Pour bien entraîner un joueur, il faut comprendre l'homme et l'institution qui le façonne

De l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) aux bancs de touche de la Ligue 1, Nicolas Damont a emprunté une trajectoire atypique. Entre l’ancrage familial de l’US Torcy et l’exigence du Paris Saint-Germain, il a développé une approche où la sociologie devient un élément clé de compréhension de la performance.

Actuellement adjoint au Montpellier HSC, il a partagé avec nous sa perspective sur des thèmes comme ce qu’il appelle la « quotidienneté de la crainte », mais aussi la mutation du statut social du jeune joueur, la singularité du vivier francilien ou encore l’articulation entre formation et compétition.

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Comment avez-vous rencontré le football pour la première fois et qu’est-ce qui vous a donné envie de vous lancer dans ce sport ?

Tout a commencé par un détour. Avant de fouler la pelouse, il y a eu les tatamis. À Torcy, on acceptait les enfants au judo un peu plus tôt (que dans les autres sports) qu’ailleurs. J’avais 6 ans, j’étais en CP, et je ne savais pas encore que cette ville et son club de football allaient devenir mon ancrage, mon laboratoire, et finalement, mon destin.

Vers 1988, le football prend toute la place. Très vite, ce n’est plus seulement un sport, c’est une affaire de famille. Mon père s’investit, devient trésorier, puis président en 1992. Il sera mon dirigeant, celui qui m’accompagnera de l’école de foot jusqu’aux U17 Nationaux. Le club de Torcy est plus un simple lieu de loisir ; c’est mon cadre de vie, une extension de notre salon.

En 1998, je franchis un cap invisible : je passe du terrain au banc de touche. Je deviens éducateur. Mais alors que je commence à diriger des séances, une autre passion s’invite, après mon bac, la sociologie. À l’IUP Métiers du Sport, je rencontre Olivier Pégard. Il me donne les clés pour regarder ce que je vis sous un autre angle et je choisis l’anthropologie du terrain.

Mon premier « prétexte » s’appelle le CS Sedan Ardennes, officiellement, je suis stagiaire. Officieusement, j’observe toutes les séances, celles du centre comme celles des pros sous la houlette de Dominique Bathenay, puis Serge Romano. Puis en licence, vient la Gaillette à Lens. À chaque fois, la même méthode : raconter ce que vivent ces jeunes, leurs espoirs et leurs chutes.

« Je vois le centre de formation comme une « institution enveloppante ». On y formate les corps, on y lisse les personnalités pour qu’elles se ressemblent, au risque de perdre cette liberté qui fait l’essence du jeu »

En 2008, ma vie se joue sur deux tableaux. D’un côté, j’obtiens mon brevet d’État pour entraîner, d’abord les 14 fédéraux, puis les U15 DH, avant de vivre neuf saisons avec les 17 ans Nationaux. De l’autre, je soutiens mon mémoire à l’EHESS sous la direction de Marc Bessin, rencontre déterminante dans mon parcours de chercheur, comme le sera aussi Éric Fassin, dont l’enseignement et le regard critique marqueront durablement ma manière de penser les rapports sociaux. Le titre de ce travail ? « Un ballon dans la tête ». Grâce à Bertrand Reuzeau, rencontré à Sedan, je m’immerge totalement au centre de formation du PSG. Je dors parfois au Centre de Formation d’Apprentis, à côté du Camp des Loges.

C’est là que je forge mes outils de compréhension. Je vois le centre de formation comme une « institution enveloppante ». On y formate les corps, on y lisse les personnalités pour qu’elles se ressemblent, au risque de perdre cette liberté qui fait l’essence du jeu. Je découvre ce que j’appelle la « quotidienneté de la crainte » : ce stress invisible de l’évaluation permanente, cette peur de ne pas être sur la feuille de match ou de voir son contrat s’arrêter net.

Pendant neuf saisons en U17 Nationaux à Torcy, j’ai mené cette double vie. Mes prises de notes sur le banc de touche n’étaient pas seulement tactiques ; elles étaient sociologiques. J’observais comment le club agit comme un espace de tri, éliminant à chaque étape, créant souvent plus d’échecs que de réussites. C’est cette réalité, souvent occultée, qui m’anime. Je voulais comprendre comment ces jeunes construisent leur masculinité et leur identité dans un univers où tout est fait pour les classer et les sélectionner.

