie. Aujourd’hui, la formation des entraineurs commence à voir le jour, les universités donnent des cours sur l’entraînement et les premières promotions d’entraîneurs sont sorties, la situation s’améliore et certains entraîneurs ont reçu une formation aboutie.
Un gros problème subsiste en Colombie, c’est le système des compétitions de jeunes parce qu’il n’y a pas d’équipe réserve et les équipes de jeunes évoluent dans leurs championnats régionaux. Chaque week-end, un club professionnel comme le Deportivo Cali voit ses équipes de jeunes affronter des clubs amateurs, qui ont parfois du mal à aligner 14 joueurs sur la feuille de match. Dans ces conditions, les équipes de jeunes obtiennent des résultats sans difficulté et n’ont pas besoin d’aller puiser dans leurs ressources.
Or, si les grandes structures professionnelles ne sont pas sous pression, le message envoyé aux joueurs est trouble et permet à beaucoup d’atteindre l’équipe professionnelle, à 18 ou 19 ans, sans même avoir les fondamentaux du métier. Je constate que de nombreux joueurs explosent à l’âge de 23 ou 24 ans, mais c’est souvent trop tard pour aller en Europe, parce qu’il leur a fallu apprendre le vrai football, celui des adultes professionnels.
Enfin, il y a un autre problème plus général que l’on retrouve aussi en Argentine, c’est la génération des formateurs très expérimentés qui sont un peu en voie d’extinction au profit de jeunes entraîneurs qui s’abreuvent d’informations et d’exercices de très grands entraineurs sur les réseaux sociaux et qui les reproduisent dans leur club. A l’image de jeunes musiciens, ils jouent une partition, sans comprendre la musique, le jeu, mais uniquement parce qu’ils ont vu sur YouTube une séance de Guardiola ou Klopp.
En agissant de cette manière, ils demandent aux joueurs de faire des choses sans les comprendre eux-mêmes, ce qui va pousser les joueurs à ne plus s’engager dans le jeu. Il va les déresponsabiliser. Le joueur va occuper un espace parce que l’entraîneur lui aura demandé de le faire et non pas parce qu’il a interprété des variables qui réclamaient d’aller dans cet espace pour obtenir un avantage, saisir une opportunité. En Amérique du Sud, nous regardons beaucoup l’Europe, et nous avons tellement regardé l’Europe que nous avons perdu un peu de notre essence.
L’Europe se tourne souvent vers l’Amérique du Sud parce qu’elle y trouve certains talents qu’elle n’a pas. Nous commençons à vous imiter et peu à peu nous cesserons d’attirer leur attention. Évidemment on ne peut ignorer le contexte social, inévitable, ici en Colombie, où la pauvreté est encore très présente et le ballon de football est encore un jouet.
Pour autant, les jeunes préfèrent passer du temps sur les réseaux sociaux et jouer à la PlayStation ou pratiquer d’autres sports que le football comme le basket-ball, le volley-ball, le tennis ou le judo. Fatalement la qualité intrinsèque des joueurs diminue comme le temps de pratique, donc si nous ne les entraînons pas bien, cela va devenir très compliqué.
Le meilleur entraîneur que vous puissiez avoir, c’est le jeu lui-même, parce que le football vous démasque, vous expose et vous met d’égal à égal. Vous pouvez être riche et moi pauvre, mais sur le terrain, aucune importance, les shorts n’ont pas de poches. Le football vous expose, parce que sur le terrain c’est celui qui joue le mieux et qui est le plus intelligent qui gagne à la fin. Si vous êtes une mauvaise personne, que vous n’êtes pas solidaire, très vite le football va vous exposer.
Rapidement, il vous montrera que si vous ne savez pas jouer du pied gauche alors que vous êtes droitier, à l’heure de faire les équipes, vous ne serez pas choisi en premier. Personne ne veut plus gagner que les enfants, qui se montreront cruels, parce que le football vous met à nu en exposant à tout le monde ce que vous ne savez pas faire … Il n’y a pas de meilleur professeur qui soit.
Vous avez été secrétaire technique de l’Independiente Medellín en Colombie. Comment votre travail s’articulait, davantage sur l’équipe première, le process de formation des joueurs ou plus encore sur la formation des entraîneurs ?
Aujourd’hui, la Colombie est un pays qui commence à professionnaliser ses structures. J’ai donc débordé de ma mission initiale, surtout lorsqu’on a des convictions aussi fortes que moi sur le jeu. J’ai appris très jeune qu’on peut mentir à sa copine, à sa mère, mais la seule chose à laquelle je n’ai jamais pu mentir, c’est le ballon. Donc, quand je vois quelque chose qui ne me plaît pas sur les terrains, avec mon tempérament, je réagis très vite pour inverser le cours des choses.
