Une carrière n’est jamais linéaire, et encore moins facile

Formé à l’INF Clairefontaine puis au FC Nantes, et capitaine de la génération 1987 championne d’Europe U17 (2004), Steven Thicot a connu une trajectoire quasiment rectiligne durant son parcours de formation, jusqu’à la signature de son premier contrat professionnel dans son club formateur.

Aujourd’hui scout pour le groupe Sport Republic, il nous partage sa perspective sur le parcours de formation du jeune joueur et la transition vers le monde professionnel. Il revient en détail sur la période charnière des 18-21 ans, la transition vers l’équipe 1ère, l’impact de la médiatisation précoce, ainsi que l’adaptation culturelle et humaine indispensable pour durer dans le football.

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Quel a été votre premier contact avec le football, et à quel moment avez-vous compris qu’il deviendrait plus qu’une passion ?

Mon premier contact remonte à la maternelle. Je ne saurais pas dire exactement à quel âge, mais une chose est sûre, je suis tombé amoureux de ce sport très tôt. Dès cette époque, je disais déjà que je voulais en faire mon métier.

À l’époque, on me répondait souvent que ce n’était pas vraiment un métier, notamment parce qu’il était rare de voir des personnes de notre entourage vivre du football. Pourtant, je n’ai jamais changé d’avis. J’ai su très jeune que c’était ce que je voulais faire.

Ma première licence, je l’ai signée au CMS Pantin, le club de ma ville. Chaque année, j’essayais de m’inscrire, mais j’étais toujours trop jeune et on me refusait l’inscription. Un jour, quelqu’un a conseillé à mon père de tenter notre chance au CMS, en lui disant qu’un éducateur antillais y travaillait et qu’il accepterait peut-être de me voir. Quand nous sommes arrivés, on nous a d’abord répondu non à cause de mon âge. Ma mère a alors insisté pour que l’on me laisse simplement participer à un entraînement. Dès que j’ai touché le ballon, l’entraîneur a changé d’avis. Il ne voulait plus que je reparte. J’ai finalement intégré le club avec un an d’avance et signé ma première licence à 5 ans au lieu de 6.

Hubert Zou, mon premier éducateur, occupe encore une place importante dans mon parcours. Je suis toujours en contact avec lui aujourd’hui, ainsi qu’avec son fils. Ce souvenir est resté gravé dans ma mémoire. Je revois encore la scène, l’endroit, et cette décision prise en quelques minutes. À partir de ce moment-là, peu importe mon âge, il était évident pour moi que j’allais signer et que le football ferait partie de ma vie.

A 13 ans vous êtes admis à l’INF Clairefontaine, vous avez enchaîné plusieurs expériences à l’ACBB puis au Paris FC avant de porter les couleurs de l’INF dans le championnat national des 16 ans, lors de votre troisième année. Comment avez-vous concilié les attentes des entraîneurs à Clairefontaine avec les méthodes propres à chaque club, et quel effet cela a-t-il eu sur votre progression et votre formation ? 

Je ne l’ai pas trouvé particulièrement difficile à gérer, notamment parce que j’ai eu la chance d’être entouré d’excellents entraîneurs, aussi bien à l’INF Clairefontaine que dans mes clubs. À l’ACBB, avec Philippe Lamboley, puis au Paris FC avec Sébastien Martini, j’ai retrouvé une approche du jeu très proche de celle que je connaissais à l’INF. Cette continuité a beaucoup facilité les choses. Du lundi au vendredi, j’évoluais dans un cadre exigeant à Clairefontaine, puis le week-end, je retrouvais des entraîneurs qui partageaient la même vision du football. Il n’y avait donc pas de véritable rupture dans ma manière de jouer ou de comprendre le jeu.

À cet âge-là, même si l’aspect tactique est déjà présent, on conserve aussi une grande liberté sur le terrain. J’ai toujours très bien vécu cette organisation, d’autant plus que j’aime profondément la vie de groupe. Arriver le week-end et retrouver mes coéquipiers n’a jamais été un problème. D’ailleurs, j’ai gardé de très bons souvenirs et de belles relations avec certains joueurs que je ne voyais pourtant que les samedis ou les dimanches. J’ai par exemple croisé Guillaume Unglik, l’ancien gardien de mon équipe à l’ACBB. Il était surpris que je le reconnaisse, alors que pour moi c’était une évidence car nous avions partagé des moments importants ensemble.

Au fond, ma passion pour le football a toujours rendu les choses naturelles. Que ce soit à Clairefontaine, dans mon club ou ailleurs, cela restait le même sport. J’ai toujours réussi à passer d’un environnement à l’autre avec beaucoup de facilité, parce que le plaisir de jouer était le même partout.

Quand on observe votre profil plus jeune, intelligent dans le jeu, à l’aise techniquement et doté d’un vrai leadership, le FC Nantes constituait un environnement presque idéal pour vous. Avec le recul, comment expliquez-vous le fait de ne pas avoir pleinement atteint les attentes placées en vous, malgré cette adéquation théorique avec les principes de formation du club ?

Avec le recul, je considère avoir rempli ma part du contrat. Les attentes que j’avais, je me les impose d’abord moi-même. Lorsque j’arrive au FC Nantes après deux saisons en région parisienne, je gravis rapidement les échelons. Repris en U16 à mon arrivée, je passe ensuite en U18, remporte l’Euro U17 avec l’équipe de France, puis intègre la CFA après que Robert Budzynski s’est étonné de me voir encore évoluer chez les jeunes. Tout s’enchaîne rapidement et, à 18 ans, je signe mon premier contrat professionnel, soit trois ans avant le calendrier que le club avait imaginé pour moi.