Après vingt ans de stabilité à Torcy, dans ce cocon familial et sécurisant où j’étais en CDI, partagé entre mon rôle d’entraîneur et celui d’enseignant en sociologie au STAPS de Reims, j’ai décidé de mettre mes propres théories à l’épreuve. Moi aussi, à l’image des jeunes, j’ai quitté le confort pour l’incertitude d’un CDD d’un an au Paris Saint-Germain.

Aujourd’hui, quand je regarde un terrain, je ne vois pas seulement des joueurs. Je vois des trajectoires de vie, des rapports de force et des rêves en tension. Je reste cet éducateur-chercheur, convaincu que pour bien entraîner un joueur, il faut d’abord comprendre l’homme et l’institution qui le façonne.

Vous avez longtemps travaillé à l’US Torcy, un club réputé pour former de jeunes talents, avant de rejoindre le centre de formation du PSG. Dans les deux cas, les jeunes aspirent au monde professionnel. Quelles différences avez-vous observées dans leur accompagnement et quelles pratiques vous ont le plus marqué dans le développement des joueurs ?

Mon passage de Torcy au PSG n’a pas été qu’un changement de couleurs ou de moyens ; c’est une plongée dans deux réalités psychologiques et sociales distinctes. À Torcy, j’accompagnais des garçons qui vivaient dans l’aspiration. Le centre de formation était une terre promise, un horizon lointain qu’on tente d’atteindre. À cet âge, on construit la vocation : chaque sollicitation, chaque signature d’un Accord de Non-Sollicitation (ANS) est un marqueur symbolique fort qui vient valider le rêve. Le football est déjà central, mais il reste une conquête.

Au PSG, le décor change. Les garçons ont franchi la frontière. Ils ne sont plus des prétendants, ils sont des pensionnaires. Ici, la vocation est scellée, et le football n’est plus seulement une priorité : c’est leur identité sociale. Ils ont déjà franchi les étapes sélectives, mais paradoxalement, la pression se déplace. Les attentes liées à leur performance deviennent immenses, car ils sont désormais dans le « cursus » officiel.

Des clubs comme Torcy,  le Racing ou l’AC Boulogne-Billancourt, sont comme des « gares de triage ». Les garçons viennent des clubs alentour, portés par le rêve d’intégrer l’élite. A Torcy, mon métier d’éducateur était total. Il fallait gérer l’imprévisible, aller chercher les joueurs à la sortie du RER, organiser des navettes, s’assurer que le cadre social tenait debout avant même de parler de tactique. Mais la séance, elle, n’était jamais accessoire. Le contenu occupait déjà une place centrale, pensé avec exigence, précision, conviction. Simplement, à ce stade, l’éducateur devait tout être à la fois. Mon père, présent à mes côtés, était le garant de cette structure familiale, mais l’esprit restait celui d’un combat quotidien pour que l’entraînement puisse simplement avoir lieu.

« Mon passage de Torcy au PSG n’a pas été qu’un changement de couleurs ou de moyens ; c’est une plongée dans deux réalités psychologiques et sociales distinctes »

Quand j’arrive au centre de formation du PSG, le décor change radicalement. Je découvre des staffs dont les moyens dépassent parfois ceux de la Ligue 2. Soudain, je peux me concentrer sur le « cœur du métier ». Ma seule préoccupation devient la construction de la séance, la finesse pédagogique, l’exigence du détail. C’est aussi là que ma propre formation continue s’accélère au contact de deux écoles de pensée. D’un côté, Stéphane Moreau, l’héritier de Nantes (Suaudeau, Denoueix), qui me parle de « zones starters » et de complicités tactiques. De l’autre, Hervé Guégan, imprégné de la méthode Gourcuff, qui mise sur les automatismes. Entre ces deux philosophies, j’affine ma propre vision, porté par une structure où tout est conçu pour l’excellence.

