Passé par de nombreuses académies comme celle de River Plate, Defensa y Justicia, Estudiantes de La Plata, et aujourd’hui de Gimnasia y Esgrima La Plata, où il occupe le poste de coordinateur de la formation, Sergio Capitanio a accompagné des générations de jeunes joueurs argentins dans leur développement, tant sur le plan sportif qu’humain.
Dans cet entretien, il revient sur son parcours, partage sa vision de la formation en Argentine, évoque les spécificités des compétitions locales et analyse les défis que représente la transition vers le football professionnel, en Argentine comme à l’international.
Chaque dimanche vous recevrez des idées sur l’analyse du jeu, l’entrainement ou encore l’apprentissage.
Comment le football est-il entré dans votre vie ?
Le football est entré dans ma vie très tôt. J’ai commencé à jouer tout petit et, honnêtement, je ne me souviens pas avoir eu d’autre jouet qu’un ballon lorsque j’ai fait mes premiers pas. Tout commence là, avec cette relation naturelle avec la balle. Je me rappelle passer des journées entières sur le petit terrain en face de ma maison, à jouer avec mon père et mon grand-père. C’est là qu’est né mon amour pour le football. Enfant, j’ai joué à La Plata dans un club de quartier, Unidos de El Dique, sur des terrains à sept. Avec le temps, j’ai continué à progresser : d’abord dans un club de ligue locale, puis dans un club professionnel en Argentine, Chacarita Juniors. J’ai aussi eu un passage par Aldosivi, mais le club dans lequel j’ai réellement fait l’essentiel de mon parcours est Chacarita Juniors.
Qu’est-ce qui vous a naturellement conduit vers le rôle d’entraîneur, et plus particulièrement vers la formation des jeunes joueurs ?
Je pense que j’ai toujours eu cette vocation, même lorsque j’étais joueur. À Chacarita, j’avais un entraîneur à qui je posais souvent des questions après les entraînements. Je voulais comprendre pourquoi nous faisions certains exercices, quels étaient les objectifs. Il me disait souvent : « Un jour tu seras entraîneur ».
J’ai toujours été très intéressé par la formation et par la manière dont les enfants apprennent à jouer. Aujourd’hui encore, lorsque je vais voir mon fils jouer, je me surprends à observer davantage les gestes des joueurs, comment ils contrôlent le ballon, comment ils se déplacent, comment ils se positionnent. Pour moi, c’est cela le rôle du formateur, observer les détails, accompagner les premières étapes du joueur. L’entraîneur d’une équipe première se concentre sur d’autres aspects. La formation, elle, demande une attention particulière au développement du joueur.
Votre parcours vous a mené à River Plate, Defensa y Justicia, Estudiantes de La Plata, puis aujourd’hui à Gimnasia, où vous êtes coordinateur de la formation. Travailler avec des jeunes, c’est aussi accompagner des individus. Quelles valeurs cherchez-vous à transmettre au-delà du terrain ?
Dans tous les clubs où j’ai travaillé, la question des valeurs a toujours été centrale. Nous devons comprendre que nous formons d’abord des personnes avant de former des footballeurs. Le pourcentage de jeunes qui atteignent la première division est très faible. Lorsqu’un groupe de joueurs commence à treize ou quatorze ans, il est fort probable qu’aucun d’entre eux ne joue un jour en première division, ni même devienne professionnel. Notre responsabilité est donc de les accompagner aussi dans leur formation personnelle et scolaire.
Nous ne pouvons pas promettre à un enfant qu’il deviendra professionnel, mais nous pouvons lui offrir les conditions pour terminer ses études et se construire un avenir. Les valeurs que nous essayons de transmettre sont le respect, la solidarité, les bonnes manières et la capacité à bien vivre en collectivité. Les jeunes ne passent que quelques heures par jour au club. Cette fenêtre est essentielle, pour insister sur des notions de politesse élémentaire, des choses simples, mais essentielles pour leur vie future, apprendre à saluer, respecter les autres, se comporter correctement.
Dans le football argentin, la formation occupe une place centrale. Quel rôle joue le collectif, le “nosotros”, dans le développement d’un jeune joueur ?
En Argentine et plus largement en Amérique du Sud, beaucoup d’enfants qui jouent au football viennent de milieux modestes. Pour certaines familles, le football représente une opportunité de changer de vie. Cela crée parfois une pression importante sur les épaules des jeunes joueurs. Notre travail consiste justement à les accompagner afin qu’ils prennent de bonnes décisions, sur le terrain comme en dehors.
Je pense que, dans ces catégories d’âge, l’aspect footballistique doit rester secondaire. L’essentiel est la formation de la personne. Si par la suite, ils ont la possibilité de devenir joueur professionnel, voire de jouer en première division, tant mieux, mais s’ils n’y parviennent pas, ils doivent être prêts à poursuivre leurs études ou à construire un autre projet professionnel.
