Uruguay : Mécanismes d'un modèle unique de formation

Passé par le Club Nacional de Football en tant que joueur, puis cadre technique des sélections de jeunes et dirigeant sportif de clubs, Leonardo Blanco est l’un des acteurs importants de la réflexion sur le développement du football en Uruguay.

Son expérience offre un regard privilégié sur les mécanismes qui permettent à ce pays de demeurer l’un des plus performants au monde en matière de formation, malgré une population de seulement 3,4 millions d’habitants. Du Baby Fútbol aux sélections nationales, il partage sa perspective, nourrie par des années de terrain et de responsabilité.

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Votre père, Juan Carlos Blanco « Cacho », figure emblématique du Club Nacional de Football, et le football font partie de votre vie depuis l’enfance. Dans le prolongement de cette influence, comment avez-vous concrètement commencé à jouer au football et quels sont vos premiers souvenirs avec le ballon, entre le cadre familial, le quartier et les premières structures de formation ?

Mes premiers souvenirs remontent pratiquement aussi loin que je puisse me rappeler. D’abord grâce à ma famille, puis lorsque j’ai commencé à accompagner mon père aux entraînements. Ce dont je me souviens surtout, c’est d’un immense bonheur, car ce qui m’a vraiment marqué, c’est le contact avec la pelouse, le fait d’entrer sur un terrain, que ce soit dans un stade ou dans un centre de haute performance. Je crois que c’est ce qui a le plus nourri ma mémoire et ce qui me revient le plus souvent.

D’ailleurs, mes premiers souvenirs sont davantage liés au Real Saragosse qu’à Nacional, parce qu’à cette époque j’avais quatre ou cinq ans. Je me souviens de la cité sportive de Saragosse, du stade de La Romareda, des matchs à domicile auxquels nous allions assister. Puis, plus tard, est venu tout ce qui concerne mon lien avec Nacional.

En Uruguay, le développement des jeunes passe d’abord par la culture très forte du “Baby Fútbol”, qui structure la formation jusqu’à 13-14 ans dans tout le pays. Dans ce contexte si particulier, quel a été le déclic ou l’expérience clé qui vous a donné envie de vous consacrer pleinement au développement des jeunes joueurs ?

Le Baby Fútbol, dans sa forme de football à 9, ce que l’on appelle ici le football des enfants constitue la base de la pyramide dans tout le pays, et pas seulement à Montevideo. C’est un fait culturel aussi important que le football professionnel. Il s’organise très localement, dans des structures de quartier, à proximité immédiate des lieux de vie des enfants. Les parents y occupent un rôle central : ce sont eux qui encadrent les équipes en tant qu’éducateurs bénévoles, tout en accompagnant et en finançant les activités des enfants tout au long de cette étape.

Ce cadre très local s’accompagne également de rivalités extrêmement fortes entre quartiers et entre clubs de proximité, qui installent très tôt une culture marquée de la compétition. Dès le plus jeune âge, les enfants évoluent dans un environnement où l’enjeu sportif est réel, ce qui contribue à forger une mentalité compétitive particulièrement précoce.

En dehors de Montevideo, il existe également l’Organisation du Football de l’Intérieur (OFI), elle organise la pratique des jeunes de 6 à 13 ans. Les matchs se jouent sur des terrains de football à 11, en format 7 contre 7, jusqu’à 10 ans, puis à 11 contre 11.

À 13 ans, les enfants et leurs familles quittent cette structure du baby football, ce qui entraîne un renouvellement permanent des générations. Ce cycle constant contribue à la vitalité du système, mais explique aussi l’implication très forte, parfois passionnelle, des parents dans le parcours de leurs enfants.

Tout cela crée une véritable dynamique, une sorte de boule de neige, qui mène ensuite à l’âge de la détection. C’est à ce moment-là, à partir de 13 ans, que les clubs commencent à travailler sur la constitution de la première équipe dans les championnats officiels de l’Association uruguayenne de football (AUF), la « septima », autrement dit la catégorie U14. C’est une première étape déjà très intense dans les clubs, avec les équipes de recrutement, de scouting, etc. Certains clubs commencent un peu plus tôt et d’autres encore plus tôt vers l’âge de 10 ans, parallèlement aux compétitions de baby football.