Les saisons suivantes viennent approfondir ce socle. Aux côtés de Zoumana Camara, et avec Yohan Cabaye, qui place le développement individuel du joueur au centre du projet, je consolide ma maîtrise du jeu de position : la domination territoriale, le pressing à la perte, et cette capacité à attirer l’adversaire pour mieux créer et exploiter les espaces libres, dans une articulation permanente entre possession et récupération. Une période où les principes ne sont plus seulement compris, mais incarnés.

Mais ce confort matériel cache une pression sociologique bien plus lourde. Au PSG, le joueur n’est plus seulement un adolescent qui joue au foot ; il devient le centre d’un microcosme. La famille, les cousins, le quartier : tous ont parfois le sentiment d’avoir « investi » sur lui. C’est ce que j’appelle l’individuation des carrières. Derrière les sourires dans le vestiaire, ces jeunes savent qu’ils sont dans un train. Comme me le disait Younousse Sankharé, un ancien coach lui répétait : « Le foot est un voyage en train, et à chaque gare, il faut que certains descendent. Il faut tout faire pour rester dedans. » Mes joueurs, bien que « copains », sont aussi des concurrents. Ils gèrent des agents, des contrats, des attentes sociales immenses. Mon rôle d’éducateur a alors muté : il ne s’agissait plus seulement de les amener au stade à l’heure, mais de les aider à naviguer dans ce système de sélection permanente sans y perdre leur âme ou leur jeu.

La région parisienne est souvent considérée comme le meilleur réservoir de jeunes footballeurs en France, voire au monde. Comment expliquez-vous cette richesse, au-delà de la densité de population, et comment accompagnez-vous ces jeunes lorsqu’ils entrent dans le contexte compétitif ?

Au-delà de mes diplômes et de mes travaux de recherche, le PSG est venu me chercher pour une raison très précise, presque sociologique : ma connaissance du « terrain » francilien. Dans l’esprit des dirigeants, j’étais celui qui possédait les codes. Mes collègues arrivaient de province avec leurs certitudes et leurs méthodes, mais ils se heurtaient parfois à la singularité du jeune joueur de région parisienne.

On m’a fait venir avec ce message implicite : « Toi, tu les connais, tu sais comment ils fonctionnent. » C’était une étiquette particulière, comme si le jeune Parisien était une énigme ou une espèce à part, radicalement différente des autres. Bien sûr, je savais que c’était plus complexe que cela, mais cette identité de « local » a été ma porte d’entrée. C’était la carte à jouer pour intégrer ce laboratoire d’élite, et je l’ai jouée sans hésiter. Je suis devenu ce traducteur indispensable, capable de faire le pont entre l’exigence feutrée du centre de formation et l’énergie brute, parfois complexe, de la jeunesse d’Île-de-France.

La région parisienne n’est pas seulement un vivier ; c’est un carrefour cosmopolite d’une densité électrique. Pour un recruteur, c’est le paradis, on peut voir dix matchs en un week-end sans changer de zone. Mais pour nous, sur le terrain, c’est un écosystème où chaque match est une scène de théâtre sous haute surveillance. J’ai souvent préféré être sur le banc qu’en tribune. En bas, on gère le jeu ; en haut, on sent la pression d’un microcosme d’agents et de recruteurs en quête de la pépite.

« La clé est de ne jamais perdre de vue la dimension formatrice, malgré l’environnement. C’est pour cela que je reste un adepte de l’ethnographie. Je ne crois pas aux trajectoires linéaires. Chaque joueur est une micro-description, une histoire singulière »

En observant les familles, j’ai vu la construction sociale de la réussite. En Île-de-France, le football est un projet collectif. Les parents ne disent pas « il a signé », ils disent « on a signé ». C’est une aventure qui implique le grand frère, le cousin, le voisin. Le foot y est perçu comme une ascension valorisante, portée par des modèles de réussite qui partagent les mêmes origines, les mêmes quartiers. Cette identification crée une force incroyable, mais elle génère aussi une attente colossale que le jeune porte sur ses épaules. 

On imagine souvent que le club pro, c’est la compétition pure, et le club amateur, la formation tranquille. Mon expérience m’a prouvé l’inverse. À Torcy, le maintien en U17 Nationaux était une question de survie. La pression du résultat était parfois plus étouffante qu’au PSG, car il fallait rester dans la lumière pour protéger et valoriser nos joueurs et notre club face aux concurrents. Au PSG, paradoxalement, nous avions parfois plus de « temps ». Le cadre était sécurisé, nous permettant de revenir au cœur du métier : la séance. Pour autant, entre la formation et la compétition, c’est un va-et-vient sur cet axe horizontal. La semaine, le curseur est sur la formation, le détail, l’apprentissage. Le dimanche, il bascule inévitablement vers la compétition.