Je me souviens d’ailleurs que lorsqu’on nous avait expliqué que le projet prévoyait une intégration chez les professionnels vers 21 ans, mon grand frère avait immédiatement réagi. Non pas par arrogance, mais parce qu’il connaissait ma manière de travailler et mon ambition. Pour lui, comme pour moi, l’objectif d’un jeune joueur n’est pas simplement de signer professionnel, mais de jouer au plus haut niveau. La signature n’est qu’une étape et jusqu’à celle-ci, tout se passe parfaitement.

« L’objectif d’un jeune joueur n’est pas simplement de signer professionnel, mais de jouer au plus haut niveau. »

Nantes correspond exactement à l’idée que je me fais du football : un club où l’intelligence de jeu, la lecture des espaces et la qualité technique sont valorisées, dans la continuité de ce que j’avais appris à l’INF Clairefontaine. Je me sens à ma place, je suis intégré, écouté et mes qualités de leadership sont reconnues. J’ai toujours eu du caractère, mais cela a longtemps été perçu comme une force. J’ai souvent été capitaine ou relais des entraîneurs, et cette personnalité était appréciée au club.

Pourtant, à partir du moment où je signe professionnel, quelque chose change. Je passe progressivement du statut de joueur apprécié à celui de joueur mis à l’écart. Des qualités qui étaient jusque-là valorisées deviennent soudainement des défauts. On me reproche mon caractère, ma manière de défendre debout, de privilégier l’anticipation au tacle ou encore de ressortir les ballons proprement. Des critiques qui me surprennent d’autant plus que ce sont précisément ces caractéristiques qui avaient motivé mon choix de rejoindre Nantes. Sportivement, la situation devient difficile à comprendre.

Lors de mes premiers mois comme professionnel, je suis régulièrement dans le groupe, à une époque où seulement seize joueurs figurent sur les feuilles de match. Le club me fait comprendre que je n’ai plus rien à prouver en CFA. Logiquement, je demande alors un prêt au mercato hivernal, afin d’obtenir du temps de jeu au niveau professionnel. Avec mon entourage, nous estimons qu’une expérience en Ligue 2 me permettrait de poursuivre ma progression. Mon père insiste auprès du club, parce qu’il considère qu’à certains moments, un joueur a besoin de franchir un nouveau palier pour continuer à exprimer pleinement son potentiel. La réponse est pourtant négative. 

Pourtant, à partir du moment où je signe professionnel, quelque chose change. Je passe progressivement du statut de joueur apprécié à celui de joueur mis à l’écart.

À plusieurs reprises, les demandes de prêt sont refusées. Je reste donc au club sans véritable perspective de temps de jeu. Dans le même temps, je découvre malgré tout la Ligue 1 lors d’un prêt à Sedan. Je joue peu, mais suffisamment pour montrer que je suis capable d’évoluer à ce niveau. C’est pourquoi je peine encore aujourd’hui à comprendre pourquoi, à mon retour dans un FC Nantes relégué en Ligue 2, je ne bénéficie pas de la moindre apparition officielle. C’est probablement le point qui nourrit le plus de regrets. Lors de ma dernière saison au club, pratiquement tous les joueurs de l’effectif ont eu l’opportunité de s’exprimer avec les professionnels. Certains ont réussi, d’autres non, mais tous les joueurs ont eu leur chance. Moi, je ne l’ai jamais eue. Et c’est là que réside mon incompréhension.

J’aurais parfaitement accepté qu’on me juge après m’avoir donné l’occasion de jouer. Qu’on me dise que je n’avais pas été à la hauteur. Mais ne jamais avoir eu l’opportunité de démontrer ma valeur sur le terrain reste quelque chose que je peine encore à expliquer aujourd’hui. C’est pour cela que je peux affirmer, avec honnêteté, avoir fait tout ce qui dépendait de moi. J’ai travaillé, progressé, respecté les étapes et atteint les objectifs qui m’étaient fixés avec plusieurs années d’avance. La suite ne m’appartenait plus entièrement.

Jusqu’à vos 18 ans, vous avez connu un parcours de rêve : Clairefontaine, toutes les sélections de votre génération 1987 et un titre international en tant que capitaine, avant de signer votre premier contrat professionnel au FC Nantes. Ensuite, le passage au football adulte a été plus compliqué. Pourquoi considérez-vous que la période entre 18 et 21 ans est cruciale dans la carrière d’un footballeur ?

Pour moi, la période entre 18 et 21 ans est probablement la plus déterminante dans la carrière d’un footballeur. C’est à ce moment-là que se construit la trajectoire qui va suivre. Si, à cet âge, tu accumules des matchs avec ton club formateur, que tu t’installes progressivement dans le monde professionnel ou que tu réalises un premier transfert dans de bonnes conditions, tu construis quelque chose de solide. À 21 ans, tu arrives dans un nouveau vestiaire avec une certaine légitimité, avec un vécu, avec du crédit. La confiance que tu as en toi n’est pas la même, et le regard des autres non plus.

