Passé notamment par le Vannes OC, l’US Boulogne CO ou encore l’US Concarneau, Stéphane Le Mignan est l’entraîneur principal du FC Metz.
Il nous propose sa perspective sur des thèmes comme la transition joueur-entraîneur, la compétence comme source de légitimité, la conciliation entre idées de jeu et impératifs de résultat immédiat ou encore l’importance de la dissociation entre l’entraîneur et l’homme.
Chaque dimanche vous recevrez des idées sur l’analyse du jeu, l’entrainement ou encore l’apprentissage.
Qu’est-ce que le football représente pour vous ?
Le football est une histoire familiale, puisque mon père jouait au football dans un club amateur au sein duquel il est devenu entraîneur, puis président. Dans notre environnement et notamment dans notre commune, c’était quelqu’un d’important et pour moi c’était football tous les week-ends.
Dans ma génération, encore plus en campagne, les possibilités de loisir n’étaient pas illimitées et le choix s’est vite porté sur le football y compris pendant les vacances. D’ailleurs, j’ai commencé à jouer avant même d’avoir le droit de prendre une licence, pour ensuite faire toutes mes classes au sein des clubs du coin, pour jouer au niveau régional, National 3.
Je n’ai jamais évolué dans un club professionnel. J’ai été pendant longtemps en retard sur le plan athlétique, mais j’ai malgré tout effectué un essai au RC Lens qui n’a pas été concluant, car je n’étais pas assez bon.
En parallèle, j’ai commencé à encadrer des enfants à l’école de foot, dès l’âge de 15 ans. En seconde, je suis entré dans un sport-étude départemental qui avait la particularité (le seul en France) de proposer des formations de la filière fédérale sur les 3 années de lycée, pour obtenir le brevet d’état 1er degré (équivalent du BEF) en terminale. En contrepartie, chaque mercredi, j’intervenais dans des écoles de football auprès des plus jeunes, ce qui m’a toujours plu.
Le projet était vraiment novateur et proche de chez moi, à savoir vivre des séances de qualité en tant que footballeur et en même temps, proposer des contenus de qualité auprès des jeunes des milieux ruraux. C’est d’ailleurs toujours très agréable de retourner en Bretagne et de rencontrer ceux qui m’ont permis de débuter, bien que je sois aujourd’hui sur le banc d’une équipe de Ligue 1.
Je suis ensuite resté dans ma région, j’ai évolué dans différents clubs de niveau régional et de National 3, puis j’ai eu l’opportunité de signer au Vannes OC, qui évoluait en National 2 et qui affichait de grosses ambitions. J’ai eu du mal à m’imposer et j’ai le plus souvent évolué avec la réserve.
Comment cette transition s’opère entre le rôle du joueur qui n’est pas indiscutable dans l’équipe première du Vannes OC et celui du manager général de ce club où vous allez rester 10 ans ?
A la fin de ma première saison au club, j’ai 26 ans et l’entraîneur de la réserve quitte le club, en même temps que l’entraîneur professionnel Denis Goavec (meilleur entraîneur de Ligue 2 lors de la saison 1993) arrive au club. J’évolue avec la réserve où j’occupe un rôle important et le président me propose de prendre en charge cette équipe qui évolue au plus haut niveau régional.
Je prends le temps de la réflexion à la fois sur ma volonté de continuer à jouer et des propositions de différents clubs afin de prendre en charge la direction technique, notamment sur l’école de football. Finalement, j’accepte mais je demande de pouvoir assister l’entraîneur de l’équipe première afin de comprendre son travail et continuer mon apprentissage auprès d’un technicien expérimenté.
Je suis à l’époque salarié de district comme emploi jeune et j’organise au mieux mon emploi du temps afin de pouvoir faire face à toutes les obligations. A la fin de cette deuxième saison, pour des raisons budgétaires le club décide d’un commun accord, de se séparer de l’entraîneur de l’équipe première. Content de mon travail, le club me propose le poste d’entraîneur principal alors que j’ai 28 ans.
Les débuts sont compliqués parce que j’étais encore joueur, j’adorais jouer au football, je participais même quand c’était possible, mais très vite, je me rends compte que cela va être difficile de cumuler les rôles. J’arrête de jouer définitivement, il y a quelques joueurs plus âgés que moi, d’autres dont je suis proches en dehors du terrain, mais je décide de mettre de la distance, voire des barrières au regard de mes fonctions. Parfois je me montre même assez autoritaire.