Comme me l’a montré Stéphane Albe, mon premier modèle à Torcy, la clé est de ne jamais perdre de vue la dimension formatrice, malgré l’environnement. C’est pour cela que je reste un adepte de l’ethnographie. Je ne crois pas aux trajectoires linéaires. Chaque joueur est une micro-description, une histoire singulière. Le championnat U15 DH, par exemple, est un environnement si rude que celui qui y survit est armé pour n’importe quel centre de formation. C’est dans cette densité, ce mélange de Five urbain et de rigueur fédérale, que se forge le caractère du joueur francilien.

Vous avez passé de nombreuses années dans la formation avant de rejoindre le staff professionnel du Montpellier HSC. Comment cette expérience influence-t-elle votre manière d’accompagner les joueurs professionnels au quotidien ?

On a souvent tendance à opposer la formation et la compétition, comme si ces deux logiques appartenaient à des mondes étanches. Pourtant, mon parcours m’a appris qu’il ne faut pas les diviser, mais les articuler. Pour moi, ce n’est pas un choix, c’est un curseur que l’on déplace consciemment dans notre travail quotidien. Aujourd’hui, même au contact d’un groupe professionnel, cette question reste centrale. Le football français actuel est ainsi fait : les effectifs sont composés de très jeunes joueurs dont beaucoup n’ont pas encore achevé leur formation, si tant est que la formation se termine un jour.

Dire d’un technicien qu’il est « un homme de formation » ou « un homme de compétition » est une vision simpliste qui ne rend pas compte de la réalité du métier. Être coach, c’est justement cette capacité à naviguer entre les deux. C’est savoir quand être dans l’exigence du résultat brut et quand revenir à la construction de l’individu. Dans ma pratique, je m’interroge constamment : ce que je propose aujourd’hui relève-t-il de la performance immédiate ou de la croissance du joueur ? C’est dans ce va-et-vient permanent que se situe, selon moi, la justesse de notre intervention.

À mon arrivée à Montpellier, j’ai découvert un contexte bien différent de celui du PSG par exemple. Ici, le passage au professionnalisme reste un rite de patience : les signatures précoces avant la fin du contrat stagiaire sont rarissimes. Pourtant, notre groupe est profondément jeune. Hormis quelques piliers comme Téji Savanier, Christopher Jullien, Julien Laporte ou Alexandre Mendy, l’effectif est un laboratoire de talents en devenir. Mon obsession, nourrie par mes années de formateur, est de ne pas laisser ces jeunes s’évaporer dans l’entre-deux. Un joueur qui ne joue pas est un joueur qui recule. 

« On a souvent tendance à opposer la formation et la compétition, comme si ces deux logiques appartenaient à des mondes étanches. Pourtant, mon parcours m’a appris qu’il ne faut pas les diviser, mais les articuler. »

Avec Zoumana Camara, nous menons une veille constante pour que ceux qui ne sont pas sollicités par l’équipe première retrouvent du rythme avec la réserve. On ne peut pas construire une carrière dans l’attente ; il faut du terrain, de la compétition. Pour cette seconde partie de saison, nous avons voulu aller plus loin que le simple entretien athlétique. Nous avons mis en place un travail par secteurs : Zoumana avec les défenseurs, Robin Gasset et Jonathan Llorente avec les attaquants, et moi-même avec les milieux.

Mais mon approche n’est pas celle d’un « spécifique » classique. Je pars du joueur. J’ai une conviction profonde : on fait carrière sur ses points forts. Si l’on passe trop de temps à vouloir corriger chaque petit défaut, on finit par éteindre ce qui fait l’étincelle du joueur. Mon but est de les questionner, de les valoriser, pour qu’ils entrent sur le terrain avec une confiance en leurs points forts.