En tant que secrétaire technique, je suis chargé de recruter d’éventuels renforts pour l’équipe professionnelle. J’ai mis au point un protocole d’analyse pour que tous les joueurs soient analysés sous le même prisme. J’ai ensuite voulu étendre ce protocole chez les jeunes du club et les championnats régionaux pour identifier des talents. Par ailleurs, j’aime beaucoup m’impliquer dans le travail des entraîneurs et leur faire part des observations.
La Colombie est en pleine évolution sur la formation des entraineurs, j’assiste à des séances d’entraînement et j’échange afin de comprendre leur démarche, puis de solliciter leur réflexion et d’y associer celle des joueurs.
Historiquement, au Chili, probablement en raison de la culture, la formation des joueurs est très descendante et basée sur le modèle de l’exécution. En revanche, la Colombie est davantage axée sur la pédagogie de la découverte, de telle sorte que le joueur, dans le cadre de certaines contraintes, identifie et saisisse des opportunités, qui réclame d’adopter de nouveaux comportements.
Beaucoup d’entraîneurs proposent encore des séances qui n’ont pas le moindre sens ou le moindre objectif et l’évolution des joueurs est en réalité due à ce que réclame le jeu. La Colombie, de par sa situation économique est obligée d’être un pays fournisseurs de joueurs et les clubs veulent former des joueurs, pour les vendre en Europe en obéissant à la dictature des mensurations.
En ce sens, les gardiens et les défenseurs centraux doivent mesurer au minimum 1,85 m, sinon ils ne sont pas exportables en Europe … Or cette approche représente l’arbre qui cache le désert, puisque les entraineurs oublient d’évaluer l’essentiel, à savoir s’ils jouent bien ou mal au football.
Aujourd’hui au Deportivo Cali, nous avons de nombreux débats, pour ne pas dire des luttes internes, puisque j’affirme qu’en se reposant uniquement sur ce critère, Iván Ramiro Córdoba, du haut de son 1,73 m serait resté à la maison, privant la Colombie de l’un de ses meilleurs défenseurs centraux des 20 dernières années.
Dans la même veine, notre entraîneur des gardiens affirmait qu’en dessous de 1,87 m, il était impossible d’exporter nos gardiens de but en Europe. Très bien, combien de gardien de but colombien ont joué en Europe au cours des 15 dernières années ? Un seul, David Ospina, gardien de but de l’équipe nationale colombienne depuis 15 ans et il mesure 1,83 m … Selon, moi, nous devons identifier les meilleurs footballeurs et ensuite à nous de voir comment les accompagner au mieux.
L’Argentine et le Brésil sans oublier l’Uruguay représentent des grands pays exportateurs de joueurs. Tous ces pays ont en commun une passion sans limite pour le football ainsi qu’un sentiment d’appartenance très fort. En quoi l’Argentine se démarque t-elle des pays voisins; du point de vue de la compétitivité des joueurs comme des entraineurs ?
Au-delà de la qualité technique des joueurs argentin et de leur esprit compétitif, notre grande force est notre capacité d’adaptation. En Indonésie, en Finlande, en Russie, vous trouverez des joueurs argentins, brésiliens ou uruguayens, mais pas de joueurs colombiens parce qu’ils s’adaptent mal au climat, à la nourriture. En revanche, les joueurs argentins, brésiliens et uruguayens, survivent partout et cette caractéristique est exacerbée chez les argentins.
En Argentine, dans la ville de La Plata, il y a eu de graves inondations et la ville a été coupée en deux par un fleuve faisant de nombreuses victimes. Un joueur de l’équipe réserve du Club de Gimnasia y Esgrima La Plata, a traversé le fleuve à la nage pour être au rendez-vous et c’est la même chose pour les entraineurs.
Quand j’ai commencé à entraîner dans un club du fin fond de l’Argentine, j’avais un milieu de terrain central qui était pour moi probablement l’un des joueurs les plus talentueux que j’ai eu la chance d’entrainer. Une semaine, il a disparu totalement et je suis allé voir sa mère pour savoir ce qu’il se passait. Il était puni de football parce qu’il avait de mauvais résultats à l’école. J’ai négocié avec elle afin qu’il revienne en séance et en échange je lui donnais des cours d’histoire puisque ma mère était professeur d’histoire.
