Le succès naît de l’alignement des dirigeants et des propriétaires sur les objectifs sportifs

Champion du monde U20 avec l’Argentine en 2001 et défenseur central passé par l’Espagne, le Mexique et l’Inde, Diego Colotto a bâti une carrière internationale solide avant d’embrasser le rôle de directeur sportif. Après avoir collaboré avec José Pékerman au sein de la sélection du Venezuela, il dirige aujourd’hui le projet sportif du Club Atlético Colón.

Fort de cet héritage de joueur et de ses expériences de terrain sur plusieurs continents, il nous propose sa perspective sur différentes thématiques comme : l’importance des valeurs héritées des mentors, la transition entre le terrain et la direction sportive, l’usage de la donnée dans l’évaluation des joueurs, les spécificités culturelles entre le football européen et sud-américain, ou encore la nécessité de concilier exigence de résultats et mission éducative.

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Quand vous repensez à votre enfance à Río Cuarto, comment le football est-il entré dans votre vie, et quelles valeurs issues de cette période vous accompagnent encore aujourd’hui ?

Tout a commencé très tôt. Ma famille s’est installée à La Plata, et j’ai tapé mes premiers ballons dès l’âge de quatre ans dans les clubs de quartier. Mais le véritable tournant, c’est mon entrée au Club Estudiantes de La Plata à huit ans. J’y suis resté quinze ans. Marcher dans les mêmes couloirs que les grandes figures historiques du club confère une responsabilité immense. Ils nous ont appris que personne n’est au-dessus de l’institution et que le talent n’est rien sans l’abnégation.

Ce club m’a inculqué des valeurs qui forment aujourd’hui ma structure morale, le respect des règles, l’humilité et une résilience absolue. C’est cet héritage des anciens qui m’a permis de rester solide lorsque je suis parti à 23 ans pour le Mexique, puis l’Espagne. Aujourd’hui, en tant que directeur sportif du Club Atlético Colón, je puise dans cette rigueur héritée de La Plata. Je suis convaincu que pour ramener une institution au sommet, il faut d’abord bâtir un socle de valeurs humaines et professionnelles indiscutables, exactement comme mes mentors l’ont fait pour moi.

Porter le maillot de l’équipe nationale argentine et devenir champion du monde U20 à domicile, devant votre public, a été un moment charnière. Comment cette expérience a-t-elle influencé votre parcours personnel et professionnel, surtout quand on connaît l’attachement viscéral des Argentins à leur sélection ?

Pour un Argentin, faire partie de l’équipe nationale est une consécration ; c’est une immense fierté pour ce que cela représente symboliquement. Ce titre est arrivé à un moment idéal, alors que je lançais ma carrière, et il m’a immédiatement donné une autre dimension en m’offrant la chance de remporter une Coupe du monde.

J’ai eu le privilège d’évoluer pendant près de deux ans sous la direction de José Néstor Pékerman et Hugo Daniel Tocalli. Il faut bien comprendre leur rôle : ils ont été les bâtisseurs d’un projet sans précédent, un véritable « âge d’or » pour nos sélections de jeunes.

« Travailler avec ces mentors, c’était apprendre que la manière de gagner comptait autant que le résultat lui-même. »

Pékerman et Tocalli ont remporté trois Mondiaux U20 en sept ans (1995, 1997, 2001). De 1994 à 2007, ils ont structuré un modèle de formation qui a produit non seulement des titres mondiaux, mais surtout des hommes intègres. José, qui dirigeait encore la sélection du Venezuela jusqu’en 2023, et Hugo, hier encore ou presque, était à la tête de l’équipe première d’Independiente, m’ont permis de continuer à intégrer ces valeurs d’excellence, de discipline et de transmission.

Au-delà de l’aspect professionnel, cette épopée a forgé des amitiés indéfectibles. Aujourd’hui encore, je reste en contact avec beaucoup de ceux avec qui j’ai partagé ces émotions. Cette période a été magnifique car elle a lié la réussite sportive à une aventure humaine profonde. Travailler avec ces mentors, c’était apprendre que la manière de gagner comptait autant que le résultat lui-même.

José Pékerman, sélectionneur emblématique, a marqué toute une génération par son approche unique. Qu’est-ce que sa vision de l’humain et de la formation vous a transmis en tant que joueur, et en quoi cela influence-t-il aujourd’hui votre rôle de dirigeant ?

Au-delà des schémas tactiques, José incarne la figure du pédagogue, du « Professeur » au sens le plus noble du terme. C’est quelqu’un qui enseigne par la parole, avec un calme et une clarté qui imposent naturellement le respect. Il a cette capacité rare de transmettre des connaissances complexes avec des mots simples. J’ai le privilège de maintenir un lien étroit avec lui aujourd’hui ; nous continuons d’échanger et de nous rencontrer régulièrement. J’ai d’ailleurs eu la chance de collaborer à nouveau avec lui en 2023 au sein de la sélection du Venezuela, « La Vinotinto ».

