Analyste du jeu, entraineur de football, arbitre pendant de nombreuses années, consultant pour Hudl/Sportscode puis Bepro, Daniel Coppens a consacré une grande partie de sa carrière au développement de l’analyse du jeu et des joueurs dans de nombreux écosystèmes sportifs de haut niveau.
A travers son parcours singulier, Daniel détaille comment l’étude des lois du jeu, la connaissance des fondements théoriques, les formations d’éducateurs et la pratique au niveau professionnel ont structuré son approche de l’observation et donc sa compréhension du jeu. Il partage également sa perspective sur l’évolution de la fonction d’analyste, le développement des outils technologiques ainsi que l’impact de la mise en réseau des différents acteurs sur la professionnalisation de l’écosystème.
Chaque dimanche vous recevrez des idées sur l’analyse du jeu, l’entrainement ou encore l’apprentissage.
Qu’est ce que le football représente pour vous ?
Le football, c’est avant tout la preuve que tout est possible, que ce soit individuellement ou collectivement. Individuellement, je pense à ce gamin qui commence à jouer dans un village reculé et qui, vingt ans plus tard, dispute une Coupe du Monde. C’est cette trajectoire de développement qui me marque.
Collectivement, c’est la réalité du terrain : sur un match, la logique n’est jamais figée. Je l’ai vécu lorsque j’étais à Chambly où, même contre des équipes supposément plus fortes, on pouvait s’imposer. Cette incertitude est passionnante car elle fonctionne dans les deux sens : si l’outsider peut gagner, le favori peut aussi chuter par orgueil ou sur un simple fait de jeu. Dans ce sport, marquer est tellement difficile que chaque détail, chaque action, a une importance capitale.
C’est aussi une histoire de transmission. Je le redécouvre aujourd’hui avec mon fils. On oublie parfois, dans nos métiers, que c’est avant tout un jeu basé sur le plaisir. Mes amitiés les plus solides viennent de mes années de pratique en club. Récemment, j’ai réalisé la force de ces liens : j’étais à Clairefontaine avec mon fils et son meilleur ami, dont le père était mon ancien coéquipier, et nos propres parents avaient joué ensemble dans le même club. Sur le plan humain et émotionnel, c’est une dimension unique.
« Cette incertitude est passionnante car elle fonctionne dans les deux sens : si l’outsider peut gagner, le favori peut aussi chuter par orgueil ou sur un simple fait de jeu. »
Étant né en 1985, mes premiers souvenirs marquants sont liés au but de Kostadinov. Ce n’était pas forcément les plus joyeux, car je me souviens de ma famille, de mon père, tristes suite à cette défaite, sans que je comprenne réellement ce qui se passait. Ça, ça a été un moment fort, mon premier souvenir footballistique. Ensuite, il y a eu 1994 avec la finale Brésil-Italie qui s’est jouée aux tirs au but, puis 1998, où l’émotion a pris le dessus.
J’habite dans une région plus rurale, et je me souviens de la fête au village, quand on suivait les camions de pompiers qui défilaient et qu’on participait à la liesse générale. Donc voilà, pour moi aujourd’hui, c’est ça le football. Ça a été un support pédagogique, une manière, peut-être, de vivre, de vivre avec les autres. Et maintenant, je le vis à travers mon fils qui reprend le chemin des terrains en école de foot, et on retrouve cette notion de jeu, de plaisir. Ça fait du bien de se rappeler que c’est avant tout un jeu.
Comme la plupart des enfants, vous avez commencé à jouer au football par plaisir du jeu. De quelle manière le pratiquant s’est-il effacé derrière l’étudiant et l’observateur du jeu ?
La transition s’est faite de manière assez inhabituelle, sur une anecdote de match. Adolescent, j’avais manifesté mon désaccord à un arbitre bénévole avec un peu d’ironie. Mon dirigeant de l’époque, dans mon club de district, nous a alors lancé un défi : “Si vous pensez faire mieux, passez vos diplômes d’arbitre.”
À l’époque, avec l’esprit de contradiction propre à l’adolescence, nous avons relevé le défi sans vraiment mesurer ce qui nous attendait. C’est là que s’est opérée ma véritable bascule : je n’allais pas vers l’encadrement, mais vers l’arbitrage. Avec le recul, cela a été une étape assez singulière.