À l’époque, je travaillais encore dans une usine, du lundi au vendredi, et j’avais congé le samedi et le dimanche. Le samedi, à cinq heures du matin, je me rendais à Cordoba, à 120 kilomètres de mon domicile pour assister aux tournois de l’AFA, où jouaient des clubs comme Club Atlético Talleres ou Club Atlético Belgrano. J’allais discuter avec les entraineurs pour apprendre de leurs expériences et dès que l’un me disait : « Viens, on va prendre un café à 300 kilomètres », je prenais ma voiture, je payais mon essence, ma nourriture, je prenais sur mon temps pour le rencontrer.
Pendant trois ans, j’ai été formé par le staff de Marcelo Bielsa, j’ai effectué des travaux pour eux et ils m’ont appris à utiliser certains outils. Je devais rejoindre Lille, puis Marcelo Bielsa a quitté club. C’est donc à Leeds que j’ai passé un mois et demi, pour voir au quotidien comment ils travaillaient, à quoi ressemblait un microcycle. Ce voyage m’a coûté 7000 €, presque plusieurs mois de vacances avec ma famille, mais je voulais devenir professionnel et je devais voir le métier en conditions réelles.
J’ai donc commencé par acheter à Londres, un ordinateur dernier cri et l’ai dédié exclusivement au football. Je l’ai acheté parce que je me suis dit que je ne pouvais pas attendre de devenir professionnel pour apprendre à l’utiliser et le maitriser parfaitement. Le football professionnel est un environnement si concurrentiel que cela devient déstabilisant, mais on se prépare à n’importe quelle guerre et on s’adapte.
Lorsque j’ai débarqué en Colombie, j’étais incapable de placer sur la carte Medellín, Cali ou Bogotà. Je ne connaissais presque rien du football colombien et j’avais quelques vagues notions sur les grands clubs et l’équipe nationale. J’ai travaillé comme un fou et en trois mois je savais à peu près tout du football Colombien. J’ai passé tellement de temps à travailler, probablement que ce n’était pas justifié, mais j’y vois ici une grande caractéristique des techniciens argentins, qui mobilise presque un instinct de survie et la volonté de ne jamais baisser les bras.
Nous sommes mêmes capables d’avoir recours à des moyens parfois à la limite pour rivaliser … A l’image de la finale de la Coupe du monde où je n’étais pas fier de certains comportements des joueurs argentins contre l’équipe de France, mais à niveau égal, et je crois que la France était intrinsèquement supérieure, l’Argentine devait se surpasser dans l’état d’esprit pour l’emporter face à la France. Il en va de même pour les entraîneurs.
Qu’est-ce que le football vous a appris, en tant qu’entraîneur, en tant qu’homme, en tant que père, en tant que frère, en tant que mari ?
Pour moi, mais plus encore en tant qu’argentin, le football est un sentiment, c’est une façon de vivre au quotidien. J’ai deux fils et je ne les ai pas élevés pour qu’ils deviennent des joueurs de football. Le football est un jeu extraordinaire, mais son environnement est misérable, parce qu’il y a de l’argent, des egos, du pouvoir et cela fait ressortir ce qu’il y a de pire en nous.
Le football est un sport collectif, mais pour mobiliser les joueurs, nous activons des leviers qui vont à l’encontre des valeurs que je transmets au quotidien à mes enfants. Je répète chaque jour à mes enfants qu’il faut être solidaires, polis, gentils et généreux, mais quand ils rentrent dans un vestiaire, ils m’entendent dire parfois le contraire pour survivre dans un monde aussi hostile et je ne veux pas cela pour eux.
Pour toutes ces raisons, un jour ou l’autre, ils me diront : Papa, tu as un problème psychologique ! Ils passent toute la journée avec le ballon et à regarder toutes sortes de documentaires sur le football. Ils vivent et respirent le football, c’est dans notre sang.
Ma femme, qui ne connaît rien au football, m’accompagne chaque jour, elle a été d’une patience infinie avec moi pour accepter tous ces sacrifices, que j’aille en Angleterre et me permettre de vivre mon rêve en travaillant aux côtés de Marcelo Bielsa, que j’admire beaucoup.
Le football représente la chose la plus importante des choses les moins importantes, mais conditionne notre vie de famille à laquelle nous manquons souvent à l’appel. C’est un mode de vie, j’ai raté beaucoup d’anniversaires de mes enfants, des étapes importantes de leur enfance.
Pendant la pandémie, je suis resté bloqué ici en Colombie alors que ma femme et mes fils étaient en Argentine, qu’ils étaient encore jeunes. C’est ainsi, d’autres font aussi des choses folles et sont capables de sacrifices sans même vivre de leur passion.
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