Le football uruguayen possède une organisation assez unique avec la coexistence de la Asociación Uruguaya de Fútbol (AUF) et de la Organización del Fútbol del Interior (OFI). Pouvez-vous nous expliquer comment fonctionnent ces deux structures et ce que cette cohabitation apporte au football du pays ?

Ce format représente ce qu’est notre pays. Nous avons une capitale très dominante, qui concentre environ 50 % de la population et qui constitue pratiquement la porte d’entrée et de sortie du pays, puisque c’est le port ou l’aéroport. Autrement dit, Montevideo est presque un pays en soi.

Ainsi, lorsque l’Association uruguayenne de football (AUF) a été fondée en 1900, il n’y avait évidemment pas d’équipes de l’intérieur du pays participant aux compétitions : seuls les clubs de Montevideo étaient présents. Il s’agit donc d’une fédération ancienne, parmi les premières créées en Amérique du Sud, ce qui a largement contribué à structurer durablement le football du pays autour de la capitale. Le système s’est ainsi organisé autour de l’AUF, regroupant les clubs de Montevideo.

Par la suite, au fil des années, des clubs ont été créés dans l’intérieur du pays, et comme ils ne pouvaient pas intégrer les compétitions de la capitale, l’Organisation du football de l’intérieur (OFI) a été mise en place. Celle-ci présente toutefois une particularité importante : aux yeux de la FIFA, l’OFI n’est pas une entité indépendante, mais fait partie de l’Association uruguayenne de football (AUF). L’instance reconnue au niveau international est donc l’AUF, l’OFI étant une organisation intégrée à celle-ci.

Cela ne signifie pas pour autant que, sportivement, les deux structures soient liées. Et pourquoi sont-elles séparées ? Parce qu’il n’existe aucune possibilité pour un club de l’AUF de jouer dans les compétitions de l’OFI, ni pour un club de l’OFI d’évoluer dans celles de l’AUF. Il n’y a aucun pont, aucune compétition, aucun système de promotion ou de passerelle entre les deux.

Est-ce que c’est positif ou négatif ? Il y a des aspects positifs et d’autres moins bons. En réalité, ce système s’est construit en fonction des circonstances historiques et des caractéristiques du pays, et il est resté inchangé jusqu’à aujourd’hui.

L’Uruguay est souvent cité comme un modèle dans la formation des jeunes, notamment grâce au fonctionnement très particulier des sélections nationales avec des rassemblements réguliers des meilleurs joueurs chaque semaine, à travers les “micro ciclos” de la Celeste. Comment ce système fonctionne-t-il concrètement et qu’apporte-t-il au développement des jeunes talents uruguayens ?

Le processus des équipes de jeunes repose ici sur des micro-cycles hebdomadaires, du lundi au mercredi, des catégories U15 aux U20. Cela est possible d’abord parce que 99 % des clubs participant aux compétitions de jeunes sont situés à Montevideo. L’accessibilité des joueurs est donc très simple, ce qui leur permet aussi bien de se rendre au Complexe Celeste que de rester dans leurs clubs.

Ensuite, le Complexe Celeste offre des conditions de travail permettant une préparation et une périodisation technique, tactique, physique et psychologique que les clubs ne peuvent pas toujours garantir. Il dispose d’outils et de structures de niveau international, souvent absents dans les clubs. Il existe donc une sorte d’accord tacite selon lequel il est fondamental que les meilleurs joueurs de chaque club, identifiés dans un cadre de sélection, puissent travailler au Complexe Celeste, ce qui est pleinement accepté par l’ensemble des acteurs. 

En revanche, quand les joueurs des sélections U17 jusqu’à U20, commencent à intégrer progressivement l’effectif professionnel de leur club, au Nacional de Football ou au Club Atlético Peñarol, la gestion de leur parcours devient plus complexe et plus fine. Le joueur reste tout d’abord sélectionnable en équipe nationale de jeunes, mais son intégration en équipe première ne l’exclut en aucun cas du processus de formation en sélection. Au contraire, s’il est considéré comme important dans le projet de la catégorie U20, il continue à être convoqué et suivi par le staff national. En ce sens, la coordination entre les clubs et la sélection devient essentielle.