Ce travail a demandé une petite révolution culturelle. Il a fallu élever le « niveau d’entraînabilité » du groupe, casser certaines habitudes surprenantes, notamment à 48 heures des matchs. Au début, avec tant de néo-professionnels découvrant les exigences du métier, il fallait d’abord digérer la charge. Aujourd’hui, nous passons à la phase supérieure. Ici, c’est la compétition qui pilote chaque minute de notre semaine. Mon rôle est de faire comprendre aux jeunes que leur dynamique de travail ne s’arrête pas au match du dimanche. Il doivent s’inscrire dans le temps long.

J’ai quand même la conviction, que la création d’un poste de coach dédié exclusivement à ce suivi individuel, sera nécessaire à l’avenir. Pour faire du vrai « sur mesure », il faut du temps : du temps pour le retour vidéo systématique après chaque minute jouée, du temps pour l’échange informel, du temps pour l’analyse fine. C’est là que se joue la différence entre un espoir qui passe et un joueur qui s’impose. Je manque parfois de ces heures pour aller au bout de ma démarche, mais la voie est tracée : l’avenir du haut niveau passera par cette personnalisation extrême.

En quoi le fait de poursuivre des études de haut niveau, et notamment votre thèse en sociologie du football, a-t-il influencé votre parcours et vos convictions en tant qu’entraîneur ?

Mon parcours ne s’est pas construit uniquement sur des diplômes, mais sur un héritage et des intuitions. J’ai eu la chance d’avoir un pied dans ce milieu grâce à mon père, mais très vite, mon regard s’est porté ailleurs que sur le simple rectangle vert. Je voulais comprendre ce que vivaient ces jeunes. Car avant d’être des footballeurs, ce sont des hommes. Dans un football moderne où les statistiques et la data saturent l’espace, je ressens le besoin viscéral de revenir à la relation. Discuter avec un joueur, ce n’est pas perdre son temps, c’est réduire l’incertitude. 

Lorsque je suis arrivé au PSG, mon premier réflexe a été de m’asseoir avec les recruteurs. Je voulais savoir : « Qui était ce gamin la première fois que vous l’avez vu ? » Je cherchais l’étincelle humaine avant même d’analyser le joueur. Zoumana Camara me racontait ce conseil unique que lui avait glissé Carlo Ancelotti : « Il faut aimer tes joueurs. » C’est une phrase qui résonne en moi chaque jour.

Je voulais comprendre ce que vivaient ces jeunes. Car avant d’être des footballeurs, ce sont des hommes

Cet attachement n’est pas une faiblesse, c’est le socle de ce que j’appelle l’amour exigeant. C’est précisément parce que ce lien existe, parce que le joueur se sent considéré, que l’on peut devenir d’une exigence absolue avec lui. C’est pour cela que je me suis tourné vers l’ethnographie et la sociologie qualitative plutôt que vers les chiffres. Je ne voulais pas produire des tableaux de bord, mais raconter des histoires. Au bout du chemin, que reste-t-il d’un entraîneur ? On oublie vite si l’on jouait à trois, à quatre ou à cinq défenseurs. Ce qui reste, c’est le souvenir d’un homme juste, d’une ambiance, d’une passion partagée.

Ma plus belle récompense, ce serait de croiser un ancien joueur dans dix ans et qu’il me dise : « Vous étiez juste, et on sentait que vous aimiez nous transmettre. » Avec Zoumana Camara, nous nous sommes trouvés sur cette sensibilité commune : aimer le terrain, certes, mais surtout placer la trajectoire singulière de chaque joueur au centre du projet. Comprendre l’autre pour mieux le faire grandir n’est pas qu’un principe ; c’est une manière de travailler. 

Notre collaboration, initiée au PSG et prolongée depuis avril 2025 au Montpellier HSC, s’inscrit dans une continuité évidente. Zoumana fixe un cadre clair, porte une vision de jeu exigeante et assume pleinement son rôle de manager. À partir de ce projet, il me confie une responsabilité élargie dans la conception et l’organisation des séances, avec pour mission de traduire ses attendus de jeu en contenus de terrain cohérents, précis et quotidiens.

Au Montpellier HSC, comment articulez-vous l’accompagnement des jeunes talents locaux avec les défis d’un football de plus en plus international, en intégrant les enjeux d’inclusion et de diversité dans votre approche auprès des joueurs issus de tous horizons ?