Comme vous le soulignez, il a marqué durablement de nombreuses générations de footballeurs. C’est une personnalité d’une grande transparence qui a encore énormément à enseigner au football mondial. Cependant, si José a forgé mon caractère, mon envie de m’orienter vers la direction sportive est née plus tard, durant mes années en Espagne. C’est lors de mes passages au Deportivo La Corogne et à l’Espanyol de Barcelone que j’ai commencé à me projeter dans l’après-carrière. J’y ai suivi mes premières formations et mes cours de gestion sportive. C’est là-bas que j’ai compris comment structurer un club et que j’ai décidé de mettre mon expérience de joueur au service d’une direction technique.

En tant que défenseur central, comment avez-vous appris à exercer le leadership au sein d’un collectif sur le terrain, et comment cette expérience se transpose-t-elle aujourd’hui dans un organigramme sportif ?

Le leadership relève avant tout de la personnalité. Ce n’est pas quelque chose que l’on décrète en arrivant dans un groupe en décidant d’en prendre la tête. Il doit émerger naturellement, sans être forcé. Être leader, c’est savoir lire les situations et comprendre ce qu’il faut faire au bon moment. Cela passe par l’exemple : s’impliquer, travailler, se rendre visible sur le terrain, avec sa propre manière de voir et de comprendre le jeu.

Mon positionnement sur le terrain m’a aussi aidé, car il me permettait d’avoir une vision globale et une meilleure lecture des situations. D’un point de vue tactique, on associe souvent les joueurs évoluant entre la défense et le milieu à une grande intelligence de jeu, tandis que ceux qui jouent plus haut sont perçus comme les plus créatifs. Les gardiens, défenseurs et milieux centraux développent une compréhension fine des espaces, des placements et des dynamiques collectives. À l’inverse, les joueurs offensifs se distinguent davantage par leur créativité, leur capacité à éliminer et à surprendre. Ce sont deux approches différentes mais complémentaires du jeu.

L’expérience d’un joueur se construit aussi en dehors du terrain, dans le quotidien : la gestion des déplacements, l’adaptation aux environnements, ou encore la compréhension des cultures et des profils. Mon parcours au Mexique, en Espagne et en Argentine m’a permis d’appréhender les spécificités de chaque championnat et leurs exigences.

Aujourd’hui, même si cette expérience apporte un regard, la prise de décision repose surtout sur un travail structuré : celui du secrétariat technique, des analystes, des données, des statistiques et de la vidéo. Ce sont ces éléments qui constituent le cœur de l’évaluation d’un joueur. Le reste relève davantage d’intuitions nourries par le vécu.

L’arrêt d’une carrière de joueur est souvent un moment charnière, parfois redouté. Comment avez-vous vécu cette transition personnelle, et pourquoi avez-vous choisi de vous orienter vers des fonctions de direction sportive plutôt que vers le banc d’entraîneur ?

J’ai eu une chance immense, tout est allé très vite. J’ai terminé ma carrière de joueur en 2018 au Quilmes AC, et le club m’a immédiatement proposé de rester pour intégrer le secrétariat technique en tant que directeur sportif. Je n’ai pas eu à subir ce « vide » que redoutent tant de joueurs ; il n’y a pas eu de temps mort. Commencer cette nouvelle vie dans l’environnement que je venais de quitter a été une bénédiction. Cela m’a permis de basculer tout de suite dans l’action. Pour moi, travailler en Argentine est une suite logique, c’est comme fermer un cercle. C’est ici que j’ai mes racines et, pour l’instant, c’est ici que j’ai les meilleures opportunités de mettre en pratique ce que j’ai appris.

Le rôle de directeur sportif exige une quantité d’informations phénoménale pour prendre les bonnes décisions, et je me suis préparé pour cela. Aujourd’hui, j’en suis à mon quatrième projet d’envergure. Après avoir collaboré avec José Pékerman pour la sélection du Venezuela, je me consacre pleinement au football argentin. Je m’y sens bien, j’ai le sentiment de progresser chaque jour. Je reste ouvert aux opportunités que l’avenir me réservera, mais pour l’instant, mon bonheur et mon épanouissement se trouvent ici, dans la construction de projets solides pour le club.

Selon vous, qu’est-ce qui se perd dans le football moderne, et qu’est-ce qui mérite d’être préservé ? Par ailleurs, quelles spécificités majeures avez-vous observées entre le football européen et le football argentin ?