L’Asociación Uruguaya de Fútbol travaille en permanence avec les clubs pour gérer la charge de travail du joueur. Lorsqu’un jeune évolue déjà en équipe première, participe à des compétitions internationales ou joue beaucoup en club, certains microcycles d’entraînement avec la sélection peuvent être adaptés ou allégés selon les besoins. En cas d’absence ponctuelle sur le terrain avec la sélection, le suivi du joueur reste constant. Les staffs techniques s’appuient sur des rapports de performance, l’analyse vidéo, les données physiques et le suivi précis du temps de jeu en club pour maintenir une vision globale de son évolution.

À l’approche des grandes compétitions, Coupe du monde U20, tournois internationaux, ou Jeux Olympiques les joueurs sont progressivement libérés par leurs clubs afin de rejoindre la sélection et d’effectuer des stages de préparation complets. Cette phase permet d’assurer une intégration optimale du collectif et de renforcer les automatismes. Beaucoup de joueurs majeurs ont profité de ce modèle, à l’image de Federico Valverde, Ronald Araújo ou Darwin Núñez, qui ont évolué simultanément entre les équipes nationales de jeunes, leurs clubs en première division, puis la sélection A.

La philosophie qui guide ce fonctionnement est très claire, il ne s’agit pas d’opposer club et sélection, mais de se demander en permanence ce qui est le mieux pour le développement du joueur, à l’instant T. Cette coordination constante, notamment à partir des U20, constitue l’une des forces du modèle uruguayen. Elle permet de maintenir un équilibre entre exigence du haut niveau en club et continuité du travail en sélection, et contribue à expliquer la capacité de l’Uruguay à produire régulièrement des joueurs de très haut niveau malgré la taille réduite de sa population.

Au-delà de ces micro-cycles du lundi au mercredi, il faut également souligner que, 45 jours avant chaque compétition officielle qu’il s’agisse d’une Coupe du monde, de la Copa América ou de tout autre tournoi international de haut niveau, y compris des compétitions amicales relevées, les joueurs sont entièrement libérés par leurs clubs et intégrés à 100 % au processus de sélection.

Dans la continuité de cette logique de développement de l’élite, comment percevez-vous les méthodes innovantes inspirées de systèmes comme celui de Marcelo Bielsa, notamment l’utilisation de “sparring partners” et de confrontations régulières avec la crème de la crème des jeunes talents, y compris dans le cadre de compétitions internationales, afin d’accélérer la progression des joueurs et structurer leur développement à très haut niveau ?

Je pense que cela comporte de nombreux aspects positifs. Tout d’abord, la présence d’une figure comme Marcelo Bielsa apporte une crédibilité immédiate au travail réalisé. Son expérience est considérable, tant en club qu’en sélection, puisqu’il a notamment dirigé l’Argentine entre 1998 et 2004, puis le Chili de 2007 à 2011. L’arrivée d’un entraîneur de ce profil, issu d’un autre pays, apporte également une vision différente, une autre culture footballistique et une autre manière d’aborder le jeu. Cela génère forcément des apports nouveaux qui ne se produisent pas toujours dans un environnement local.

Par ailleurs, le système des sparrings est particulièrement intéressant, car il permet de structurer une véritable continuité de travail entre tous les staffs techniques. J’ai eu la chance d’y participer pendant deux ans. Il existe une ligne directrice claire qui part du directeur sportif, Jorge Giordano, en lien avec l’ensemble des staffs, et avec Jorge Ananía, coordinateur des sélections de jeunes.

Cela favorise un échange permanent entre la sélection A, les U20, les U17 et les U15, avec une planification et une périodisation commune. Les joueurs de ces catégories peuvent intégrer le groupe des “sparring partners” en fonction de leurs performances individuelles. Lorsqu’un staff identifie un joueur au-dessus du lot, un rapport est transmis et son intégration au dispositif est étudiée.

Ce système crée deux effets majeurs. D’une part, un fort sentiment d’appartenance à la Celeste, les jeunes s’entraînent aux côtés des meilleurs joueurs du pays, partagent le vestiaire et vivent les exigences du haut niveau. Cette immersion génère de l’apprentissage et de l’expérience, au point que certains joueurs, déjà passés par ce dispositif, abordent plus sereinement leur future intégration en équipe nationale A. D’autre part, cela contribue au développement global du joueur, au-delà des aspects techniques ou physiques. Les déplacements, la vie en groupe, les hôtels, les voyages et la proximité permanente avec les staffs professionnels permettent de comprendre concrètement les exigences du monde professionnel, mais aussi de s’ouvrir à d’autres cultures et environnements. Un apprentissage essentiel dans leur formation personnelle. 