À l’inverse, lorsque tu signes professionnel très jeune mais que tu ne joues pas, le retard peut être considérable. Un club ne propose pas un contrat professionnel à un joueur de 18 ans par hasard. Cela signifie qu’il estime que ce joueur possède les qualités nécessaires pour intégrer ce niveau-là. Aucun joueur ne peut imposer une telle décision à un club. Si le contrat est signé, c’est qu’il existe, à un instant donné, une validation sportive de son potentiel.

« La période entre 18 et 21 ans est probablement la plus déterminante dans la carrière d’un footballeur »

Bien sûr, tous les parcours ne se ressemblent pas. Certains joueurs mûrissent plus tard, restent stagiaires ou évoluent plusieurs saisons en réserve avant de découvrir le haut niveau à 21 ou 22 ans. Dans ce cas, la progression suit une autre logique, mais lorsqu’un joueur signe professionnel à 18 ans, les attentes et les perspectives sont différentes. Si, trois ans plus tard, il n’a toujours pas accumulé de temps de jeu significatif, cela devient forcément un frein.

Le problème, c’est que le football juge avant tout ce qui est visible. Les gens regardent le nombre de matchs disputés, les apparitions, les statistiques. Et c’est normal. Dans le sport comme ailleurs, on est évalué sur ce que l’on montre. Peu importe les circonstances ou le contexte, l’absence de temps de jeu finit toujours par peser dans la perception que les autres ont de vous. C’est pour cela que je parle souvent de ce moment comme d’un véritable momentum dans la vie d’un athlète. Entre 18 et 21 ans, une première bascule s’opère.

« Le football juge avant tout ce qui est visible. Les gens regardent le nombre de matchs disputés, les apparitions, les statistiques »

 Il existe évidemment des exceptions, des joueurs qui explosent plus tard et construisent malgré tout de grandes carrières. Mais ils sont extrêmement rares. L’exemple que je cite souvent est celui de Franck Ribéry. Son parcours est exceptionnel précisément parce qu’il sort des normes. Ce n’est pas une trajectoire classique. Or, quand je regarde les joueurs de ma génération qui ont atteint le haut niveau, la plupart ont connu une progression relativement linéaire durant cette période charnière. Les difficultés ou les revers sont parfois arrivés plus tard, mais ils avaient déjà franchi cette première étape fondamentale. Ils avaient déjà construit les bases de leur carrière. C’est cette bascule initiale qui, à mes yeux, reste la plus importante.

La génération 1987 a été entourée de talents exceptionnels comme Karim Benzema, Hatem Ben Arfa, Jérémy Ménez, Samir Nasri ou encore Benoît Costil. Cette réussite précoce semble parfois avoir nui au développement de cette génération, malgré un contexte international très compétitif — l’Espagne avec Piqué et Fàbregas, l’Italie avec Giovinco, l’Allemagne avec Kevin-Prince Boateng, ou les Pays-Bas avec Drenthe. Finalement, Karim Benzema est le seul à s’être imposé avec constance au plus haut niveau international. Comment expliquez-vous cette différence dans l’évolution et la réussite de ces joueurs ?

Concernant l’équipe de France A, je ne peux pas réellement m’exprimer puisque je ne l’ai jamais connue de l’intérieur. En revanche, sur notre génération 1987, j’ai un regard plus précis. Nous avons été la première génération à bénéficier d’une telle exposition médiatique à un âge aussi précoce. Cette mise en lumière n’était ni souhaitée ni forcément bénéfique. À 17 ans, nous remportons l’Euro U17 à domicile. Nous avons conscience d’avoir accompli quelque chose d’exceptionnel, mais pour nous, cela restait avant tout une aventure humaine et sportive vécue entre passionnés de football.

C’est d’ailleurs ce qui caractérisait notre génération, la passion du ballon. Après la compétition, notre envie était simplement de rester ensemble, de partager des moments simples, parfois même autour d’un kebab. Nous avons grandi en observant les générations précédentes, notamment celles de 1984 et 1985 et j’ai toujours suivi avec attention mes grands frères de l’INF. Chaque année, la presse rappelait que la France n’avait jamais remporté l’Euro U17. Pourtant, lorsque nous avons réussi cet exploit, l’ampleur médiatique a dépassé ce que de jeunes joueurs de 17 ans pouvaient raisonnablement absorber.

À cette époque, certains médias et parfois même certains acteurs du football parlaient davantage de jeunes qui n’avaient pas encore disputé une seule minute en Ligue 1 que de professionnels confirmés comptant plusieurs centaines de matchs, voire des sélections internationales. Or, un vestiaire repose sur une hiérarchie et sur un équilibre. Ce type de traitement médiatique pouvait parfois créer des tensions ou des incompréhensions.

« Lorsque nous avons réussi cet exploit, l’ampleur médiatique a dépassé ce que de jeunes joueurs de 17 ans pouvaient raisonnablement absorber. »

Je le répète, mais tous les joueurs de cette génération étaient avant tout de véritables passionnés de football et, humainement, de très bons garçons. Mais lorsqu’on est exposé aussi jeune, que l’on passe très vite de l’ombre à une forte lumière médiatique, il est naturel que certains développent des mécanismes de protection. Avec le temps, cela peut modifier certains comportements, non pas par manque d’humilité, mais comme une réponse à un environnement devenu plus exigeant, parfois même déstabilisant. Sportivement et collectivement, notre titre européen reste une aventure exceptionnelle. En revanche, l’emballement médiatique, les attentes immédiates et la pression projetée sur des adolescents de 17 ans ont parfois eu des effets contre-productifs que nous n’avions pas pleinement mesurés à l’époque.

