Ancien Directeur technique régional de la Ligue Rhône-Alpes de football et formateur à l’Olympique Lyonnais pendant plus de dix ans, Jean-Yves Ogier a consacré sa vie à la formation des éducateurs et des jeunes joueurs. Acteur majeur du football en Rhône-Alpes, il a notamment œuvré à l’implémentation d’approches pédagogiques et cognitives innovantes, tant au niveau régional qu’au sein de l’académie lyonnaise.
S’appuyant sur cette double expérience fédérale et professionnelle, il nous propose sa perspective sur plusieurs enjeux structurants : l’importance de la formation continue, la prééminence du climat d’apprentissage, l’approche systémique de la performance ou encore l’innovation pédagogique.
Chaque dimanche vous recevrez des idées sur l’analyse du jeu, l’entrainement ou encore l’apprentissage.
Quelle a été votre toute première rencontre avec le football, enfant ? Qu’est-ce qui vous a immédiatement attiré dans ce jeu ?
Aussi loin que remontent mes souvenirs, le football est intimement lié à la maison familiale, à Duerne, dans les monts du Lyonnais, où je suis né et où j’ai grandi entouré de mes cinq frères et deux sœurs. J’étais le dernier de la fratrie. L’été, presque chaque jour, on se retrouvait sur le terrain des voisins pour jouer pendant des heures.
Mais avant de pouvoir vraiment entrer dans le jeu, il a fallu apprendre à observer. Avec un frère de dix ans mon aîné, la hiérarchie était claire : les plus grands jouaient, les plus jeunes attendaient leur tour. J’ai donc commencé en regardant, en apprenant, en rêvant d’intégrer l’équipe. Et quand on m’a enfin accepté, ce fut dans les buts, un poste qu’on attribue facilement au plus jeune.
« Le football m’a appris très tôt que l’on peut faire partie d’un collectif tout en gardant une expression individuelle »
Ce qui me fascinait déjà, c’était la dimension collective : se retrouver entre frères, voisins, amis, partager deux heures d’intensité, de complicité, de rivalité saine. Le football m’a appris très tôt que l’on peut faire partie d’un collectif tout en gardant une expression individuelle et en tant que gardien, je me sentais pleinement acteur du jeu.
Je me souviens aussi de ces soirs où, faute de télévision à la maison, on allait regarder les matchs chez les voisins. Et à peine le coup de sifflet final retenti, on filait rejouer la rencontre à notre manière, en imitant les équipes, en reproduisant les actions. Ces moments ont marqué mon enfance.
À quel moment avez-vous compris que votre relation au football passerait davantage par la transmission et la formation que par la seule pratique ?
Très tôt, j’ai ressenti le besoin de transmettre. À 16 ou 17 ans déjà, je m’engageais dans les premières formations de jeunes cadres et passais mes premiers diplômes dès que l’occasion se présentait. J’étais passionné par le jeu, par la pratique, et j’avais envie de partager cette passion.
Dans les buts, je me débrouillais plutôt bien. À un moment donné, j’ai tenté ma chance pour intégrer un centre de formation. C’était une étape importante, presque évidente dans mon parcours. Mais lors de la visite médicale, le verdict est tombé : en raison de la perte d’un œil, je ne pouvais pas être admis. Ce fut un premier choc. Une vraie frustration. J’ai compris à cet instant que je ne ferais pas du football mon métier en tant que joueur.
Plutôt que d’abandonner, j’ai choisi de continuer autrement. J’ai poursuivi mon engagement dans l’entraînement et dans la formation. Mon parcours a été un peu atypique : par exemple, j’ai validé le tronc commun du Brevet d’État en contrôle continu, de manière assez personnelle. J’avançais avec détermination, parfois en dehors des chemins traditionnels.
Lorsque j’ai intégré le Brevet d’État 2ᵉ degré à Vichy, j’étais le plus jeune stagiaire de la promotion. Parmi les stagiaires figurait Henri Michel, qui deviendra plus tard sélectionneur de l’équipe de France, championne olympique aux Jeux olympiques d’été de 1984 à Los Angeles, puis troisième de la Coupe du monde de football 1986 au Mexique.
J’ai intégré ces formations presque naturellement. Et en parallèle, j’ai commencé à entraîner dans mon club. Une nouvelle voie s’ouvrait à moi, différente de celle que j’avais imaginée, mais tout aussi passionnante.
