Passé par les deux géants du football uruguayen, le Club Atlético Peñarol et le Club Nacional de Football, Adrián Colombo est aujourd’hui coordinateur technique des catégories de jeunes du Defensor Sporting Club.
Il nous partage sa vision de l’apprentissage par le jeu, l’importance de placer la tactique au cœur de l’entraînement et d’amener les joueurs à décoder les situations pour mieux décider sur le terrain, tout en s’attachant à développer l’intelligence globale de l’individu pour l’accompagner vers le haut niveau.
Chaque dimanche vous recevrez des idées sur l’analyse du jeu, l’entrainement ou encore l’apprentissage.
Comment le football est-il entré dans votre vie ? Quels souvenirs gardez-vous de vos premiers contacts avec le ballon et de ce qui vous a motivé à vous consacrer à ce sport ?
J’ai commencé le football vers l’âge de 4 ou 5 ans. En Uruguay, dès cet âge-là, on commence à jouer en compétition dans ce qu’on appelle le baby fútbol. Dans mon quartier, il y avait toujours un terrain, toujours des équipes qui participaient en permanence aux ligues locales. C’est là que mon histoire avec le football a véritablement commencé.
Ensuite, j’ai grandi, je suis passé de catégorie en catégorie selon mon âge, jusqu’à intégrer les équipes du centre de formation d’un club appelé Club Atlético Cerro, qui évolue aujourd’hui encore en première division. À partir de là, j’ai continué à progresser jusqu’à avoir la chance de devenir professionnel et de pouvoir vivre du football.
Je pense avoir eu beaucoup de chance à ce niveau-là, parce que je ne me considérais pas forcément comme le plus talentueux. En revanche, j’étais un joueur constant, très investi dans le travail, et c’est grâce à cela que j’ai pu construire ma carrière. J’ai ainsi mené une carrière de footballeur professionnel principalement en Uruguay, notamment à Cerro, mais aussi à Huracán, Buceo et également à l’étranger, en Indonésie.
À l’issue de votre carrière de footballeur professionnel en Uruguay au sein de clubs tels que le Club Atlético Cerro, Huracán Buceo, Club Atlético Progreso, Juventud de Las Piedras et El Tanque Sisley, ainsi qu’un passage en Indonésie, vous vous vous êtes orienté vers le métier d’entraîneur et de formateur. Qu’est-ce qui a déclenché cette transition et ce désir de transmettre vos connaissances et de vous investir dans la formation des jeunes joueurs ?
J’ai eu la chance de terminer ma carrière de footballeur vers 37 ou 38 ans. Je pense que j’étais encore compétitif ; j’aurais pu continuer une ou deux saisons de plus. Mais à ce moment-là, un ami m’a dit qu’il allait commencer la formation d’entraîneur et m’a lancé : « Adrián, on fait la formation d’entraîneur ensemble ? ». Sur le moment, je n’y avais pas vraiment réfléchi, puisque je jouais encore, mais l’idée m’a séduit. J’ai commencé la formation et, dès les premiers cours, j’ai ressenti un véritable enthousiasme.
À l’époque, accéder aux livres spécialisés n’était pas simple, peu d’ouvrages arrivaient jusqu’ici. Les maisons d’édition espagnoles, comme McSports, proposaient beaucoup de contenus qui m’intéressaient énormément, mais il fallait les commander en ligne, et Internet n’était pas aussi rapide ni accessible qu’aujourd’hui.
Le premier livre que j’ai lu, je crois, était Mourinho, ¿Por qué tantas victorias? Et à partir de là, j’ai découvert une méthodologie qui m’a passionné. La périodisation tactique, telle que la développait Mourinho, m’a profondément marqué. Je me suis dit : « je veux entraîner comme ça. » Avant même d’avoir terminé la formation, j’avais déjà dévoré une quantité impressionnante d’ouvrages, notamment tout ce que publiait McSports. J’avais ce besoin d’en apprendre toujours plus, d’approfondir cette méthodologie, pour pouvoir ensuite la mettre en œuvre sur le terrain.
Tout d’abord, je remettais beaucoup en question la méthodologie traditionnelle. Je me souviens de joueurs courant 10, 15 kilomètres sur la plage, passant un mois entier sans toucher le ballon et je me disais : « On perd du temps. Mes joueurs doivent comprendre dès le premier jour ce que je veux voir sur le terrain. » À partir de là, la tactique est devenue, pour moi, l’élément central de l’entraînement. C’est ce qui m’a définitivement convaincu : « Quand j’obtiendrai mon diplôme d’entraîneur, j’arrêterai de jouer. » Et c’est ce que j’ai fait.