À titre de comparaison, la génération 1984, championne du monde U17 à Trinidad-et-Tobago en 2001, avait connu une trajectoire très différente. Cette équipe s’était illustrée en remportant la finale face au Nigeria sur le score de 3–0, portée notamment par des buts de Florent Sinama Pongolle, d’Anthony Le Tallec et le dernier de Samuel Piètre. Leur parcours avait toutefois été vécu dans un contexte bien différent du nôtre. L’éloignement géographique, la diffusion tardive des matchs et une couverture médiatique beaucoup plus limitée en France avaient permis à cette génération de grandir avec davantage de recul et une pression plus diffuse.

Cette forme de discrétion a sans doute contribué à une construction plus progressive, même si le niveau d’exigence et de talent était déjà très élevé. Je me souviens d’ailleurs qu’à l’INF, même si cela ne faisait pas vraiment partie des règles, je me levais pour suivre leurs matchs. Il y avait beaucoup d’admiration pour cette équipe, qui représentait à la fois une fierté pour le football français et une référence en matière de formation. J’étais surtout passionné de football, au point de ne pas pouvoir m’empêcher de les regarder jouer.

Notre génération a également marqué une évolution dans la manière d’intégrer les vestiaires professionnels. Nous respections profondément les anciens, mais nous arrivions aussi avec l’ambition de jouer un rôle important rapidement. Il ne s’agissait pas de rester dans la posture du « petit jeune », mais de venir écrire notre propre histoire. Cette ambition est souvent indispensable pour exister au plus haut niveau. Toutes proportions gardées avec ma propre carrière, l’exemple de Karim Benzema est révélateur.

« Notre génération a également marqué une évolution dans la manière d’intégrer les vestiaires professionnels »

Lorsqu’il rejoint durablement le groupe professionnel de Lyon, il affirme dès son premier discours : « Je viens pour prendre votre place. » Une déclaration presque inimaginable à l’époque. Il bouscule les codes, mais ce discours correspond parfaitement à la culture de la performance qui régnait alors à Lyon ainsi qu’à sa personnalité. Dans cet environnement, les joueurs expérimentés ne s’en offusquent pas. Au contraire, ils voient arriver un partenaire ambitieux, animé par la même soif de victoire qu’eux.

Dans d’autres contextes, cette attitude aurait probablement été perçue différemment. Certains auraient pu se demander : « Pour qui se prend ce jeune qui n’a pas encore joué un match professionnel ? » Tout dépend de la culture du vestiaire et de la manière dont cette ambition est accueillie.

Concernant l’équipe de France A, sans avoir connu le groupe de l’intérieur, il est possible qu’il y ait eu des ajustements à apporter dans l’intégration des joueurs les plus talentueux de notre génération. Je ne prétends pas détenir la vérité, mais il est probable que certains aspects de leur accompagnement, notamment sur la durée, auraient pu être mieux anticipés ou mieux gérés afin de faciliter leur adaptation et leur épanouissement au sein du collectif.

La génération 1987 peut être mise en parallèle avec la génération 2005, elle aussi championne d’Europe U17. Beaucoup de joueurs de cette promotion Atangana Edoa (Al-Ahli SFC), Jeanuel Belocian (VfL Wolfsburg), El Chadaille Bitshiabu (RB Leipzig), Saël Kumbedi (VfL Wolfsburg), Mamadou Sarr (Chelsea FC), Mathys Tel (Tottenham Hotspur) ou Christian Mawissa Elebi (AS Monaco) ont rapidement quitté leur club formateur pour évoluer à l’étranger et semblent aujourd’hui marquer le pas. Sacrés en U17, Désiré Doué et Warren Zaïre-Emery s’installent durablement au plus haut niveau, tandis que d’autres, absents ou en retrait à l’époque, évoluent désormais régulièrement à ce niveau, à l’image de Guillaume Restes (Toulouse FC), Ewen Jaouen (Newcastle United), Eliesse Ben Seghir (Bayer 04 Leverkusen), Leny Yoro (Manchester United) voire Nathan Zézé (Neom SC). Que vous inspirent ces trajectoires, souvent construites à l’international et loin de leur club formateur, entre 18 et 21 ans, et qu’est-ce qu’elles révèlent selon vous sur le développement des jeunes joueurs aujourd’hui ?

Je pense qu’il n’existe pas de réponse universelle à cette question, parce que chaque joueur entretient une relation différente avec son club formateur. Tout dépend du contexte, du ressenti du joueur et de la manière dont il perçoit son avenir au sein du projet qui lui est proposé.

À mon époque, les départs très jeunes vers l’étranger étaient beaucoup plus rares qu’aujourd’hui. Les clubs y étaient souvent opposés, le marché n’était pas encore structuré autour du trading de joueurs comme il peut l’être désormais, et les enjeux financiers n’avaient pas la même ampleur. Les cas qui existaient faisaient souvent débat. Personnellement, j’ai toujours considéré que lorsqu’un joueur se sent bien dans son club formateur et qu’il a le sentiment que le club compte réellement sur lui pour l’amener vers l’équipe première et lui offrir du temps de jeu, il n’y a pas forcément de raison d’aller voir ailleurs. La continuité peut être un véritable atout.