Votre parcours vous a ensuite mené vers des responsabilités de cadre technique à la FFF. En quoi cette expérience, qui incluait la formation des éducateurs et des joueurs ainsi que l’identification des talents via les sélections, a-t-elle élargi votre regard sur le football français et ses enjeux de formation ?
Si je fais un petit retour en arrière, mon parcours de joueur a aussi été déterminant. J’ai évolué un temps à Tarare, où j’ai eu la chance de croiser un entraîneur qui m’a profondément marqué : Jean-Paul Rivet, ancien joueur de FC Villefranche Beaujolais. Il m’a pris sous son aile. Nous échangions souvent sur l’entraînement, sur le jeu, sur la manière de progresser. J’avais 17 ou 18 ans, et déjà cette curiosité pour comprendre, analyser, transmettre. C’était l’amour du jeu à l’état pur.
Plus tard, l’un de mes frères, qui évoluait à un bon niveau, a cherché à me faire venir dans son club. C’est là que j’ai rencontré un autre entraîneur qui m’a marqué, Maurice Bonche, passionné absolu, un ami d’Aimé Jacquet. Nous sommes encore en contact aujourd’hui. Cette filiation, cette transmission entre générations, est restée très forte pour moi.
« J’aime cette idée simple mais essentielle : celui qui cesse d’apprendre devrait cesser d’enseigner »
En parallèle de ma pratique, je donnais un coup de main bénévolement dans le district du Rhône : détection, sélection, encadrement des formations d’animateurs, comme on les appelait à l’époque. Pendant plusieurs années, j’ai accompagné éducateurs et jeunes joueurs, simplement par engagement et par conviction.
Un jour, le conseiller technique du district, Aimé Mignot m’a appelé. Il partait pour la Ligue Rhône-Alpes et me proposait de prendre sa suite au district du Rhône de football. À ce moment-là, j’étais moniteur municipal dans les écoles primaires. J’ai étudié la possibilité d’un détachement. C’était faisable. J’avais quelques jours pour décider. J’ai dit oui.
C’est ainsi que mon parcours dans le milieu fédéral a réellement commencé. Très vite, la formation des cadres est devenue centrale pour moi. La détection des jeunes talents et aussi l’accompagnement des clubs, le travail de terrain auprès des éducateurs, dans un autre contexte en étant au cœur de la vie des clubs, observer les pratiques, comprendre leurs réalités …
Mais en même temps que j’agissais, je prenais du recul. J’essayais de conserver un regard critique, au sens constructif. Comment faire évoluer les pratiques ? Comment rendre l’enseignement du jeu plus cohérent avec ma vision du football ? Les idées étaient encore floues, mais la réflexion était en marche.
« On ne mesure pas toujours, lorsqu’on est dans l’action, l’impact d’un mot, d’une phrase, d’un regard. Dans le milieu du football, souvent taquin, parfois dur, certaines paroles peuvent laisser des traces bien plus importantes qu’on ne l’imagine. »
Au district du Rhône, nous formions énormément. J’ai accompagné des centaines d’éducateurs et sélectionné de nombreux jeunes joueurs. Et une question revenait sans cesse : Qu’est-ce que les gens retiennent vraiment d’une formation et qu’est-ce qui marque durablement dans un parcours ?
Bien plus tard, j’ai repris contact avec d’anciens joueurs passés par les détections, et avec des éducateurs que j’avais formés. Je leur ai demandé ce qui les avait marqués. Leurs réponses m’ont profondément interpellé. On ne mesure pas toujours, lorsqu’on est dans l’action, l’impact d’un mot, d’une phrase, d’un regard. Dans le milieu du football, souvent taquin, parfois dur, certaines paroles peuvent laisser des traces bien plus importantes qu’on ne l’imagine.
Cette prise de conscience m’a accompagné lorsque j’ai intégré l’Olympique Lyonnais. J’y ai appris à peser mes mots, à comprendre leur portée. Cela m’a aidé à me réguler, à affiner ma posture. Et surtout, cela a renforcé une conviction profonde : on ne peut pas transmettre sans continuer à apprendre.
J’aime cette idée simple mais essentielle : celui qui cesse d’apprendre devrait cesser d’enseigner. Pour moi, la clé n’est pas la formation initiale, c’est la formation continue.