Avant même d’être officiellement entraîneur, j’avais déjà une équipe. Je jouais encore tout en dirigeant Huracán de Paso de la Arena. C’est là que j’ai commencé à expérimenter. Nous n’avions pas de préparateur physique, nous étions deux jeunes entraîneurs curieux, à tester pas mal de choses notamment dans le cadre de cette approche. L’équipe disputait un championnat difficile mais notre objectif était clair : « Les joueurs doivent être capables de courir 90 minutes à haute intensité. »
Toutes nos séances se faisaient avec le ballon, sur le terrain, sans dissocier l’aspect physique de l’aspect tactique. Tout passait par le jeu et à notre grande surprise, puisque nous étions novices à l’époque, nous avons constaté que les joueurs tenaient les 90 minutes, avec en plus une vraie compréhension de ce que nous recherchions sur le plan tactique.
A ce moment-là, j’ai compris que la tactique devait guider le reste, comme l’expliquent les ouvrages de méthodologie moderne, la dimension physique s’acquiert dans un entraînement intégré, presque naturellement. Depuis, je suis resté fidèle à cette approche, avec quelques nuances bien sûr. Je suis convaincu que les joueurs, les “gurises”, comme on dit chez nous, doivent apprendre en jouant, apprendre en prenant des décisions et, surtout, apprendre à comprendre le jeu. Or, dans notre football, ce n’est pas toujours simple. Parfois, le résultat pousse à jouer de n’importe quelle manière, tant que le ballon est loin de notre but et proche de celui de l’adversaire, peu importe la forme. Mais cette logique peut fonctionner un jour mais sur la durée …
Vous évoquez la chance d’avoir connu à la fois la méthodologie traditionnelle lors de votre formation de joueur et de découvrir la formation de l’entraîneur avec des courants plus modernes de l’entraînement. En quoi cette double expérience constitue-t-elle une richesse dans votre travail de formateur et comment vous permet-elle de transmettre votre passion du jeu aux jeunes footballeurs ?
Je pense qu’au-delà de toute méthodologie, en tant qu’ entraîneurs, nous devons avoir de la passion pour ce que nous faisons, sinon peu de chance de d’emmener les joueurs. Aujourd’hui, je débats souvent avec des entraîneurs que je trouve trop passifs et je ne parle pas de crier ou de ne pas crier. Il ne s’agit pas de volume, mais d’intensité intérieure. Je parle de la capacité à transmettre des idées avec la passion nécessaire pour réellement convaincre les joueurs. La passion se ressent, elle se voit, surtout quand un entraîneur transmet des concepts avec conviction.
Je crois aussi qu’il existe une grande différence entre l’entraîneur qui cherche uniquement le résultat et l’entraîneur éducateur. C’est ce dernier qui m’intéresse, en particulier chez les jeunes, même si, à mes yeux, l’entraîneur de l’équipe première doit être également un éducateur. Les mentalités évoluent, les joueurs ont besoin de comprendre, de réfléchir, de se questionner en permanence.
On parle beaucoup de résultats. « On a gagné ce week-end. » Oui, on a gagné… mais parfois par hasard ou sans voir le travail de la semaine sur le terrain. Pour moi, l’essentiel est que les principes travaillés à l’entraînement se manifestent le week-end. C’est là que l’on sait si l’on avance dans la bonne direction. Nous savons tous reconnaître une victoire due à la chance, à un moment de réussite. Bien sûr, il y a des matchs où ce que l’on a préparé ne fonctionne pas, c’est le football. Cela peut arriver une fois, peut-être deux, mais dans la durée, le travail doit se refléter dans le jeu, chaque semaine.
Chez les jeunes, on peut parfois gagner simplement parce qu’on a recruté plus de talent que les autres. Mais si ce talent ne grandit pas avec des concepts solides, utiles plus tard en première division, alors on construit sur du sable. En Uruguay, il y a un vrai débat autour de cela. Nous avons eu la chance et peut-être aussi la malchance de gagner très tôt dans notre histoire. L’Uruguay a été pionnier, a remporté beaucoup de choses dès le début. D’autres nations ont appris, se sont organisées, ont intégré des concepts nouveaux. Et nous, d’une certaine manière, nous sommes restés attachés à cette image.