Maintenant, je comprends parfaitement ceux qui font le choix de partir. Les motivations peuvent être nombreuses et elles sont toutes respectables. Cela peut être l’opportunité de rejoindre un club plus prestigieux, de découvrir un nouvel environnement ou encore une décision économique. Il ne faut jamais oublier que le football est aussi un métier, avec une carrière relativement courte. Les joueurs ont donc parfaitement le droit de prendre en compte cet aspect dans leurs choix. 

« Lorsqu’un joueur se sent bien dans son club formateur et qu’il a le sentiment que le club compte réellement sur lui pour l’amener vers l’équipe première et lui offrir du temps de jeu, il n’y a pas forcément de raison d’aller voir ailleurs »

Mais au-delà de tout cela, il y a une réalité simple : un footballeur est heureux lorsqu’il joue. C’est ce qui doit guider la réflexion. Le défi consiste à trouver l’environnement qui permet à la fois de progresser et de vivre cette émotion essentielle que représente la compétition chaque week-end. Car un joueur qui ne joue pas est rarement un joueur épanoui.

Pour ceux qui ont eu la possibilité d’intégrer l’équipe première de leur club formateur et de s’y imposer, c’est évidemment quelque chose d’extraordinaire. Lorsque l’on entre dans un centre de formation, c’est souvent le rêve ultime. Mais encore faut-il avoir l’opportunité de montrer ce que l’on vaut. Le talent seul ne suffit pas. Il faut aussi qu’un entraîneur vous fasse confiance, qu’un club vous ouvre une porte et vous permette de vous exprimer.

« Deux joueurs peuvent partager la même chambre pendant plusieurs années au centre de formation, vivre les mêmes entraînements et suivre le même cursus, puis connaître des trajectoires totalement différentes »

C’est pour cela que je reviens souvent à cette notion d’opportunité. Un joueur peut ressentir que son club croit en lui, mais ce ressenti doit être confirmé par des actes. Est-ce qu’on l’intègre progressivement au groupe professionnel ? Est-ce qu’on lui offre quelques minutes de jeu ? Est-ce qu’on lui donne sa chance lors d’un match ? Ce sont ces signaux concrets qui permettent de mesurer la confiance réelle d’un club.

Finalement, chaque parcours reste profondément individuel. Deux joueurs peuvent partager la même chambre pendant plusieurs années au centre de formation, vivre les mêmes entraînements et suivre le même cursus, puis connaître des trajectoires totalement différentes. Parfois, cela tient simplement à la confiance d’un entraîneur, à un contexte particulier ou à une opportunité qui se présente au bon moment.

C’est pourquoi je respecte toutes les décisions. Les joueurs, leurs familles et leurs représentants sont souvent les seuls à connaître l’ensemble des paramètres qui entourent un choix de carrière. En revanche, je me méfie des raccourcis. Partir à l’étranger n’est pas automatiquement synonyme de réussite, tout comme rester dans son club formateur n’est ni une garantie de succès ni une promesse d’échec. Au fond, ce sont les circonstances, les opportunités et les choix effectués tout au long du parcours qui façonnent réellement une carrière.

À 21 ans, vous quittez la France pour rejoindre Hibernian FC en Écosse, avant de poursuivre plusieurs saisons au Portugal dans différents clubs, comme Associação Naval 1.º de Maio (depuis 2017, Associação Naval 1893), CF Os Belenenses, CD Tondela entrecoupé par un passage en Roumanie, au FC Dinamo Bucarest. Comment votre poste de défenseur central était-il envisagé à l’étranger, au regard de la vision du poste en France ?

À l’origine, je suis milieu défensif. Lorsque je passe les concours d’entrée à l’INF Clairefontaine, c’est à ce poste que j’évolue. J’avais déjà une certaine polyvalence, parce que j’aimais jouer vers l’avant et que, malgré mon gabarit, j’étais très à l’aise techniquement. Avec le temps, j’ai progressivement reculé sur le terrain jusqu’à devenir défenseur central, mais j’ai toujours gardé cette culture du jeu et cette volonté de participer à la construction.

Quand j’arrive en Écosse, je joue d’ailleurs autant au milieu qu’en défense. Mais lorsque j’évolue dans l’axe, ma manière de jouer surprend. Je ne suis pas un défenseur qui dégage systématiquement le ballon. J’aime relancer court, demander le ballon dans la surface, prendre des risques calculés pour ressortir proprement. Cette approche inquiétait davantage certains entraîneurs que mes propres coéquipiers. Avec le recul, je pense que les carrières tiennent parfois à des questions d’alignement. J’ai connu un entraîneur qui refusait une partie de ce que j’étais sur le terrain. Pourtant, quelques années plus tard, il a mis en place dans un autre club exactement les principes qu’il me demandait d’abandonner à l’époque. Le football est parfois fait de timing et de rencontres.

« Avec le recul, je pense que les carrières tiennent parfois à des questions d’alignement »

L’Écosse m’a surtout obligé à repenser complètement le poste de défenseur central. Être défenseur en France et être défenseur en Écosse, ce n’est tout simplement pas le même métier. Là-bas, tout va beaucoup plus vite. Les attaquants pressent constamment. Même lorsque vous franchissez une ligne balle au pied ou que vous poursuivez vos actions vers le but, vous devez immédiatement penser à la perte de du ballon, si votre transmission manque de vitesse, l’attaquant que vous avez éliminé quelques secondes plus tôt est déjà revenu sur vous. Cette intensité permanente m’a obligé à développer d’autres réflexes.