C’est dans ce cadre que vous avez été précurseur en créant des cassettes vidéo pédagogiques pour l’entraînement des plus jeunes. Ces cassettes permettaient aux éducateurs de se former en dehors des formations officielles et proposaient une approche différente de celle utilisée par la FFF. Quel lien faites-vous entre votre propre apprentissage du football et cette volonté de transmettre autrement aux jeunes joueurs ?
À l’époque des cassettes vidéo, mon idée était simple : nourrir la graine. Je constatais, lors de mes visites dans les clubs, que la formation initiale n’était qu’un point de départ. Une graine semée. Mais une graine ne pousse que si elle est arrosée, exposée à la lumière, entretenue. Sinon, rien ne se passe.
Je me demandais sans cesse : comment continuer à nourrir les éducateurs et les joueurs pour qu’ils restent en mouvement, qu’ils continuent à apprendre ? Le modèle dominant était très descendant. On délivrait un contenu, puis chacun repartait avec. Cela ne me convenait pas. Je voulais des éducateurs engagés, observateurs, impliqués, pas des exécutants. Je voulais qu’ils deviennent acteurs de leur propre progression.
C’est ainsi qu’est née l’idée des cassettes pédagogiques. Avec Pascal Henry, éducateur au district du Rhône, nous avons conçu la première. Nous avons cherché à transmettre autrement, de manière ludique. Mon expérience de moniteur municipal dans les écoles primaires m’a beaucoup servi : j’ai puisé dans les jeux préscolaires et les ai transformés pour les adapter au football. Ce fut un énorme travail de réflexion et de conception.
« On ne peut pas séparer la formation de l’entraîneur de celle du joueur. Former un éducateur, c’est déjà former indirectement des dizaines de joueurs et former un joueur, c’est interroger la posture de l’éducateur »
Puis nous avons développé une série pour les 9–12 ans avec Jean-Marc Berthaud, du district de l’Ain et Jean-Paul Ancian, spécialiste de la préparation physique et mentale. L’approche restait ludique, mais plus structurée dans la conception de séance. Et surtout, une conviction s’affirmait : le climat d’apprentissage est plus important que le contenu. On peut avoir les meilleurs exercices du monde. Sans climat de confiance, d’engagement, de curiosité, cela ne fonctionne pas. Cette idée m’a habité durant toute la fin de mon passage au district (1985–1997). Je voulais transmettre autrement.
Lorsque j’ai intégré la Ligue Rhône-Alpes comme Directeur Technique Régional, j’ai voulu prolonger cette vision. J’étais particulièrement attentif au recrutement des Conseillers Techniques Départementaux et leur état d’esprit comptait autant que leurs compétences.
C’est Aimé Mignot, alors CTR à la Ligue Rhône-Alpes, qui m’a sollicité pour prendre à nouveau sa succession, comme dans le district du Rhône. J’hésitais. Manager une équipe technique est une responsabilité lourde. Mais mes collègues m’ont encouragé.
J’ai alors recruté Richard Boilon comme CTD de la Loire. Pour moi, c’était un véritable cerveau du football. Il avait conceptualisé la formation de manière systémique, avec une approche globale de l’activité. Nous échangions beaucoup. Aussi, je lui ai proposé d’expérimenter cette approche à l’échelle régionale, via une formation innovante au Brevet d’État. Nous l’avons lancée sans attendre l’aval de la Direction Technique Nationale. Je savais que cela ne serait pas forcément bien perçu, mais je voulais d’abord tester, expérimenter, prouver. Ce fut transformateur.
« Le climat d’apprentissage est plus important que le contenu. On peut avoir les meilleurs exercices du monde. Sans climat de confiance, d’engagement, de curiosité, cela ne fonctionne pas. »
Il a fallu embarquer des collègues expérimentés comme des plus jeunes, accompagner les résistances, respecter les croyances tout en ouvrant d’autres perspectives. Progressivement, nous avons réformé les différents diplômes, l’Animateur senior, Initiateur 2, initiateur 1. Nous avions développé une véritable identité pédagogique régionale. Avec l’arrivée de Franck Thivilier comme Conseiller Technique Régional, le travail de fond sur le contenu s’est encore structuré.