Votre parcours vous a progressivement conduit du terrain vers des responsabilités de direction, jusqu’à devenir l’un des principaux artisans de la reconstruction d’Albion F.C., club pionnier du football uruguayen. Comment s’est opérée cette transition du rôle d’éducateur et de technicien à celui de dirigeant, et quels ont été les principaux défis humains et organisationnels auxquels vous avez dû faire face pour relancer un club alors en grande difficulté ?

Le changement de rôle intervient en 2016, lorsque je comprends que le projet Albion peut devenir une réalité concrète. Mais je réalise aussi que je ne peux pas cumuler les fonctions d’entraîneur, de directeur sportif, de manager et de dirigeant. À ce moment-là, j’occupais en réalité tous les rôles, y compris la recherche d’investisseurs et la définition du modèle de gestion.

C’est pourquoi, en 2016, je prends la décision de mettre en place un staff technique de confiance, soigneusement choisi et parfaitement aligné avec la ligne directrice d’Albion à ce moment-là. Heureusement, cela fonctionne rapidement : dès la première année de ce nouveau modèle, les résultats suivent, avec notamment des titres et une montée de division.

Le club Albion Football Club présente par ailleurs une particularité importante, c’est le premier club uruguayen fondé par des Anglais, en 1891. Il fait partie de la période fondatrice du football dans le pays, à la fin du XIXᵉ siècle, au moment où l’organisation du jeu en Uruguay commence à se structurer. Ils participent à la naissance du football organisé aux côtés de la création de l’Asociación Uruguaya de Fútbol (AUF), fondée en 1900, qui vient ensuite encadrer et structurer les compétitions officielles. Ils appartiennent au même socle historique et évoluent dans les mêmes premières dynamiques institutionnelles du football uruguayen. Ils sont donc liés non seulement par des relations sportives et humaines, mais aussi par leur place dans la construction initiale du football organisé dans le pays. Je connaissais donc très bien son histoire, ses coulisses et les personnes impliquées dans sa gestion. Cela m’a permis d’identifier ce qui constituait alors son principal atout : son image et son héritage historique, car le club ne disposait à l’époque ni d’infrastructures, ni de résultats sportifs, ni de ressources économiques.

Dès 2013, mon père et le président du Club Nacional de Football de l’époque, Eduardo Ache, me demandent de prendre en charge Albion, un club historique qui ne pouvait pas disparaître et qui entretenait un lien fort avec Nacional. À partir de là, nous repartons de zéro. La seule condition que je pose est que, si le travail est jugé satisfaisant, un accord puisse être mis en place entre l’association civile Albion et une société anonyme sportive, afin de permettre l’arrivée d’investissements.

En 2015, cet accord est signé et la société anonyme sportive est créée : elle est encore aujourd’hui l’entité qui gère Albion Football Club. C’est le point de départ d’un véritable développement. Les premières années sont très difficiles : je suis seul, les investissements sont très limités, souvent réalisés entre proches et amis. Puis, en 2017, arrive le premier investisseur, qui permet de franchir un cap important : la montée en deuxième division et le lancement structuré du travail dans les catégories de jeunes, entre autres développements.

C’est à partir de ce moment que se consolide la philosophie du club, toujours présente aujourd’hui, en enchaînant les montées et en passant progressivement des divisions inférieures au système professionnel de la Liga AUF Uruguaya. Après avoir remporté la Segunda División en 2021 puis de nouveau en 2025, Albion a retrouvé puis consolidé sa place au plus haut niveau du football uruguayen. Lors de la saison 2026, le club évolue donc en première division et s’y montre compétitif, installé dans le haut du tableau, en luttant régulièrement contre des équipes historiques du pays comme Club Nacional de Football ou Club Atlético Peñarol. C’est pourquoi nous cherchons aujourd’hui à transposer ces valeurs, dans un nouveau projet de formation intégrale du joueur que nous avons lancé en 2022 : Academia FC.