Mais c’est au Portugal que j’ai probablement le plus progressé. J’y ai retrouvé une philosophie de jeu proche de celle dans laquelle j’avais été formé : le défenseur central est considéré comme le premier relanceur. Sur le plan tactique, j’ai franchi des paliers considérables. Les entraîneurs que j’y ai connus, notamment Filipe Rocha et Álvaro Magalhães, ont eu une influence majeure sur ma compréhension du poste. Au Portugal, chaque détail défensif est codifié. Le placement sur les centres, les couvertures, les responsabilités individuelles, tout est travaillé avec une précision extrême.

Je me souviens que nous répétions les mêmes exercices chaque semaine avec Álvaro Magalhães. Sur le moment, certains joueurs pouvaient trouver cela répétitif. Lui-même en plaisantait. Mais le week-end, tout devenait naturel. Chacun connaissait exactement son rôle, ses zones d’intervention et ses responsabilités. Il n’y avait plus besoin de réfléchir ou de chercher un responsable après un but encaissé, tout le monde savait immédiatement ce qui avait fonctionné ou non. Lorsque je regarde aujourd’hui certains matchs, je repère immédiatement les défenseurs qui ont bénéficié de cette école tactique. On retrouve chez eux cette rigueur dans le placement, cette capacité à anticiper et à contrôler les espaces avant même que le danger n’apparaisse.

« Aussi fortes soient vos qualités, vous êtes obligé de comprendre la culture footballistique du pays dans lequel vous évoluez »

La Roumanie, à l’inverse, se rapprochait davantage de l’Écosse dans l’intensité physique et l’agressivité des attaquants. Là encore, j’ai dû m’adapter. C’est d’ailleurs la grande leçon que je retiens de mon parcours à l’étranger, aussi fortes soient vos qualités, vous êtes obligé de comprendre la culture footballistique du pays dans lequel vous évoluez. On ne peut pas arriver seul et espérer modifier les habitudes d’un championnat entier.

Chaque pays possède ses propres règles, ses propres attentes et sa propre lecture du jeu. En France et au Portugal, je retrouvais beaucoup de repères communs. En Écosse et en Roumanie, j’ai dû apprendre d’autres codes, d’autres exigences, d’autres manières de penser le football. Cela m’a demandé beaucoup d’observation, d’analyse et de remise en question.

Avec le recul, cette diversité d’expériences est devenue l’une des plus grandes richesses de ma carrière. Elle m’a obligé à sortir d’une vision unique du poste de défenseur central et, plus largement, du football. Aujourd’hui, lorsque je regarde un match, je suis capable de comprendre différentes philosophies de jeu parce que je les ai vécues de l’intérieur. Cette capacité d’adaptation, construite au fil des championnats et des entraîneurs que j’ai connus, est sans doute l’un des plus grands enseignements que je retiens de mon parcours.

Le système de formation français valorise certaines de vos qualités chez les jeunes, comment expliquez-vous que celles-ci n’aient pas été perçues de la même manière une fois passé au football professionnel, et en quoi cela reflète-t-il l’évolution du poste ces dix dernières années ?

Avec le recul, le choix du FC Nantes reste quelque chose que je n’ai jamais totalement compris, et que je ne comprends toujours pas aujourd’hui.

Dans le football, un joueur est recruté pour ce qu’il est : ses qualités, ses défauts, son profil global. Tout est identifié en amont. C’est pour cela que j’ai toujours eu du mal à comprendre qu’on puisse me reprocher de ne pas être un défenseur “agressif” au sens classique du terme. Mon agressivité existait, mais elle prenait une autre forme à travers la lecture du jeu, l’anticipation, la réflexion permanente. C’est une intensité moins visible, mais extrêmement exigeante mentalement.

Je ne refusais pas les duels. Je les abordais simplement autrement. À l’INF, on m’avait enseigné, et j’avais aussi intégré très tôt, qu’un défenseur devait être bon avec ses pieds mais aussi avec sa tête. Le duel fait partie du jeu, je n’ai jamais eu de problème avec ça. En revanche, je n’ai jamais considéré que cela devait passer par des fautes inutiles ou des interventions mal maîtrisées. Mon football reposait sur une autre lecture du poste.

« Mon agressivité existait, mais elle prenait une autre forme à travers la lecture du jeu, l’anticipation, la réflexion permanente. »

C’est pourtant ce profil qui m’a été reproché sur la fin, sans que j’en comprenne réellement les raisons. D’autant plus que la première rupture intervient avec un entraîneur avec qui tout s’était très bien passé en formation, lorsque j’évoluais avec la réserve en Championnat de France Amateur (CFA), où j’étais titulaire indiscutable à 17 ans et demi. Je me souviens d’un épisode précis, dès la troisième journée de championnat où la veille, je suis annoncé titulaire. Le jour du match, en arrivant au stade, on m’annonce finalement que je suis 17e. Une décision tombée dans la journée, et dans la presse, il explique ensuite que je suis “trop tendre”. Ce commentaire m’a marqué, parce qu’il venait de quelqu’un qui me connaissait parfaitement et qui avait suivi mon évolution.