Nous sommes restés longtemps éloignés de la réflexion tactique, des concepts modernes, en nous reposant sur la “garra charrúa”, l’engagement, la combativité, l’intensité, mais aujourd’hui, cela ne suffit plus. Le football moderne exige bien plus que cela, il faut de l’intelligence de jeu, de la compréhension, des principes clairs. Si la passion est indispensable, elle doit s’accompagner d’une méthode, d’une idée et d’une vision.
Selon l’Observatoire du football du CIES, le Defensor Sporting figure depuis plusieurs années parmi les clubs les plus efficaces au monde dans la formation et la valorisation des joueurs en direction des grands championnats, aux côtés d’institutions de référence internationale comme l’Ajax Amsterdam ou le Sporting CP de Lisbonne. Comment expliquez-vous la capacité de Defensor Sporting à développer et exporter de manière constante des joueurs de très haut niveau tels que Giorgian De Arrascaeta, Maximiliano Gómez, Matías Viña, José María Giménez, Diego Godín ou Sebastián Abreu, malgré la taille relativement réduite du club et celle de l’Uruguay lui-même ?
Si l’on regarde la réalité démographique de notre pays, nous sommes un peu plus de trois millions d’habitants. D’autres nations peuvent choisir parmi trente millions de personnes, et malgré cela, chez nous, des joueurs émergent, c’est presque inespéré.
Pendant de nombreuses années, cela a été l’une des grandes vertus de Defensor Sporting. Le créateur de son système de recrutement fut le Professeur César Santos, un pionnier, un visionnaire. Il parcourait le pays à la recherche des meilleurs talents, un peu comme Marcelo Bielsa l’a fait à ses débuts avec Newell’s Old Boys lorsqu’il sillonnait les routes pour trouver les joueurs dont il avait besoin.
À Defensor Sporting, l’idée était similaire, à savoir, identifier les meilleurs jeunes, créer une structure, monter une école de football et intégrer ces talents très tôt. Le club est ainsi devenu une référence en matière de formation dans le football uruguayen. Avec Danubio Fútbol Club, ils ont été les premiers à parcourir Montevideo puis le pays entier pour repérer les jeunes dans les ligues de baby fútbol, dans les quartiers, sur les terrains vagues. Ce fut, à mes yeux, le plus grand atout du club.
Mais aujourd’hui, la réalité a changé. D’autres équipes font le même travail. Certaines sont devenues des sociétés anonymes sportives (SASP) avec un fort pouvoir économique et peuvent convaincre les familles plus facilement. Attirer les meilleurs talents n’est plus aussi simple qu’avant. Des clubs comme Club Nacional de Football recrutent très bien, Peñarol a aussi beaucoup progressé dans ce domaine. Alors la question devient différente : Recruter le talent, oui… mais que lui offre-t-on ensuite ?
Autrefois, recruter les meilleurs suffisait presque à garantir des résultats et à alimenter l’équipe première. Mais aujourd’hui, cela ne suffit plus. Le talent brut permet peut-être de faire la différence chez les jeunes, face à des joueurs du même âge. Mais s’il n’intègre pas des ressources supplémentaires, la compréhension du jeu, la prise de décision, la lecture tactique, il ne pourra pas résoudre les situations complexes de la première division.
C’est ici que, pour moi, commence le vrai travail des entraîneurs et la responsabilité du projet sportif du club. Continuer à recruter, évidemment, mais surtout, enrichir ces joueurs, développer leur intelligence de jeu, leur donner des outils pour le haut niveau. Trop souvent, on se satisfait du premier pas : « Nous avons recruté un très bon joueur. » Très bien. Mais que fait-on pour qu’il devienne encore meilleur ? Si l’on s’arrête là, on le condamne.
Nous avons vu trop de joueurs talentueux arriver en première division et échouer, non pas par manque de talent, mais parce que nous ne leur avons pas donné les ressources nécessaires. Et nous, entraîneurs et formateurs, portons une grande part de responsabilité. Former ne signifie pas seulement détecter, c’est surtout accompagner, structurer, enseigner, développer. Dans le football d’élite d’aujourd’hui, le talent seul ne suffit plus.