Vous parlez de “formation intégrale”. Que signifie concrètement cette idée dans le quotidien d’un jeune joueur, et comment cette vision va-t-elle se mettre en place à travers le projet Albion F.C., Academia FC et sa structure internationale Global 10, afin de construire un cadre de formation alliant performance sportive, éducation et développement personnel pour une génération de jeunes qui rêve souvent de contrats en Europe ou dans les plus grands clubs sud-américains ?

Academia Football Club est né à l’initiative d’Antonio Cabrera, qui dirigeait alors la Fondation Los Pinos, l’une des organisations sociales et éducatives les plus importantes de Montevideo. Aujourd’hui, la fondation accompagne plus de 600 jeunes, filles et garçons, âgés de 3 à 17 ans.

Pour nous, cette rencontre a représenté une formidable opportunité. Depuis plusieurs années, nous défendons une vision de la formation intégrale du joueur et, à titre personnel, je m’inspire beaucoup du modèle français des centres de formation. Nous avons donc estimé qu’il était pertinent de créer un club en étroite collaboration avec la fondation afin d’accompagner les jeunes dans toutes les dimensions de leur développement.

Lorsque nous parlons de formation intégrale, nous partons d’un principe simple : un club a la responsabilité de fournir aux jeunes toutes les ressources nécessaires pour se construire en tant que personnes. Bien sûr, si un joueur parvient ensuite à faire carrière dans le football professionnel, c’est une réussite. Mais nous savons aussi que plus de 80 à 85 % des jeunes qui passent par des centres de formation n’obtiennent jamais de contrat professionnel. Notre responsabilité est donc de leur donner, durant leur passage au club, les outils qui leur permettront de réussir leur vie, indépendamment de leur parcours sportif.

Cela passe avant tout par la transmission de valeurs humaines et par un accompagnement éducatif solide, en complément du rôle joué par les familles. C’est tout le sens de cette notion de formation intégrale. Certes, la réalité du football fait parfois évoluer les priorités, certains joueurs accèdent très tôt à l’équipe première et les exigences de la performance prennent alors davantage de place. Mais tant qu’ils évoluent dans les catégories de jeunes, notre objectif reste qu’ils se développent pleinement sur les plans physique, technique et, surtout, académique.

Pour approfondir cette démarche, Academia FC a récemment rejoint Global 10, une plateforme internationale multi-clubs que je considère comme un projet particulièrement innovant et en avance sur son temps. Après mon départ de l’Association uruguayenne de football (AUF) en décembre, j’ai été contacté par Gustavo Grossi, directeur sportif argentin reconnu pour son expérience, qui m’a proposé de participer au développement international de ce projet. Global 10 repose sur une logique multi-club orientée vers les structures émergentes et les clubs en développement. L’objectif est de créer davantage d’opportunités pour les joueurs qui n’évoluent pas nécessairement au plus haut niveau. Dans le football, de nombreux jeunes talents se retrouvent relégués au second plan pour diverses raisons, parfois simplement parce qu’ils n’ont pas eu leur chance au bon moment. Global 10 cherche précisément à offrir des premières, deuxièmes ou troisièmes opportunités à ces joueurs, au sein de clubs évoluant à différents niveaux de compétition.

Cette proposition nous a immédiatement semblé pertinente. Academia évolue actuellement en quatrième division. Le club est encore très jeune et dispose de peu d’infrastructures propres, même si nous louons nos installations. Alors que nous travaillons à l’acquisition de terrains et au développement de nos infrastructures, Global 10 constitue pour nous un véritable levier de croissance. Le projet nous apporte de la visibilité, facilite la détection de talents et nous ouvre de nouvelles opportunités compétitives : trois éléments fondamentaux pour la réussite d’un projet sportif. Nous sommes donc très enthousiastes. Le projet vient tout juste d’être lancé à l’échelle internationale, mais il suscite déjà un intérêt important. Avec de la patience, une gestion rigoureuse et en veillant à optimiser chaque peso et chaque dollar investi dans le club, je suis convaincu que cette initiative portera ses fruits dans les années à venir.