Dans ce match, l’équipe perd avec une charnière composée de deux joueurs dont un n’était pas spécialiste du poste, bien qu’il soit très adaptable. De mon côté, je reste sur le côté, avec le sentiment d’être dans l’attente, sans explication claire. À partir de là, une forme de cassure s’installe. Je continue à travailler, à m’entraîner, convaincu que mon moment viendra. Mais dans le même temps, certaines perceptions commencent à s’ancrer, notamment après le retour d’un ancien de la maison jaune, qui affirme que je ne suis pas un défenseur, sans que je comprenne réellement sur quoi cela repose

 À un moment donné, tu te retrouves à devoir prouver quelque chose que tu es déjà en train de démontrer sur le terrain. Je regrette aussi, à cette période, un manque de fermeté pour défendre mon profil. Parce que je n’avais pas changé en quelques semaines. J’étais le même joueur que celui qui avait été titulaire en CFA et qui avait franchi les étapes.

« Il faut toujours partir des qualités fortes d’un joueur et construire autour d’elles, plutôt que de chercher à le transformer en autre chose. »

Avec le recul, je pense aussi que j’étais peut-être en décalage avec mon époque. Certains me disent aujourd’hui que j’étais en avance sur mon poste, notamment dans ma manière de défendre et de relancer. J’avais des références très claires : Alessandro Nesta, Philippe Mexès ou encore Lilian Thuram. Des défenseurs élégants, intelligents, capables de défendre debout et de lire les situations avant d’intervenir.

Peut-être que je suis arrivé à un moment où ce profil-là n’était pas encore pleinement accepté au plus haut niveau en France. Peut-être aussi que j’étais au mauvais endroit au mauvais moment. Ce qui est sûr, c’est que je n’ai jamais eu la possibilité de m’exprimer pleinement en Ligue 1 à Nantes dans ces conditions. Et je reste convaincu que si j’avais eu cette continuité, la confiance et la dynamique auraient été totalement différentes.

Quand je compare avec la CFA de l’époque, c’était un autre monde, des matchs très durs, face à d’anciens professionnels, dans de petits stades, avec une intensité permanente et parfois une forme de provocation. C’est là pourtant que j’avais fait mes preuves. En Ligue 1, paradoxalement, il y avait plus d’espace et de temps pour jouer, mais le contexte n’a jamais permis de libérer pleinement mes qualités.

Aujourd’hui, je pense que le football a évolué. Certains excès ont disparu, et c’est une bonne chose. Mais avec eux, une certaine dureté du jeu aussi. Et au final, je reste convaincu d’une chose : il faut toujours partir des qualités fortes d’un joueur et construire autour d’elles, plutôt que de chercher à le transformer en autre chose.

En fin de carrière, vous avez évolué en Malaisie avec Melaka United puis aux États-Unis avec Charlotte Independence, dans deux contextes très différents, tant sur le plan géographique que culturel. Quelles différences avez-vous observées dans la formation des joueurs et l’approche du football, notamment en ce qui concerne le niveau et le profil des joueurs locaux ?

La Malaisie a été un vrai changement de perspective. Je n’imaginais pas forcément terminer un jour ma carrière en Asie, surtout parce que les gens qui me connaissaient associaient mon profil à une exigence, à une certaine intensité dans le jeu. On me disait souvent que le contexte là-bas était plus relâché, moins structuré, et j’ai dû, une nouvelle fois, m’adapter.

Déjà, les conditions de vie et d’entraînement sont très particulières, une chaleur extrême qui impose des séances tôt le matin ou tard le soir. Sur le plan sportif, le championnat est fait de joueurs très vifs, techniques, avec une agressivité parfois difficile à canaliser et cela m’a obligé à beaucoup apprendre et surtout à reconstruire des repères collectifs. Sur ma première partie de saison, il y avait de vraies difficultés tactiques, notamment parce que nous ne partagions pas tous la même lecture du jeu. J’ai beaucoup insisté sur l’importance du dialogue, notamment après les buts encaissés pour comprendre les perceptions de chacun, confronter les idées, sans prétendre détenir la vérité.

L’objectif était d’arriver à une lecture commune, même imparfaite, mais partagée. Il y avait parfois des notions très basiques qui n’étaient pas intégrées, simplement parce que les parcours de formation étaient différents. J’arrivais avec des automatismes européens, eux avec une autre culture du jeu. Tout a changé avec l’arrivée d’un nouvel entraîneur malaisien, Elavarasan Elangowan, connu sous le nom de coach Ela. Son approche était très simple et très directe : chaque lundi, il revenait individuellement sur les actions, en expliquant précisément ce qui n’avait pas été fait correctement.

« Ce sont, paradoxalement, certains de mes meilleurs souvenirs en carrière. Des matchs où tu souffres ensemble, où chaque détail compte, où tout le monde est aligné sur le plan tactique et mental »

Le fait de montrer, de verbaliser et de corriger de manière claire a transformé notre fonctionnement. La deuxième partie de saison a été complètement différente. On a commencé à gagner des matchs importants, notamment à l’extérieur contre des équipes du haut de tableau, souvent sur des scores courts, 1-0. Ce sont, paradoxalement, certains de mes meilleurs souvenirs en carrière. Des matchs où tu souffres ensemble, où chaque détail compte, où tout le monde est aligné sur le plan tactique et mental. Dans ces moments-là, la victoire prend une autre dimension.

Aux États-Unis, j’ai encore vécu une autre réalité, cette fois plus globale que le simple cadre du terrain. Ma journée commençait souvent à 5 heures du matin. Il fallait organiser un travail en salle, soit avant, soit après l’entraînement collectif. Une fois ma famille arrivée, j’ai choisi de m’entraîner très tôt pour pouvoir ensuite profiter pleinement de la journée avec eux. C’était un rythme exigeant, mais très structurant.