Vous passez 10 ans au Vannes OC, d’abord comme joueur, puis comme entraîneur de l’équipe réserve, avant de prendre la direction de l’équipe première avec à la clé, une montée en National en 2004/2005, une montée en Ligue 2 en 2007/2008 et l’atteinte de la finale de la coupe de la ligue en 2009. Comment avez-vous adapté votre travail, face aux fonctions élargies de manager du club et de l’exigence accrue des différents championnats ?
En tant que manager, j’étais responsable de l’équipe première et du recrutement. Le projet c’était que les idées et le style de jeu de l’équipe fanion influencent toutes les équipes du club. Cela me paraît très compliqué d’être sur tous les fronts, notamment dans un club avec beaucoup de licenciés. Je donnais mon avis sur le choix de certains éducateurs mais je n’étais pas vraiment dans la chaîne de décision.
J’impulsais une politique sportive à travers des messages constants, des réunions techniques pour qu’un style émerge du club. De plus, au fil de notre ascension sportive, j’ai essayé de collaborer avec des personnes très compétentes, comme mon adjoint Loïc Désiré, responsable des jeunes à l’époque, avec lequel je partageais les mêmes idées sur la formation des jeunes, notamment, sans tomber dans les résultats immédiats de la compétition. Je pense aussi à Olivier Cloarec, président actuel du Toulouse FC, avec qui nous partagions aussi les mêmes idées afin que le club véhicule une image positive
Au fil des saisons, le club est passé du CFA à la Ligue 2. Comment avez-vous réussi à maintenir le cap sur les idées initiales malgré les contraintes de la compétition, des budgets toujours plus serrés et l’influence de l’environnement ?
Tout s’est fait de façon naturelle, nous avons gardé la même philosophie dans le recrutement, les profils des joueurs, même si à chaque ascension c’est plus difficile parce que nous avions des budgets qui n’étaient pas illimités. La difficulté, en réalité, c’est le choix des hommes. La véritable histoire c’est toujours celle des hommes et de leurs convictions. Lorsqu’on est convaincu, les premières réussites s’obtiennent au départ dans le jeu, ensuite s’enclenche la dynamique des résultats, qui va permettre d’avoir un certain crédit auprès des joueurs, de leurs agents qui peuvent s’y retrouver.
Ils se disaient, que le club était sain, qu’une certaine idée du jeu était proposée, que les joueurs pouvaient y progresser. Au fil du temps, cela nous a permis de faire des recrutements de qualité, où les joueurs prenaient du plaisir, même si in fine, il faut gagner et se maintenir. Cette dynamique a été positive y compris jusqu’en Ligue 2, tout du moins la première saison.
Etant breton, dans quelle mesure l’époque glorieuse du FC Nantes, avec un jeu de qualité fondé sur une identité collective et un peu plus tard, l’émergence du FC Lorient et sa recherche d’intelligence collective, ont influencé vos convictions sur le jeu ?
Au départ, cette idée de jeu collectif me parle beaucoup en tant que joueur. Je commence à aller voir les matchs, notamment à Nantes, qui était le club phare du secteur et je suis ébloui même je suis encore un peu jeune pour tout comprendre. Ensuite, il y a Lorient tout proche de chez moi, je suis encore joueur, mais je suis une démarche de formation et il y a une résonance avec mon entraîneur de l’époque, dans une équipe de Nationale 3, qui est sensible à cette idée. Il faut bien comprendre que Christian Gourcuff, avec ses idées et son travail au FC Lorient, influence les entraîneurs locaux en termes de jeu collectif, de dynamique de groupe, de qualité technique de joueurs en relation avec l’intelligence collective.
Tout cela résonne avant tout au joueur que j’étais à ce moment-là. J’ai toujours eu besoin de prendre du plaisir sur un terrain de football, ce qui influence probablement ma façon d’entraîner aujourd’hui. Rapidement, j’essaie de creuser dans cette approche de l’entraînement d’une équipe joue très bien au football, devant un public nombreux, qui vit des émotions extraordinaires. Je me rappelle quelques matchs, à la sortie du stade j’avais des étoiles dans les yeux, alors que pour Christian Gourcuff, avec qui j’en ai parlé des années plus tard, cela n’avait rien de spécial.
Lors de votre passage à Vannes et à US Boulogne Côte d’Opale, vous vous êtes inscrit dans des projets au long cours, dans un rôle de manager où vous étiez dépositaire du projet. Pourquoi avoir accepté un rôle d’adjoint, avec un périmètre d’action réduit, aux côtés de Christian Gourcuff lors de votre passage au Qatar ?