L’une des clés du succès du Defensor Sporting Club réside dans la continuité de sa direction sportive et dans une méthodologie de formation construite et enrichie au fil des années. Quelles sont les principales inspirations de cette approche et comment ce travail méthodologique a-t-il évolué ces dernières années dans la formation et le développement des jeunes joueurs ?
La première chose, pour nous, a été de nous mettre d’accord sur l’identité du club : qu’est-ce que Defensor Sporting ? Quelle est son histoire ? À quoi doit ressembler son jeu ?
Nous avons réuni les entraîneurs autour d’une table, dans un véritable échange, pour définir une ligne commune. Nous sommes tous tombés d’accord sur un point, le joueur progresse lorsqu’il enrichit ses ressources de jeu. Et pour cela, le jeu associé, proche du jeu de position, est aujourd’hui l’outil le plus formateur. Cela ne veut pas dire qu’on ne puisse pas être plus direct pour exploiter certaines situations, c’est même tout à fait recevable, mais encore faut-il reconnaître les avantages de l’instant pour prendre la bonne décision. Et cela commence par la compréhension du jeu.
Notre travail consiste donc à approfondir les principes, quels comportements voulons-nous voir, selon les catégories, selon les profils, tout en conservant une méthode et un modèle de jeu communs à toutes les catégories. La base reste la tactique. C’est elle qui guide la méthodologie, à partir de cela, on module les charges : intensité, volume, vitesse, ce que certains appellent les jours « extensifs », « intensifs » ou « de vitesse » dans la périodisation tactique. Personnellement, je considère que chaque jour est un jour d’apprentissage, même un jour de récupération.
Ce qui est essentiel, et parfois difficile à faire comprendre aux staffs, entraîneurs comme préparateurs physiques , c’est l’impact différencié des charges. Si j’impacte fortement une dynamique un jour, je ne peux pas répéter exactement la même dominante le lendemain sur les mêmes profils. Pourquoi ? Pour protéger la santé du joueur.
Prenons un exemple concret. Si je crée des situations spécifiques opposant structure offensive et structure défensive, et que mon modèle vise à attirer à l’intérieur pour ensuite libérer un ailier très rapide à l’extérieur, je vais mécaniquement multiplier les appels explosifs de cet ailier. Si je répète cette situation lundi, mardi, mercredi, jeudi … Cet ailier va accumuler un grand nombre de sprints, résultat, il n’arrivera pas frais le week-end.
Et là, l’erreur vient de moi parce que travailler dans la spécificité ne signifie pas ignorer la charge individuelle. Les milieux n’ont pas les mêmes déplacements que les centraux. Les latéraux multiplient les courses longues et les centres. Les ailiers enchaînent les démarrages, si l’on ne dose pas ces comportements, on expose les joueurs aux blessures. C’est un point crucial aujourd’hui, beaucoup de blessures dans notre football viennent, selon moi, d’un manque d’ajustement précis des charges en fonction des comportements spécifiques.
Notre objectif est clair :
Former, ce n’est pas seulement enseigner des principes collectifs. C’est aussi comprendre l’impact structurel des tâches sur chaque poste, sur chaque joueur. La méthodologie doit servir notre modèle de jeu, mais elle doit aussi protéger l’homme et cet équilibre est indispensable.
Au Defensor Sporting Club, les joueurs formés au sein du club intègrent-ils de manière régulière et structurelle l’équipe première ? Peut-on parler d’un véritable cycle de promotion interne, avec chaque saison l’émergence de jeunes joueurs de 17 à 20 ans dans l’effectif professionnel ou lors des matchs officiels ? Aussi, comment s’organise cette transition entre la formation et l’équipe première, à travers des exemples récents comme Francisco Sorondo, Mateo Caballero ou encore Patricio Pacífico, transféré au FC Barcelona Atlètic (la réserve du FC Barcelone) après ses premières apparitions au plus haut niveau ?
Je vais comparer ce que j’ai vécu ces dernières années avec ce que je vis aujourd’hui à Defensor Sporting Club. J’ai passé de nombreuses années à Peñarol et nous avions une méthodologie très proche de celle que je défends aujourd’hui et de ce qui se fait actuellement à Defensor. Peut-être pas toujours avec des joueurs d’un niveau exceptionnel, mais avec de très bons éléments, formés au club et passés par toutes les catégories du club des U14, U15, en passant par les U16, U17, U19 jusqu’à la l’équipe réserve en troisième Division.