Sur le plan sportif, il y avait aussi des désaccords tactiques, notamment avec certains entraîneurs, mais le respect entre joueurs était total. J’ai pu échanger énormément, transmettre aussi une partie de ce que j’avais appris en Europe. Et ce qui me fait plaisir aujourd’hui, c’est de garder le contact avec certains anciens coéquipiers, de les voir encore évoluer, ou de reconnaître sur le terrain des gestes ou des principes qu’on avait travaillés ensemble. Parfois, ils me disent eux-mêmes : “c’est toi qui m’as appris ça”. Ce sont des moments simples, mais très forts.

Avec le recul, je pense que le plus important dans ce parcours, c’est cette capacité à se réinventer en permanence. Passer d’un pays à un autre, d’une culture à une autre, sur trois continents et dans huit pays différents, ça oblige à repartir de zéro à chaque fois. Et c’est probablement ce dont je suis le plus fier, avoir su m’adapter, encore et encore.

Pour Julio Garganta, le talent n’est pas quelque chose qui se situe à l’intérieur du joueur, qu’on peut lui demander de montrer sur commande : le talent réside dans la relation que l’individu entretient avec son environnement, et non dans l’individu lui-même. Dans votre rôle de scout pour Sport Republic, comment identifiez-vous les jeunes talents ainsi que leur potentiel, et comment les accompagnez-vous afin qu’ils puissent évoluer en s’adaptant à la fois aux exigences d’un club et à la philosophie globale du groupe multi‑club ?

Chaque recruteur a son propre regard, une sensibilité personnelle, presque instinctive. Mais il existe malgré tout des détails qui ne trompent pas : une prise d’information avant de recevoir le ballon, une première touche, une orientation du jeu, une lecture de l’espace… Ce sont des signaux faibles, insuffisants pour juger un joueur à eux seuls, mais souvent révélateurs d’un potentiel.

À un moment précis, vous pouvez sentir qu’un joueur dégage quelque chose de différent. À partir de là, vous ne le regardez pas forcément davantage que les autres, mais votre observation devient plus fine, plus concentrée sur chacun de ses ballons, sur ses choix, sur ses intentions. Ensuite, le travail du scout consiste à retranscrire ce qu’il a vu, à le structurer et à le partager. Mais une fois le joueur recruté et intégré au club, son rôle s’arrête. Il n’est pas dans le staff, ni dans le quotidien de l’équipe. Et c’est là qu’apparaît parfois une forme de frustration ou d’impuissance.

« Chaque recruteur a son propre regard, une sensibilité personnelle, presque instinctive. »

Lorsque vous avez participé à la signature d’un joueur et que vous le voyez ensuite en difficulté dans son nouveau contexte, vous êtes forcément concerné. Mais vous n’avez plus de prise directe. Vous ne pouvez pas interpeller le staff pour demander des explications, parce que les rôles sont clairement définis. Vous continuez à suivre les matchs, comme vous le faites pour tous les joueurs que vous observez, et vous analysez de votre côté ce qui confirme ou non votre jugement initial.

Parfois, lorsque le lien existe encore, vous pouvez garder un contact avec le joueur, non pas pour interférer, mais pour échanger, comprendre son ressenti, voir comment il vit ses performances. Dans certains cas, cela peut permettre d’apporter un mot, un retour, un soutien, notamment dans les moments de doute ou de baisse de confiance.

Mais il faut accepter une réalité essentielle, le recruteur n’est pas entraîneur et il n’appartient pas au staff technique. Les responsabilités sont séparées et doivent le rester. Une fois le joueur signé, le travail opérationnel est terminé, même si le suivi humain et l’attention restent présents. C’est un équilibre particulier à vivre, parce que vous engagez votre regard, votre jugement, parfois votre intuition sur un joueur, sans intervenir ensuite dans la suite de son parcours. Et c’est aussi ce qui fait la richesse, mais aussi la limite, du métier de recruteur.

Avec le recul sur votre parcours à travers 3 continents et 8 pays, entrecoupée de périodes de chômage, quels sont les principaux enseignements que vous en tirez pour vous-même, humainement et professionnellement, et qui continuent aujourd’hui de guider vos choix ? 

Il y a beaucoup de fierté, malgré tout. Une carrière n’est jamais linéaire, et encore moins facile. Elle demande de la résilience, et je l’ai montré tout au long de mon parcours.

J’ai connu le très haut niveau très jeune, puis des périodes beaucoup plus difficiles, plus instables. Mais malgré tout, le football reste le plus beau sport au monde. C’est un milieu passionnant, même s’il est parfois plus complexe en dehors du terrain qu’à l’intérieur.

Je pense d’ailleurs qu’il faudrait davantage sensibiliser les jeunes à cette réalité. Sur le terrain, tout est clair, tout est simple, tout est vivant. En dehors, c’est souvent plus dur à appréhender. Mais cela fait partie de l’ensemble. Aujourd’hui, je suis fier de mon parcours. J’aurais pu faire certaines choses différemment, évidemment. Mais peu de personnes peuvent dire qu’elles ont connu ce que j’ai connu, avec les hauts, les bas, et surtout les périodes de doute, notamment lorsque j’ai traversé des moments de chômage.

Ce que je retiens surtout, c’est la capacité à toujours repartir, à ne pas abandonner mentalement, et si c’était à refaire, je referais exactement le même chemin, sans hésitation.

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