Quand j’étais à l’université, je suivais des cours d’histoire, ça me plaisait moyennement, donc j’allais très régulièrement assister aux séances d’entrainement du FC Lorient. Sous la houlette de Christian Gourcuff, près du stade du Moustoir, je préférais le terrain à la bibliothèque universitaire. Je lisais donc des livres sur l’entraînement, je concevais des séances et j’allais voir des séances.
Lorsque j’arrive à la tête de l’équipe de Vannes, je croise Christian Gourcuff, d’abord sur des matchs amicaux, puis des matchs de coupe et on échange quelques messages. Je ne le connais pas plus que cela. De prime abord il n’est pas très accessible, mais on apprend à se connaître et je crois qu’il apprécie mon travail.
Quand il décide d’aller au Qatar, pour diriger l’équipe d’Al-Gharafa, il cherche un adjoint et me demande si je suis intéressé et disponible. J’étais intéressé et disponible à cette époque-là, mais je pars au Qatar seulement si je suis l’adjoint de Christian. Je me dis que c’est une chance extraordinaire de pouvoir travailler avec lui au quotidien, de mieux connaître l’homme et le technicien, dont je connais un peu les méthodes et le peu de marge de manœuvre qu’ont ses adjoints.
Je suis conscient que mon travail sera totalement différent, dans un environnement, qui n’est pas du haut niveau. J’aurais préféré le connaître dans un contexte plus compétitif, et j’aurais continué volontiers, si cela avait été possible, lors de son passage à Nantes. J’y ai beaucoup appris, notamment au fil de la saison où au fur et à mesure, il m’a laissé un peu plus de place.
Toujours proche de la mer ou de l’océan, après Vannes et Boulogne, vous relevez le défi de Concarneau, un peu dans la peau du club inattendu, mais avec les résultats que l’on connaît et cette montée historique en Ligue 2 (saison 2022 – 2023). Quelle est votre approche pour réussir dans ces contextes ressemblants ?
Les ressemblances entre Vannes et Concarneau sont assez marquées, même si les villes sont différentes, qu’elles se situent dans différents départements et que la population n’est pas tout à fait la même. En revanche, Boulogne, c’est différent, le club avait connu un moment extraordinaire avec une montée en Ligue 1 et les premiers contacts avaient été noués à ce moment-là. Relégué en Ligue 2, le club a encaissé quelques coups et la dynamique du moment était d’amortir la chute.
En revanche, Concarneau est un club stable, qui jouait en National depuis quelques temps et les gens qui étaient en place se rapprochaient de ce que j’avais connu à Vannes. Le contact direct que j’ai avec le club est très fort, ce premier contact est fondamental pour moi, d’autant que nous sommes plusieurs candidats pour le poste. Tout s’est fait naturellement avec Concarneau, j’ai tout de suite bien ressenti les gens, je crois qu’eux aussi et le feeling est tout de suite passé.
J’étais conscient que nous démarrions la saison avec peu de moyens et des ambitions raisonnables, d’autant que dans le Finistère, le football recherché est différent de celui apprécié à Vannes, plus influencé par l’école nantaise. J’ai donc cassé quelques codes pour mettre en place mes idées et parvenir à composer une équipe avec des joueurs qui adhèrent au projet d’aller obtenir des résultats par le jeu. On a réussi à monter en Ligue 2, un peu à la surprise générale, bien que l’équipe soit reconnue pour la qualité de jeu déployée.
Changement d’ambiance et d’environnement lorsque vous arrivez au FC Metz, candidat annoncé au retour à l’étage supérieur. Un club historique de Ligue 1 avec quelques époques dorées que vous rejoignez en Ligue 2. Comment vous êtes-vous adapté pour faire cohabiter l’attente de résultats immédiats et vos convictions sur le jeu, comme si les deux étaient antagonistes ?
Oui, c’est évident que les impératifs sont plus importants. C’est une énorme structure avec 150 personnes qui travaillent dedans, donc ça fait beaucoup de pression parce qu’il faut absolument remonter en Ligue 1. Je me suis même interrogé sur le sens de ma mission, je n’avais encore jamais travaillé dans un club aussi prestigieux, ce qui donne encore plus de valeur à la démarche de mes dirigeants qui ont probablement dû faire face à des avis contraires.
Néanmoins, peu importe le contexte, l’expérience des joueurs, il faut convaincre par ses idées et sa compétence. Pas simple, d’autant que le club sortait d’une saison très compliquée, ponctuée par une relégation et un style de jeu assez différent de celui que je souhaitais mettre en place. A cela s’ajoute le peu de temps à disposition, or il en faut un peu quand même, pour que les joueurs adhèrent totalement aux idées, parce que c’est la clé.