Ce que j’observais à Peñarol, c’est que les joueurs évoluaient très bien avec les U17, U19, parfois même montaient s’entraîner avec l’équipe première… puis redescendaient dans leur catégorie. Ils montaient, descendaient, ils avaient un contact ponctuel avec le haut niveau, mais sans réelle continuité dans le temps.
Aujourd’hui, à Defensor, je vis une dynamique différente. Un joueur performant en formation peut monter en équipe première pour s’entraîner mais avec une réelle possibilité de jouer le week-end. S’il est jugé prêt, il reste avec le groupe professionnel et peut signer son contrat et entrer rapidement dans l’équipe en compétition officielle. S’il ne joue pas ce week-end-là, ce sera peut-être le suivant, mais il peut sentir que l’opportunité est toute proche.
À Peñarol, le mouvement était souvent inverse, le joueur montait… puis redescendait. Montait… puis redescendait. Dans un contexte où le club recrute beaucoup de joueurs, l’espace pour ceux issus de la formation devient plus restreint et cela réclame une grande force mentale pour supporter cette incertitude permanente.
À Defensor, si le joueur montre qu’il est prêt, ou du moins qu’il en a le potentiel, il bénéficie d’une vraie chance. Bien sûr, cela comporte un risque et parfois, on accélère les processus. Il arrive que des joueurs montent alors qu’ils ne sont pas totalement prêts pour la compétition du week-end, mais personnellement, je préfère ce risque à l’absence totale de perspective.
À Peñarol, je dis souvent que nous formions des joueurs pour le football uruguayen alors qu’à Defensor, nous formons des joueurs pour l’équipe première du club et la nuance est de taille. Effectivement, il peut y avoir des erreurs, des montées prématurées, mais si le joueur est bien accompagné, si on ne le brûle pas, si on respecte son processus tout en lui donnant confiance, il finit par se révéler. À l’inverse, le système où un joueur monte puis redescend sans jamais voir une véritable opportunité peut être plus destructeur. Beaucoup finissent par demander à partir vers d’autres clubs du football uruguayen pour trouver cette chance en première division qu’ils ne perçoivent pas clairement dans leur club formateur.
Dans les catégories de jeunes en Uruguay, la rivalité entre le Club Atlético Peñarol et le Defensor Sporting Club est particulièrement marquée. Au cours des cinq dernières années, les deux clubs se sont partagé la majorité des titres chez les jeunes. Defensor se distingue par une remarquable régularité dans les toutes les catégories de jeunes, tandis que Peñarol se caractérise davantage par des générations ponctuellement très fortes et des succès sur la scène internationale. Dans ce contexte, et à travers votre expérience dans les deux clubs, comment percevez-vous ces deux identités de formation ?
Sans aucun doute, sur le plan des compétitions de jeunes, Defensor Sporting possède un historique très important en matière de titres et c’est étroitement lié à ce dont nous parlions au début : la qualité de sa détection et de son recrutement de jeunes talents. Depuis longtemps, Defensor se caractérise par le fait d’attirer très tôt d’excellents joueurs. L’une des raisons pour lesquelles un jeune choisit Defensor, c’est la possibilité réelle d’accéder rapidement à l’équipe première. Or, le rêve de tout joueur est de jouer en première division, signer un contrat et vivre du football.
En matière de recrutement, Peñarol a été plus tardif que d’autres grands clubs. D’abord Defensor, puis Danubio Fútbol Club, ensuite Club Nacional de Football, et enfin Peñarol ont structuré fortement leur travail de recrutement des jeunes, pour former, vendre et alimenter leur équipe première. Aujourd’hui, Peñarol dispose de ressources économiques importantes qui lui permettent de revenir parmi les plus forts en matière de captation. Mais une question demeure, recruter de bons joueurs ne suffit pas si l’on ne leur offre pas une véritable opportunité d’atteindre l’équipe première.
Un jeune peut être attiré par le prestige et les moyens d’un grand club, mais s’il perçoit que l’accès au groupe professionnel sera extrêmement difficile en raison d’une politique de recrutement, l’attrait peut diminuer.