J’ai ensuite voulu appliquer cette approche globale à la formation du joueur, sur la saison 2000–2001. Sélection Rhône-Alpes U15, génération 1986, parmi ces jeunes : Olivier Giroud, Mourad Ben Hamida, Milan Thomas, Anthony Badel, Stephen Vincent, Grégory Bettiol …
Avec Richard Boilon, nous avons mis en place une démarche fondée sur l’intelligence de jeu. Nous avons créé des épreuves d’intelligence tactique, conçues de manière ludique, pour identifier la pertinence des décisions plutôt que la simple performance physique ou technique. L’implication des joueurs a été exceptionnelle.
Notre staff fonctionnait en complémentarité :
Nous avons vécu une expérience extraordinaire, au sens littéral. Le temps des sélections est court, tout s’enchaîne rapidement avant la Coupe nationale des ligues. Il fallait aller à l’essentiel. Être pointilleux sur le secondaire aurait été une erreur. Il fallait observer, analyser, décider avec lucidité à l’instant T. Et une chose est devenue évidente pour moi, on ne peut pas séparer la formation de l’entraîneur de celle du joueur. Former un éducateur, c’est déjà former indirectement des dizaines de joueurs et former un joueur, c’est interroger la posture de l’éducateur. Tout est lié : climat, contenu, posture, intelligence du jeu, pédagogie.
Comment votre expérience à la FFF, notamment dans la formation des éducateurs et le développement des méthodes pédagogiques, a-t-elle guidé votre approche lorsque vous êtes arrivé à l’Olympique Lyonnais, où les éducateurs avaient déjà une identité forte et une tradition bien ancrée de formation des jeunes ?
Je reviens un instant sur la détection et la sélection des jeunes. Au fil des années en Ligue Rhône-Alpes, un constat m’a interpellé. Les joueurs issus des centres de formation de l’Olympique Lyonnais, de l’AS Saint-Étienne ou du Grenoble Foot 38 étaient, pour la plupart, très performants techniquement. Ils aimaient jouer, ils maîtrisaient les fondamentaux. Mais lorsque le jeu leur posait un problème inédit, lorsqu’ils n’avaient pas immédiatement la solution, ils se retrouvaient en grande difficulté. Plus que d’autres, parfois. L’agacement prenait le dessus. Les causes devenaient extérieures : l’arbitre, le terrain, le partenaire… Rarement eux-mêmes.
Avec Richard Boilon, Pierre Sage et Nicolas Munda, nous en parlions souvent : il leur manquait quelque chose. Dès que le niveau s’élevait ou que la situation devenait complexe, certains sortaient des rails. Rares étaient ceux qui restaient stables dans l’adversité. Je me disais alors : si un jour j’intègre un centre de formation, ce qui n’était pas mon objectif, j’essaierai de relier performance et bien-être. La performance génère souvent de la souffrance. Mais si l’on prépare différemment en amont, si l’on travaille sur d’autres dimensions que la seule technicité, on peut optimiser le potentiel.
Nous avions mis en place des entretiens réguliers autour des quatre facteurs de la performance, technique, tactique, athlétique, mental. Les joueurs s’auto-évaluaient avec des “plus” et des “moins”. Ils identifiaient leurs forces et leurs axes d’amélioration. Nous utilisions un schéma simple : trois bulles interconnectées (technique, tactique, athlétique) reliées par une quatrième, centrale, le mental, qui faisait le lien entre tout.
« La performance génère souvent de la souffrance. Mais si l’on prépare différemment en amont, si l’on travaille sur d’autres dimensions que la seule technicité, on peut optimiser le potentiel. »
De notre côté, nous préparions notre propre analyse. Puis nous confrontions les points de vue. Sans imposer. Sans trancher. Juste échanger. Ces discussions étaient d’une richesse incroyable. Je me souviens d’un entretien avec Olivier Giroud. Nous devions passer une demi-heure ensemble, dans un TGV. Nous sommes restés deux heures à discuter. Il avait des questions, une profondeur, une curiosité différente. Il y avait déjà chez lui quelque chose de singulier.
Parallèlement, dans la formation des entraîneurs, avec Franck Thivilier, nous avions créé un parcours aménagé validé par la Direction Technique Nationale pour les sportifs de haut niveau. Parmi les stagiaires : Rémi Garde, Marcelo et Sonny Anderson. Lors d’un déplacement à Clairefontaine, Rémi Garde m’a proposé de rejoindre le centre de formation pour y mener un projet. Il avait observé ce que nous faisions en Ligue et souhaitait l’implémenter à l’échelle du club.