Aujourd’hui, les carrières commencent de plus en plus tôt, certains joueurs, les plus précoces à 15 ou 16 ans signent déjà des contrats professionnels. Les autres jeunes voient cela et peuvent être tentés d’abandonner l’école pour suivre le même chemin. C’est pour cela qu’il est très important de rappeler que le football ne doit pas être leur seule perspective et ils doivent sans cesse envisager un plan B.
Comment fonctionne le système des compétitions de jeunes en Argentine, et quelles en sont les principales spécificités par rapport à d’autres pays ?
En Argentine, la formation des jeunes joueurs est organisée en deux grandes étapes. La première correspond au football infantil, qui concerne les enfants de six à douze ans. La seconde au football juvenil, c’est à dire au football de formation, ou football des jeunes, qui s’étend de treize à vingt ans.
Ce football de jeunes est structuré en six catégories, qui vont de la 4ª division (les plus âgés) jusqu’à la 9ª division (les plus jeunes), auxquelles s’ajoute la réserve professionnelle. L’organisation des rencontres est pensée de manière à optimiser les déplacements : les six catégories sont séparées en deux blocs de trois. Lorsque les catégories les plus âgées (4ª, 5ª et 6ª) jouent à domicile, les trois plus jeunes (7ª, 8ª et 9ª) évoluent à l’extérieur face au même adversaire, et inversement le week-end suivant.
La compétition nationale est organisée sous la forme d’un championnat de ligue unique. Il réunit les centres de formation de toutes les équipes de première division, ainsi que certains clubs invités issus de la division inférieure (Nacional B). Chaque équipe affronte une seule fois chacun de ses adversaires au cours de la saison.
Cette fréquence élevée des confrontations favorise un niveau de compétition particulièrement exigeant, qui constitue l’une des caractéristiques majeures de la culture du football argentin. À cette compétition nationale s’ajoutent de nombreux championnats régionaux organisés à travers tout le pays, offrant aux jeunes joueurs un volume de matchs important et un environnement compétitif particulièrement dense.
Quels aspects du développement technique, tactique et humain sont particulièrement valorisés dans les académies argentines ?
Chaque club possède sa propre méthodologie et sa propre identité de jeu. Certains clubs cherchent à maintenir le même système des plus jeunes jusqu’à l’équipe première. Pour ma part, je pense que le plus important est d’accompagner le développement naturel des joueurs. Les enfants arrivent avec des qualités qui leur sont propres et notre rôle est de les renforcer, tout en les aidant à améliorer leurs points faibles. La formation doit être globale, le joueur doit se développer comme footballeur mais aussi comme personne. Si le football est un sport collectif, la progression d’un joueur reste individuelle. Chaque enfant a son propre rythme de développement. Le rôle du formateur est de comprendre ce rythme et de l’accompagner.
Existe-t-il des principes tactiques ou techniques propres au football argentin sur lesquels vous insistez particulièrement dans la formation des jeunes et des entraîneurs qui s’exportent dans le monde entier ?
Je pense qu’il existe une forme d’ADN du football argentin. Il se manifeste dans la relation privilégiée avec le ballon, notamment à travers une créativité dans le dribble, le jeu combiné ou la capacité à jouer dans les petits espaces. Aujourd’hui, avec l’importance croissante de la tactique, il arrive parfois que les entraîneurs demandent aux joueurs de jouer plus rapidement, avec un minimum de touches de balle. Cependant il faut être vigilant à ne pas perdre ce qui fait la richesse et la spécificité du football argentin, à savoir la créativité et la capacité à éliminer un adversaire.
Ce sont précisément ces qualités qui attirent le plus souvent les clubs européens vers les joueurs sud-américains. Par ailleurs, cette culture de la compétition dans le football argentin est une des marques de fabrique des entraîneurs, souvent anciens joueurs, qui ont grandi dans un environnement très exigeant. Très souvent, l’entraîneur argentin possède une forte personnalité et une mentalité de compétiteur. Cette expérience acquise dès le plus jeune âge facilite souvent son adaptation lorsqu’il part travailler à l’étranger, au-delà de la formation initiale qui demeure de bon niveau.
De nombreux jeunes talents argentins rêvent de jouer en Europe. Comment les préparez-vous à cette étape, sur le plan sportif, mental et humain ?
La préparation ne doit pas être seulement sportive. Nous insistons beaucoup sur l’éducation, les études et l’apprentissage des langues. Même les joueurs les plus talentueux doivent comprendre l’importance de leur formation scolaire. Jouer en Europe implique aussi de s’adapter à une nouvelle culture, à une nouvelle langue et à un environnement différent. Le talent ne suffit pas, il faut aussi être prêt humainement et intellectuellement.
Après toutes ces années passées dans la formation et le football, quel est l’enseignement le plus important que vous en tirez, sur le plan humain autant que professionnel ?
La principale leçon est que, dans le football comme dans la vie, les personnes passent avant tout. J’ai beaucoup appris des jeunes joueurs que j’ai entraînés. Aujourd’hui encore, certains me contactent et nous restons en relation. Cela signifie que quelque chose a été transmis. Sur le plan professionnel, la clé est de continuer à apprendre, il faut se former, écouter, observer et rester ouvert. On apprend tous les jours dans ce métier
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