Sur le plan des compétitions, Defensor, grâce à la qualité de ses talents, est un club très fort, alors que Peñarol, se distingue historiquement par son caractère. Pour moi, c’est l’équipe au plus grand tempérament du football uruguayen, sans discussion. Ce caractère lui a permis de réussir également sur la scène internationale, comme lors de la Copa Libertadores Sub-20. (première victoire en Copa Libertadores, en 2022, en battant en finale Independiente del Valle aux tirs au but après un match nul 1-1).
D’où vient ce caractère ? Il est profondément lié à l’ADN du club, ne jamais se considérer battu, lutter jusqu’à la dernière minute. Un autre facteur intéressant, notamment chez les jeunes, c’est que Peñarol n’est pas dominant. C’est là qu’ils apprennent souvent à se battre, à ne pas renoncer, à aller chercher les titres avec difficulté et cela forge le caractère. Quand ces joueurs arrivent en équipe première, ils sont habitués à lutter, à surmonter l’adversité. Ils ont développé une force mentale importante.
À l’inverse, on peut se poser une question, notamment lorsqu’un joueur a gagné facilement durant toute sa formation, comment réagit-il face à la première grande difficulté en équipe première ? Est-il aussi préparé à lutter ? Ce n’est pas une vérité absolue, mais c’est une réflexion intéressante. Ne pas gagner en formation peut forger le caractère, gagner souvent peut donner confiance, mais limiter la résistance à l’adversité. Les deux modèles ont leurs avantages et leurs limites.
Club Nacional de Football représente peut-être un équilibre entre les deux. Nacional a remporté des titres, propose un football peut-être plus « soigné » dans le style, et bénéficie également d’un fort pouvoir économique qui lui permet aujourd’hui de recruter très efficacement. Au fond, chaque institution construit son identité :
C’est aussi dans cette diversité d’identités que se façonne le visage du football uruguayen.
Compte tenu de son implantation au cœur du Parque Rodó en plein centre ou presque de Montevideo, comment s’organise le recrutement au Defensor Sporting Club ? Quel est le rôle du réseau de détection, comment les jeunes sont-ils identifiés par la cellule de recrutement ?
Comme vous le soulignez, Defensor est un club particulièrement bien situé dans un secteur central de Montevideo, ce qui facilite l’arrivée de jeunes joueurs provenant de différentes zones. Historiquement, Defensor a toujours bénéficié d’un point stratégique très important, le Complejo Arsuaga, plus connu sous le nom de « Comando » situé pratiquement au centre de Montevideo. C’est un lieu facilement accessible, avec de nombreuses lignes de bus, ce qui rend les déplacements simples pour les familles. Et c’est, selon moi, un élément clé.
Aujourd’hui, même si d’autres clubs ont développé leurs propres centres et points d’accès, facilitant aussi le recrutement, la réalité a évolué. Les transports sont plus accessibles qu’avant et la mobilité est beaucoup plus simple. Le fait que la majorité des familles disposent aujourd’hui d’une voiture facilite également énormément ces déplacements.
À l’époque où Defensor a commencé à structurer son recrutement, l’accès était beaucoup plus compliqué. Très peu de familles pouvaient se permettre de transporter leurs enfants régulièrement aux entraînements. Aujourd’hui, cette barrière a largement diminué, bien que la localisation stratégique de Defensor reste un atout important.
Je pense que le recrutement ne doit pas seulement reposer sur l’emplacement ou la facilité d’accès. Il faut continuer à améliorer d’autres aspects, notamment l’accompagnement des familles, le confort dans les aller-retour quotidiens et surtout la qualité du travail de formation. L’objectif final reste le même, le joueur, identifié pour son talent, ne se limite pas à ce qu’il a naturellement, mais il exploite son potentiel à travers un travail structuré, en passant par toutes les étapes de la formation et atteindre l’équipe première.
Defensor Sporting Club fonctionne en grande partie grâce aux revenus générés par les transferts de joueurs. Comment prépare-t-on, dès les catégories de jeunes, le « grand saut » vers l’étranger ? Quelles sont les étapes, les critères et les processus mis en place pour accompagner un jeune joueur jusqu’à un départ vers l’Europe ou un grand club sud-américain ?
Au fond, et pour revenir à la dernière question, il n’y a pas que la formation footballistique qui compte. La détection du talent est importante, mais ce qui devient central aujourd’hui, c’est la formation intégrale du joueur.