Je lui ai répondu oui, à une condition : que ce soit pour porter un projet à ses côtés, pas simplement occuper une fonction. En 2011, j’ai donné mon accord pour rejoindre l’Olympique Lyonnais. Une semaine plus tard, Rémi Garde prenait la tête de l’équipe professionnelle, succédant à Claude Puel. Le contexte changeait complètement.
« Un projet de formation n’est jamais universel. Il doit être cohérent avec son territoire, sa culture et les personnes qui le portent. »
C’était un nouveau défi. Il fallait avancer sans l’appui direct prévu au départ. La condition essentielle restait l’accord du président Jean-Michel Aulas. Il a validé le projet. À partir de là, tout devenait possible. Nous avons introduit :
Je ne serais jamais venu si je n’avais pas eu la conviction de pouvoir mettre en œuvre ce qui me paraissait essentiel pour les jeunes. J’ai travaillé à l’Olympique Lyonnais de 2011 à 2022.
Aujourd’hui, lorsque j’observe ce qui se passe, je constate que beaucoup de ces dispositifs n’ont pas perduré. Pour qu’un projet vive, il faut un moteur. Une volonté forte, incarnée par la direction du centre. À un moment donné, cette impulsion n’a plus été la même. Et certaines choses se sont progressivement délitées. Cela m’a confirmé une conviction, on ne peut pas faire de copier-coller.
Ce que j’ai mis en place en Rhône-Alpes et à Lyon correspondait à un contexte précis, à une culture, à une histoire. Ce qui est juste dans un environnement ne l’est pas nécessairement ailleurs. À Paris ou à Monaco, par exemple, l’approche aurait été différente. Un projet de formation n’est jamais universel. Il doit être cohérent avec son territoire, sa culture et les personnes qui le portent.
Lorsque vous avez rejoint l’Olympique Lyonnais, vous avez repensé le parcours de formation des joueurs. Quels bénéfices concrets avez-vous observés chez les jeunes grâce à l’introduction d’outils comme le yoga et le NeuroTracker, en tant qu’activités complémentaires permettant de relier toutes les dimensions de la performance dans une perspective d’une formation globale ?
Lorsque l’on introduit de nouveaux outils dans une structure de formation, il est toujours délicat d’affirmer : « Voilà l’outil, voilà exactement l’effet qu’il produit. » Dans une approche systémique de la performance, tous les éléments sont interconnectés. Retirer ou modifier un paramètre peut déséquilibrer l’ensemble. Les effets sont donc rarement linéaires ou immédiatement attribuables à un seul dispositif. Ce que l’on peut observer, en revanche, c’est l’évolution dans le temps, ou encore des transformations individuelles et certains joueurs franchissent des paliers inattendus, modifient des comportements, gagnent en stabilité. Ce sont des indicateurs plus fiables.
À l’Académie de l’Olympique Lyonnais, notamment en préformation et en formation, nous avons introduit le NeuroTracker, un outil destiné à développer les capacités perceptivo cognitives, en particulier la vision périphérique et la discrimination des informations pertinentes. L’outil, très ludique, a immédiatement séduit les joueurs. Nous avons observé que les joueurs reconnus sur le terrain pour leur grande qualité de lecture du jeu obtenaient également les meilleurs scores sur l’appareil. Les gardiens de but, par exemple, performaient souvent très bien. À ce titre, le NeuroTracker pouvait aussi servir d’outil d’évaluation.
Inspirés par son utilisation à Manchester United, où il était employé notamment lors des retours de blessure, nous avons aussi exploré son usage comme indicateur de réathlétisation cognitive, retrouver ses scores initiaux pouvait signaler une disponibilité plus complète. Avec le temps, nous avons également constaté que des joueurs initialement en difficulté progressaient réellement, améliorant leur concentration et leur capacité à discriminer les informations. Nous l’avons même testé comme échauffement perceptif avant l’entraînement. L’idéal aurait été de l’intégrer directement dans le continuum de séance, juste avant un travail spécifique de perception, mais cela n’a pas toujours été possible.