Si les joueurs n’adhèrent pas, on va contre un mur, surtout qu’au départ, de mon point de vue, je ne suis pas totalement satisfait de la qualité de jeu. Finalement nous arrivons au forceps aux barrages, en traversant des matchs compliqués et nous arrivons à faire en sorte que les choses basculent en notre faveur. Clairement, cette aventure au FC Metz n’a rien à voir avec ce que j’ai connu auparavant.
Vous êtes probablement un homme et entraîneur très différent de votre début de carrière. Dans quelle mesure des joueurs professionnels de Ligue 1 adhèrent plus ou moins rapidement à vos idées, que des joueurs amateurs ?
C’est plus difficile de convaincre des joueurs de Ligue 1. Plus vous gravissez les échelons, plus les intérêts individuels sont marqués. En plus, le cercle est de plus en plus important autour du joueur et il peut influencer la façon dont le discours quotidien de l’entraîneur est perçu. Quand je vois les techniciens du top niveau comme Pep Guardiola, Luis Enrique, ou Carlo Ancelotti qui entraînent des joueurs d’internationaux, pendant plusieurs saisons, je me dis qu’ils ont des compétences qui dépassent la connaissance du jeu.
En tant que technicien de haut niveau, vous partagez la caractéristique avec quelques-uns de vos collègues de Ligue 1, de ne pas avoir eu de carrière de joueur professionnel. Pensez-vous que cela influence la perception que peut avoir un groupe à l’égard de vos idées ?
Oui, clairement. Je n’ai pas une carrière de joueur qui parle pour moi et ma carrière d’entraîneur se construit essentiellement dans le championnat de National et un peu de Ligue 2. Inévitablement, les joueurs attendent que j’apporte de la compétence sinon on ne passe pas.
C’est valable aussi pour des anciens professionnels qui basculent parfois trop vite et pour eux aussi, ce n’est pas suffisant aux yeux des joueurs qui sont demandeurs de compétences avant tout. Il y a évidemment beaucoup d’entraîneurs qui sont très compétents, sans une carrière de joueur professionnel, ce qui veut dire que c’est la compétence qui fait la différence, mais au départ il faut convaincre.
L’aspect humain est fondamental dans votre approche, à l’image du premier contact que vous avez dans un club. Vous avez travaillé à tous les échelons ou presque, de l’école de football à la Ligue 1. Au fil de toutes ces expériences, qu’avez vous appris sur la nature humaine ?
Je retiens beaucoup de bonheur, de rencontres et des histoires marquantes, évidemment lors des moments de succès mais aussi lors de saisons plus difficiles. Tout le monde parle de performance mais elle est intimement liée aux hommes et à l’histoire qui se vit. D’ailleurs, revoir des anciens, qu’ils soient joueurs, dirigeants ou entraîneurs est toujours un plaisir.
Ce métier c’est une affaire de passionné. Je me rappelle encore quand je concevais des séances d’entraînement pour l’école de foot, avec des gamins de 6/7 dans un club du fin fond de la Bretagne. Aujourd’hui, je mets la même implication pour une séance avec une équipe professionnelle.
Evidemment, les moyens sont différents aujourd’hui, avec les analyses, les vidéos, les bilans, qui ajoutent à la charge de travail, mais la passion du football, de l’entraînement ça ne s’invente pas. Je baigne dedans, depuis tout petit, j’y ai vécu des moments et des émotions extraordinaires, mais cela m’a enlevé aussi beaucoup de choses. Parfois je me dis que c’est trop, que ce métier d’entraîneur est égoïste, comme tous les métiers passion.
Il faut arriver à se protéger de sa passion, en tant qu’homme, père, mari, notamment dans les moments difficiles, à travers d’autres centres d’intérêt, un peu de lecture, des films. Il faut parvenir à dissocier l’homme de l’entraîneur. La médiatisation, l’argent, une certaine forme de pouvoir, sont omniprésents, mais il faut prendre du plaisir, c’est la clé.
A ce propos, Christian Gourcuff me confiait qu’il n’avait jamais été aussi heureux qu’à Lorient, alors qu’il a travaillé dans des clubs plus ambitieux et avec davantage de moyens comme le Stade Rennais et le FC Nantes.
Beaucoup me félicitent pour mon parcours d’entraîneur et sur le fait que c’était un objectif pour moi d’entraîner en Ligue 1. Alors, je suis content d’être au FC Metz en Ligue 1, ce n’est pas un manque d’ambition, mais cela n’a jamais été un objectif. Je préfère être dans les endroits où je peux travailler librement, plutôt que l’on m’impose des choses. Même si tout le monde parle de résultat, il me semble essentiel de prendre du plaisir dans son travail.
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