Travailler à Montpellier, c’est accepter que la frontière entre le pro et l’humain soit poreuse. Que ce soit avec Jean-Louis Gasset ou lors de nos soirées avec Zoumana Camara à analyser la Ligue des Champions à l’hôtel, l’échange est constant. Cette proximité du staff se reflète sur le terrain. Avec 18 départs pour seulement quelques arrivées, le club a fait le pari de sa jeunesse. Résultat ? Une effervescence unique à la Mosson quand « un enfant du club » entre en jeu. Le public ne s’y trompe pas : il encourage ses propres racines.

Arriver à Montpellier, c’est accepter de plonger dans une culture singulière, loin des standards lisses du football moderne. Pour réussir ici, la compétence technique ne suffit pas : il faut comprendre l’âme du territoire. L’exemple de Téji Savanier est symptomatique. Son parcours, ancré dans la communauté gitane, marqué par un départ parce qu’il n’a pas été conservé, avant de revenir via Arles et Nîmes, incarne une forme de résilience et d’appartenance que l’on ne retrouve nulle part ailleurs.

Pour un staff issu de la région parisienne, c’est une véritable découverte sociologique. On ne peut pas voir le joueur comme un simple « exécutant » à disposition du club ; la dimension relationnelle et la compréhension de son milieu d’origine sont les clés pour libérer son talent. Le MHSC a longtemps régné sur son secteur, mais la donne a changé. Avec un Toulouse FC devenu incontournable et un OM qui a structuré sa détection, Montpellier doit se réinventer. Le constat est lucide : la densité des talents locaux issus du centre de formation semble moins évidente qu’auparavant. C’est un défi stratégique majeur pour l’avenir du club.    

L’une des grandes leçons de notre arrivée est l’ajustement du curseur managérial. Avec Zoumana Camara, nous apportons une forme de sérénité et de calme héritée de notre passage au PSG. Pourtant, comme le souligne justement Bruno Carotti, l’écosystème montpelliérain réclame parfois plus de « sang chaud » et de confrontation directe. « Il faut savoir qui on est allé chercher, tout en restant fidèle à sa méthode. » Si nous savons durcir le ton, comme nous l’avons fait avant le match contre Bastia, notre priorité reste la création d’un environnement de confiance. L’enjeu ? Redonner aux joueurs l’envie d’apprendre et de se dépasser athlétiquement, pour que les chants de la Mosson ne soient plus des critiques sur leur méforme. 

Après tant d’années passées dans le football, auprès de jeunes, d’adultes, de professionnels et d’amateurs, quels enseignements tirez-vous sur l’accompagnement des joueurs et sur le rôle du football dans leur développement ?

Mon intuition de départ n’a jamais changé, pour tirer le meilleur d’un joueur, il faut d’abord considérer l’homme dans sa globalité. Du jeune du centre de formation au professionnel confirmé, la considération est le socle indispensable. C’est précisément la force de ce lien qui permet, par la suite, de basculer vers une exigence extrême. Sans connexion, l’autorité est vide. Du prof de sociologie à Reims à l’entraîneur de football, l’intensité du lien que ce soit dans un amphithéâtre ou sur un terrain, la nature de l’engagement humain reste la même.                                                                      

Quitter le confort d’un CDI pour le défi du PSG, alors que j’allais devenir père, n’était pas un simple choix de carrière. C’était une réponse à ce besoin viscéral de former, d’accompagner et de vivre des émotions collectives fortes. Mon parcours est indissociable de la figure de mon père. Un homme investi, présent avant, pendant et après chaque séance. Ironiquement, entre ma thèse à l’EHESS et mon poste de formateur au PSG, c’est de mon rôle sur le terrain qu’il était peut-être le plus fier.

Notre relation s’est construite dans l’action, au club de Torcy. Nous partagions une collaboration professionnelle quasi constante : le président et l’entraîneur. On se parlait tous les jours, rarement de choses personnelles, mais toujours du projet, du jeu, du club. Cette envie de « plaire » à ce mentor, de répondre à son exigence, a été le moteur central de ma trajectoire. Pour moi, le football n’est pas qu’un sport, c’est une histoire de vie qui dépasse le rectangle vert.

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