Le yoga a été, à mes yeux, un outil fondamental. Il devrait faire partie intégrante de toute école de football. Ses effets étaient clairs sur trois dimensions clés, l’activation de l’énergie, la concentration, le relâchement. Certains joueurs développaient une respiration thoracique plus efficace, améliorant leur capacité à enchaîner les efforts. Je me souviens d’un joueur qui s’était entraîné quotidiennement en dehors des séances parce qu’il avait perçu le bénéfice direct sur son endurance spécifique. Il avait cependant choisi de garder cela pour lui, dans une logique concurrentielle. Le yoga permet aussi d’unifier corps et esprit. Associée à des pratiques de méditation, il favorisait le sommeil et la récupération. Les retours des jeunes étaient extrêmement positifs.
« Dans une approche systémique de la performance, tous les éléments sont interconnectés. Retirer ou modifier un paramètre peut déséquilibrer l’ensemble. Les effets sont donc rarement linéaires ou immédiatement attribuables à un seul dispositif. »
Avec l’intervention de Nadi Derran, nous avons également expérimenté l’hypnose. Les effets ont parfois été spectaculaires. Certains joueurs en difficulté comportementale ou en perte de confiance ont retrouvé rapidement stabilité et efficacité. Je pense notamment à Bradley Barcola, qui traversait une période sans marquer en U17. Après une seule séance, la dynamique s’est inversée : buts, passes décisives, confiance retrouvée. Il était incapable d’expliquer rationnellement le changement, mais les effets étaient visibles. De même, Rayan Cherki a été parmi les premiers à tester ce travail. Ces expériences ont renforcé ma conviction : certaines dimensions psychiques, lorsqu’elles sont travaillées avec finesse, peuvent libérer rapidement le potentiel.
Nous avons également mis en place des entretiens individualisés, à l’initiative du directeur du centre de formation, du coach ou du joueur, afin d’offrir un espace d’expression sécurisé. Ce travail permettait d’explorer le ressentis des joueurs, leurs objectifs, leurs difficultés. Les informations n’étaient transmises au staff qu’avec l’accord du joueur. Quoi qu’il en soit, cet espace de parole constituait en soi un levier puissant d’évolution.
Enfin, un outil moins connu mais particulièrement intéressant : “Apprendre à Apprendre”, conçu par Jean-François Michel. Il identifie quatre grandes motivations à apprendre :
Chaque joueur disposait d’une motivation principale et d’une secondaire. Connaître cette dominante ouvrait des échanges très riches et permettait d’adapter la communication pédagogique.
Après votre accident, vous n’avez plus la vue, et pourtant votre compréhension du football reste d’une grande finesse. Comment continuez-vous à “voir” le jeu et à analyser les joueurs aujourd’hui ?
J’ai perdu mon premier œil à l’âge de trois ans. Très tôt, j’ai dû m’adapter. Mon autre œil a surcompensé au point d’atteindre 12/10. Cette adaptation ne relevait pas seulement d’une compensation biologique, mais aussi d’un développement attentionnel particulier. Quand je conduisais, par exemple, je ne voyais que d’un œil, mais j’étais capable, en roulant, de repérer des myrtilles sur le talus au bord de la route. Cette capacité à percevoir des détails périphériques tout en restant concentré sur l’action principale s’est aussi retrouvée dans mon rôle d’observateur sur les séances et les matchs.
Puis, en mai 2014, j’ai perdu totalement la vue. À partir de là, les autres sens, jusque-là plus discrets, se sont intensifiés, notamment l’audition. Aujourd’hui, lorsque je suis au bord d’un terrain, je perçois le rythme et l’intensité du jeu à travers les sons : le bruit des appuis, les contacts, la frappe du ballon. À l’impact du pied sur le ballon, je peux savoir s’il a été bien touché ou non.
C’est difficile à expliquer, mais c’est une lecture sonore très fine. Il y a aussi le ressenti global de l’atmosphère. Il m’est arrivé, en assistant aux matchs de mes petits-enfants, de sentir qu’une équipe subissait le jeu, qu’elle n’était plus vraiment engagée. Cette impression venait d’une variation d’énergie perceptible dans les sons, dans la dynamique collective. Et souvent, cette intuition se confirmait.
« Voir, c’est être exposé à une multitude d’informations qui dispersent l’attention. La vue peut aussi renforcer des schémas préconçus, des conditionnements, on croit voir ce que l’on s’attend à voir, les yeux deviennent alors le prolongement de nos représentations. »
L’expérience accumulée à travers des centaines, des milliers de matchs observés construit aussi une forme de typologie intérieure. On reconnaît des configurations, des dynamiques, presque sans avoir besoin de voir. On pourrait écouter un match les yeux fermés et ressentir ce qui se joue.