La réalité du football argentin est marquée par une exigence physique et mentale extrême. C’est un jeu de friction, de pression constante, où chaque match est vécu avec une intensité sociale débordante, presque comme une question de vie ou de mort. Cette ferveur est ce qu’il y a de plus précieux, mais elle rend aussi l’environnement très complexe.

Cette friction dans le football argentin peut être liée à la pression, à la pression extérieure, elle peut être liée au fait qu’il y a beaucoup de jeunes qui veulent faire le saut vers une vie meilleure. Nous voyons que les talents de l’équipe nationale argentine sont pratiquement tous à l’étranger, alors que c’est l’équipe championne du monde, mais ils partent. Ils ont bien été formés ici, puis ils ont cherché un club où ils pourraient bénéficier d’autres conditions. Je pense donc que c’est la conjonction de toutes ces situations.

« Ce qu’il faut préserver, malgré la modernisation et la quête de structure, c’est cette essence émotionnelle propre au football sud-américain, tout en essayant d’y importer la rigueur et la planification européennes. »

En revanche, le football européen se distingue par sa structure. C’est un modèle d’organisation qui bénéficie, naturellement, de la présence des meilleurs joueurs au monde. Ce n’est pas un hasard si les footballeurs cherchent à rejoindre l’Europe durant leur période de plénitude, entre 22 et 30 ans. Les clubs européens ont cette capacité à attirer et à concentrer les talents dans leurs meilleures années. Entre ces deux mondes, j’ai découvert le football mexicain, qui occupe une place intermédiaire passionnante. Il possède un pouvoir économique très fort et une réelle ferveur, sans toutefois atteindre l’extrémisme passionnel que nous connaissons en Argentine. C’est un équilibre intéressant que j’ai eu la chance d’explorer.

Ce qu’il faut préserver, malgré la modernisation et la quête de structure, c’est cette essence émotionnelle propre au football sud-américain, tout en essayant d’y importer la rigueur et la planification européennes. C’est précisément ce défi qui m’anime aujourd’hui, naviguer entre ces différentes cultures pour construire un modèle performant.

Comment peut-on construire des projets sportifs compétitifs tout en restant fidèles à des valeurs humaines et collectives, celles qui permettent de durer dans le temps — une denrée devenue rare aujourd’hui ?

Pour nous, la compétition et les valeurs humaines ne s’opposent pas ; elles sont indissociables. Si l’exigence de résultats est une réalité mondiale à laquelle nous ne nous soustrayons pas, elle ne doit jamais nous faire abandonner notre mission éducative et éthique. Un projet sportif solide repose sur cet équilibre : d’un côté, l’ambition, le désir de victoire et la croissance du club ; de l’autre, l’intégrité et la formation continue. Réduire la réussite au seul titre de champion est une vision trop étroite.

Dans une compétition qui rassemble des dizaines de prétendants, de nombreux projets accomplissent un travail remarquable sans pour autant terminer sur la première marche. Finir troisième, quatrième ou cinquième peut aussi témoigner d’une structure performante. Nous devons adopter une perspective plus large pour apprécier la qualité réelle d’un projet, au-delà du simple trophée.

« Le succès est le fruit d’un alignement des dirigeants et des propriétaires sur ces objectifs pour créer une structure cohérente »

Cette réussite se construit chaque jour au cœur du club. Elle réside dans l’épanouissement du joueur, qui, quel que soit son âge, 20, 25 ou 30 ans, possède toujours une marge de progression et d’apprentissage. Pour soutenir cette croissance, nous devons offrir à nos staffs techniques un environnement favorable, des outils de décision performants et une communication transparente. Le lien verbal et humain est le pilier central de notre organisation.

En définitive, le succès est le fruit d’un alignement des dirigeants et des propriétaires sur ces objectifs pour créer une structure cohérente. C’est en travaillant sur tous ces aspects, techniques, humains et institutionnels, que nous atteindrons l’objectif notre commun. 

En retraçant l’ensemble de votre parcours du jeune garçon de Río Cuarto à l’homme de terrain passé par l’Espagne, le Mexique et l’Inde, jusqu’à vos responsabilités actuelles, qu’avez-vous appris sur vous-même ?

C’est une question vaste, mais si je devais résumer mon parcours de joueur et mon rôle actuel de directeur sportif, je retiendrais avant tout l’importance de l’éthique de travail. J’ai appris que c’est la manière d’être, la rigueur et le temps consacré aux projets qui ouvrent les portes de la progression.

En agissant avec droiture et en plaçant toujours l’intérêt du club au sommet de vos priorités que ce soit par l’analyse ou la mise à disposition d’outils statistiques, vous gagnez non seulement en efficacité, mais aussi en reconnaissance auprès de vos collègues de travail. 

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