L’Uruguay, pays de seulement 3,4 millions d’habitants, figure pourtant régulièrement parmi les principaux exportateurs de joueurs au monde. Selon les études du CIES Football Observatory, il est l’un des pays les plus performants de la planète en proportion de sa population. Comment expliquez-vous cette “machine à talents” uruguayenne : est-ce avant tout une question de culture, de système de formation ou d’un état d’esprit unique propre au football du pays ?

Je crois que cela relève avant tout d’un héritage profondément ancré dans la société uruguayenne. Pour des raisons historiques, l’Uruguay est devenu, dès le début du XXe siècle, l’une des grandes puissances fondatrices du football mondial. Même si le pays ne domine plus aujourd’hui le football international comme à l’époque de ses premiers sacres mondiaux, cette culture n’a jamais disparu. Elle continue au contraire de structurer la vie sociale et sportive du pays.

Le football demeure omniprésent. Les terrains se multiplient, les compétitions locales continuent de se développer, les ligues attirent toujours plus de participants et le nombre de pratiquants reste particulièrement élevé. Rapportée à sa population, l’Uruguay conserve ainsi une capacité remarquable à former et à produire des joueurs de haut niveau. Mais cet héritage culturel ne suffit pas à lui seul. Il repose également sur l’engagement quotidien de milliers de personnes. Derrière chaque parcours de joueur, il y a des dirigeants, des éducateurs, des entraîneurs, des préparateurs physiques, des bénévoles, des collectivités locales et, bien sûr, des familles.

Tous contribuent à faire vivre cet écosystème qui constitue l’une des grandes forces du football uruguayen. La compétition occupe d’ailleurs une place centrale dans ce modèle de formation. En Uruguay, les jeunes apprennent d’abord en jouant. Les matchs s’enchaînent très tôt, les rivalités locales sont fortes et l’expérience de la compétition est considérée comme un élément fondamental de l’apprentissage. Cette culture du jeu permanent forge à la fois le caractère, l’adaptabilité et l’esprit compétitif des joueurs.

Enfin, il ne faut pas sous-estimer le rôle des familles. Elles accompagnent les enfants dès leurs premiers pas dans le football, les soutiennent au quotidien et participent pleinement à cette passion collective. Dans les tribunes comme sur les terrains, elles constituent l’un des piliers de la vitalité du football uruguayen.

Après une vie entièrement dédiée au football, entre formation, terrain et construction de projets, quels sont les principaux enseignements que vous retenez de votre parcours, et qu’aimeriez-vous transmettre aujourd’hui aux jeunes générations et à ceux qui veulent faire du football leur vie ?

Pour moi, le football a toujours été bien plus qu’un métier ou une passion. C’est l’environnement dans lequel j’ai grandi, celui qui a façonné mon parcours et mes valeurs. Il m’a offert des opportunités professionnelles, bien sûr, mais aussi une véritable école de vie.

Avec le temps, j’ai développé la conviction qu’il est important de transmettre cet héritage aux nouvelles générations. Lorsque l’on évoque les grandes heures du football uruguayen, les victoires en Copa Libertadores, les titres continentaux ou les parcours en Coupe du monde, on a parfois tendance à les considérer comme des exploits inaccessibles. Pourtant, derrière ces succès, il y avait avant tout des femmes et des hommes ordinaires, animés par une forte détermination, une culture de l’effort et une immense confiance dans leur projet collectif.

C’est sans doute le principal message que j’essaie de transmettre aux jeunes : ces réussites ne relèvent pas du miracle. Elles sont le fruit du travail, de la persévérance et de la conviction. Les générations actuelles n’ont pas connu des figures comme mon père, Juan Carlos « Cacho » Blanco, l’Argentin Luis Artime, Víctor Espárrago ou Pablo Forlán. En revanche, elles ont vu émerger d’autres modèles, d’autres équipes et d’autres parcours inspirants qui montrent que l’Uruguay reste capable de rivaliser avec les meilleures nations du football mondial.

Au fond, au-delà des résultats sportifs, je cherche surtout à transmettre une manière d’aborder la vie : l’importance d’être un bon professionnel, mais aussi une bonne personne. Croire en ses capacités, rester fidèle à ses valeurs et s’investir pleinement dans ce que l’on entreprend sont, à mes yeux, les conditions essentielles pour construire son propre chemin, dans le football comme ailleurs.

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