Finalement, « la vision peut être le plus grand distracteur de l’attention » (Jean Philippe Lachaux). Voir, c’est être exposé à une multitude d’informations qui dispersent l’attention. La vue peut aussi renforcer des schémas préconçus, des conditionnements, on croit voir ce que l’on s’attend à voir, les yeux deviennent alors le prolongement de nos représentations.
Le fait de ne plus voir introduit une forme de neutralité. Chaque situation devient plus immédiate, plus neuve. Les références acquises restent présentes, bien sûr, mais l’intensité sonore, l’ambiance, l’énergie collective permettent une autre manière de « voir » le jeu, une perception plus directe, moins filtrée par les habitudes visuelles.
Après une vie entière consacrée au football et à l’entraînement, qu’avez-vous appris, au-delà du jeu lui-même, et que retenez-vous aujourd’hui de l’apprentissage pour les joueurs, les éducateurs, mais surtout aussi pour vous-même ?
Avec le recul de l’expérience, je reviens toujours à cette idée simple : celui qui cesse d’apprendre devrait cesser d’enseigner. Un coach doit rester en quête permanente. Apprendre, comprendre, se développer. Le cerveau humain a des capacités considérables, mais encore faut-il les solliciter. L’ouverture d’esprit est une condition essentielle. Comme le disait Pierre Desproges, « l’ouverture d’esprit n’est pas une fracture du crâne ». Cela signifie accueillir les idées nouvelles sans les rejeter d’emblée. Les expérimenter, les tester, se forger un avis construit, plutôt que réagir de manière instinctive ou défensive.
« Chaque éducateur devrait identifier son fil conducteur, sa ligne directrice, et s’y tenir. Non pas avec rigidité, mais avec constance. »
Le deuxième point fondamental, c’est la qualité relationnelle, c’est le ciment d’une équipe. Elle permet de bâtir des passerelles, de franchir les obstacles, de créer un climat dans lequel les joueurs osent. Une relation de bienveillance ne signifie pas laxisme. On peut être exigeant, ferme, tout en maintenant une vraie proximité. L’essentiel est que le joueur sente qu’il peut tenter, prendre des risques, se tromper sans être immédiatement sanctionné. L’audace et la progression naissent dans un climat de confiance.
Troisième élément, c’est la cohérence, chaque éducateur devrait identifier son fil conducteur, sa ligne directrice, et s’y tenir. Non pas avec rigidité, mais avec constance. Il doit y avoir congruence entre ce que l’on dit et ce que l’on fait. Rien n’est plus destructeur que le décalage entre le discours et les actes. Cette cohérence vaut à tous les âges, chez les jeunes comme chez les adultes.
Il est important de s’ouvrir aux dimensions cognitives. Comprendre comment le cerveau apprend, comment les individus se motivent, comment ils traitent l’information. Trop souvent, on passe à côté de certains joueurs parce qu’on n’a pas su adapter notre approche. L’objectif est de développer chez eux une grande capacité d’adaptation et chez les éducateurs, un large panel de réponses pédagogiques pour ne pas s’adresser seulement à quelques profils, mais à tous.
« L’essentiel est que le joueur sente qu’il peut tenter, prendre des risques, se tromper sans être immédiatement sanctionné. L’audace et la progression naissent dans un climat de confiance »
Cela suppose un véritable travail collectif du staff. Chacun doit avoir sa place, son rôle, et contribuer à l’édifice commun. Et au sein d’un club, il est essentiel que les équipes communiquent entre elles. S’il y a coopération, partage et complicité, alors il y a progression. Nous avons tous à apprendre les uns des autres, à l’image des échanges que j’ai pu avoir ou que je peux encore avoir avec Rémi Garde, Pierre Sage, Jean-François Vulliez, Jean-Michel Jars, Gérard Bonneau ou Patricio d’Amico.
En définitive, on échoue si on est pointu sur l’accessoire et qu’on passe à côté de l’essentiel. Cette vie de passion m’a offert la chance de rencontrer des gens d’une richesse incroyable, qui m’ont permis de m’éloigner du football, pour y revenir plus riche. Pour citer Leonardo Jardim, le football peut mener à tout à condition d’en « sortir ».
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