Dès 1999, j’ai commencé la formation théorique. C’est à ce moment-là que j’ai adopté une nouvelle perspective pour regarder le football : celle de la compréhension des Lois du Jeu. C’est un aspect fondamental, même pour des éducateurs. Maîtriser le détail du règlement permet d’appréhender beaucoup plus finement ce qu’il est possible, ou non, de réaliser sur le terrain. Cette connaissance a immédiatement influencé ma perception tactique. J’ai réalisé très tôt que les règles ne sont pas que des contraintes, mais des leviers pour optimiser certaines phases de jeu.
Ma vie s’est alors organisée autour de ce double rythme : jouer le dimanche et arbitrer le samedi. On ne consomme plus le football de la même manière quand on devient acteur de sa mise en œuvre. J’ai été formé avec cette vision de l’arbitre comme partenaire du jeu. L’idée n’était pas d’imposer une autorité gratuite, mais de veiller au bon déroulement de la rencontre. Notre mission était de protéger les joueurs, mais aussi de protéger le jeu. Dans cette optique, sortir un carton n’est qu’un outil pour garantir que les règles et l’esprit du jeu soient respectés.
Si un défenseur multiplie les fautes sur un attaquant qui va trop vite, le carton jaune devient nécessaire. Ce n’est pas qu’une sanction, c’est un moyen de permettre à l’adversaire de s’exprimer et de remettre le jeu au centre.
« J’ai réalisé très tôt que les règles ne sont pas que des contraintes, mais des leviers pour optimiser certaines phases de jeu. »
L’arbitrage m’a aussi imposé une grande rigueur. Entre les examens et les concours, cela demandait une étude constante des lois du jeu, avec des cours hebdomadaires ou bimensuels selon les diplômes. Cette période m’a énormément responsabilisé. Je parcourais le département, parfois emmené par mes parents ou des dirigeants, parfois en scooter.
Je me souviens d’avoir dû expliquer à un adulte qu’il ne pouvait pas figurer sur la feuille de match faute de licence. Quand on a quatorze ans et que l’on doit ainsi cadrer des parents ou des dirigeants, on grandit très vite. On se met réellement au service du jeu et des joueurs.
Tout n’était pas toujours simple, mais j’ai rapidement reçu des retours positifs de la part des entraîneurs et des formateurs. C’est forcément plus facile de s’investir corps et âme quand le feedback social est bon. À l’adolescence, se sentir valorisé, être parmi les meilleurs de son département puis de sa région, cela donne une impression de facilité. On finit par se dire que l’on est fait pour ça, et on continue d’avancer naturellement.
L’arbitrage impose une pratique particulière, car chaque week-end est marqué par l’imprévu. Contrairement à un entraîneur ou un joueur qui prépare son match en fonction d’un adversaire identifié, l’arbitre évolue dans l’inconnu total. Vous arrivez sur un terrain sans connaître les plans de jeu ni les individualités ; vous devez constamment réagir et anticiper dans l’instant. Même l’organisation est incertaine : un joueur connaît son calendrier des mois à l’avance, alors qu’un arbitre peut voir sa désignation changer la veille.
« J’ai été formé avec cette vision de l’arbitre comme partenaire du jeu. Notre mission était de protéger les joueurs, mais aussi de protéger le jeu »
De mes 14 à mes 28 ans, j’ai donc vécu dans cette attente permanente du prochain match. C’était une école de l’adaptation. Dès que la désignation tombait, il fallait basculer dans la préparation et l’entraînement. Au début des années 2000, nous étions bien plus livrés à nous-mêmes qu’aujourd’hui, où les districts et les ligues se sont professionnalisés avec des salariés dédiés au suivi des arbitres.
À l’époque, l’encadrement était assuré par des bénévoles très dévoués, mais nous restions largement livrés à nous-même pour la préparation. Cette autonomie nous obligeait à développer une autodiscipline rigoureuse pour être prêts physiquement et mentalement à chaque nouvelle rencontre.
Ma deuxième bascule est arrivée avec l’entrée en STAPS. C’est là que j’ai commencé à nourrir cette ambition de franchir les paliers, de grimper les divisions les unes après les autres. Mais le vrai choc intellectuel a été la découverte de la logique interne des activités sportives. En STAPS, on nous prépare à l’encadrement, souvent pour devenir professeur d’EPS, et on plonge dans l’analyse structurelle des sports.
Le fait d’explorer d’autres disciplines — qu’il s’agisse de sports de raquette avec filet ou de sports collectifs interpénétrés — a été une révélation. En comprenant comment fonctionnent les autres activités, on saisit beaucoup mieux la spécificité et la logique interne de sa propre spécialité, le football. Cela donne une hauteur de vue indispensable.