Je pense que recruter un joueur et surtout former une personne intelligente facilite énormément son parcours vers le monde professionnel. À Defensor Sporting, comme dans beaucoup de clubs aujourd’hui, il existe un internat pour les joueurs. Le club propose également un accompagnement éducatif, avec des conventions dans différents établissements scolaires. Cela fait partie, à mes yeux, d’un aspect fondamental du développement, non seulement sportif, mais aussi cognitif. Cela permet aussi d’aider les familles qui, sans le football, n’auraient parfois pas accès à ce type d’opportunités éducatives pour leurs enfants.
C’est une manière de préparer non seulement le footballeur, mais surtout le futur adulte aux défis de la vie et bien sûr à ceux d’une carrière professionnelle, qui est souvent difficile et ingrate. Sur le chemin, beaucoup de choses peuvent arriver, tout le monde souhaite une issue positive, mais on sait que les échecs et les obstacles sont plus nombreux que les réussites.
La frustration de ne pas atteindre l’équipe première, ou de ne pas arriver là où l’on rêvait d’aller, peut être très difficile à gérer. C’est pourquoi préparer l’être humain en priorité est essentiel, puis vient le joueur. L’objectif est que chaque jeune comprenne que le chemin n’est pas simple, mais que s’il reçoit des outils, notamment éducatifs, il sera mieux armé. Même s’il n’atteint pas le haut niveau, il pourra affronter la suite avec plus de ressources et moins de souffrance.
Quand tout va bien c’est assez facile encore que, mais lorsque les rêves ne se concrétisent pas, la frustration ne touche pas seulement le joueur, elle touche aussi la famille, qui place souvent beaucoup d’espoir dans ce rêve de devenir footballeur professionnel et d’assurer un avenir économique. Nous le savons bien, très peu y parviennent réellement.
Après toutes ces années passées dans le football en tant que joueur, entraîneur et coordinateur technique, quels sont les principaux enseignements que vous retenez de votre parcours et que souhaiteriez-vous transmettre aux nouvelles générations ainsi qu’à ceux qui aspirent à construire une carrière dans ce milieu ?
Je pense que le plus important, contrairement à ce que beaucoup de personnes ne voient pas, c’est que le sport et le football en particulier constituent, avant tout, une forme d’éducation. C’est réellement de l’éducation, même si elle dépend des personnes que l’on rencontre sur le chemin. Parfois, même lorsqu’on ne croise pas les bonnes personnes, il reste toujours quelque chose à apprendre, mais l’essentiel, c’est que nous avons une opportunité précieuse, celle d’inculquer des valeurs. Des valeurs qui, parfois, donnent l’impression de se perdre ou de changer avec le temps, comme si elles n’étaient plus les mêmes qu’avant.
Éduquer, c’est aider les joueurs à devenir de bonnes personnes, c’est aussi améliorer la communication, dans un contexte où, génération après génération, elle se déforme. Aujourd’hui, on banalise parfois une manière de parler agressive, et je ne suis pas vraiment d’accord avec cela. De la même façon, on se sent vite offensé simplement parce qu’il y a un désaccord, comme si cela devait automatiquement devenir un conflit.
Alors que, pour moi, la discussion doit faire partie du processus et je ne parle pas seulement de la formation des joueurs, mais aussi de celle des entraîneurs. Quand on débat avec un entraîneur, ce n’est pas un manque de respect. Ce n’est pas être contre lui, au contraire, c’est une manière de générer un échange, d’apprendre de ce qu’il propose, et aussi de lui permettre de défendre ses idées avec des arguments, voire de nous convaincre, ou de nous faire évoluer ensemble sur une méthodologie, des comportements, ou des idées de jeu.
Nous avons une chance incroyable, celle de pouvoir discuter, échanger, transmettre des valeurs dans un environnement où, en général, nous faisons tous quelque chose que nous aimons. Il n’y a pas meilleure situation que d’être entouré de personnes qui sont à l’aise dans ce qu’elles font. C’est une opportunité magnifique pour inculquer de bonnes habitudes.
C’est ce que le football m’a le plus apporté, pas uniquement avec les jeunes, mais aussi avec les entraîneurs et des personnes de tous horizons. C’est aussi grâce à ce métier que l’on se rencontre, que l’on échange, que l’on apprend. Le football est une porte ouverte vers la connaissance et la transmission de valeurs et cela dépasse largement le cadre du terrain ou de la compétition ou le fait de devenir joueur professionnel.
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