« Le vrai choc intellectuel a été la découverte de la logique interne des activités sportives »
C’est aussi durant ces années que j’ai connu mes premières blessures. Pour moi, chaque indisponibilité physique devenait une opportunité de rendre service à mon club. À 19 ans, en deuxième année de STAPS, une rupture des ligaments croisés m’a éloigné des terrains d’arbitrage. J’ai alors pris en main une équipe de U17 pendant sept mois. Bien que je n’aie pas encore de formation spécifique de la Fédération, mon cursus universitaire m’a poussé à structurer cette nouvelle pratique. C’est ce qui m’a décidé à passer mes diplômes d’éducateur — les Initiateurs 1 et 2, puis l’Animateur Seniors — pour professionnaliser cette nouvelle facette de mon parcours.
Ce qui est assez particulier, c’est que j’ai d’abord suivi les formations d’éducateur avec l’idée d’améliorer mon arbitrage. Jusque-là, je n’avais été qu’un joueur de district ; je n’avais jamais connu de vestiaire où un entraîneur transmettait des informations précises. Je sentais qu’il me manquait une connaissance réelle du terrain. Le cursus fédéral m’a apporté ce côté plus ‘pratique’ qui complétait la théorie du STAPS.
« En comprenant comment fonctionnent les autres activités, on saisit beaucoup mieux la spécificité et la logique interne de sa propre spécialité, le football. Cela donne une hauteur de vue indispensable. »
Finalement, ces formations m’ont aidé à comprendre ce qui se passait réellement sous mes yeux quand j’arbitrais. Comprendre les animations, comme le rôle des pistons ou l’utilisation d’un attaquant de grand gabarit, me permettait de mieux anticiper les phases de jeu. J’ai même passé mon BEF avec l’ambition de devenir un meilleur arbitre et de viser, à terme, la Ligue 1. Pourtant, plus j’avançais — jusqu’à officier en CFA — plus je sentais que l’intérêt pour le jeu lui-même prenait le dessus.
La bascule définitive a eu lieu à 28 ans, lors d’une blessure à l’épaule. Jusque-là, j’avais progressé avec des œillères, focalisé sur l’ascension des échelons, mais cette pause forcée a agi comme un ‘reset’. J’ai repris une équipe de U18 et le constat a été immédiat : ce n’était pas l’arbitrage qui m’animait, c’était le football dans sa globalité, le jeu pur.
J’ai alors décidé de prendre une année sabbatique, avec la certitude que je ne reprendrais jamais le sifflet. Je me suis engagé avec des U18 en Excellence et, quatre ans plus tard, je me retrouvais adjoint en Ligue 1. Si les relations humaines liées à l’arbitrage me manquent parfois, la fonction en elle-même ne m’a jamais manqué.
D’ailleurs, le peu de fois où je me retrouve aujourd’hui autour des terrains en tant qu’observateur, cela ne me donne pas envie d’y retourner. Le climat est devenu bien plus complexe qu’il y a vingt ans, à tous les niveaux.
On dit souvent que seule une connaissance profonde des règles du jeu permet de s’en affranchir ou de les utiliser avec subtilité. Par extension, quelle importance un entraîneur ou un analyste doit-il accorder aux fondements théoriques pour décoder l’activité et mieux transmettre ?
Je pense que les éléments théoriques sont essentiels. Je voudrais d’ailleurs revenir sur l’importance de l’observation liée à l’arbitrage : la théorie permet d’avoir des guides et de s’extraire de son propre vécu de pratiquant.
Dans les formations d’éducateurs, par exemple, même si l’on n’est pas dans le domaine de la recherche ou de l’article scientifique, on s’appuie sur des lignes directrices théoriques. Cela permet de réaliser que ce que j’ai vécu dans mon club, en tant que joueur, n’est pas l’unique réalité. On prend conscience que l’on sera confronté à une multitude d’expériences différentes, car les pratiquants que nous encadrons ont eux-mêmes vécu des situations très variées. Pour moi, l’existence de cette théorie est fondamentale : c’est un guide majeur et un ensemble de concepts clés nécessaires pour avancer.
Dans la pratique, cela permet d’évaluer ce qui est pertinent ou non. Pour illustrer cela, je prends l’exemple des formations fédérales : à l’époque, j’étais dans un club de district avec un terrain très difficile, un véritable ‘champ de patates’. On nous proposait des solutions ‘prêtes à consommer’ avec des distances et des consignes précises, mais elles étaient inapplicables chez moi. Sur un terrain où le ballon rebondit mal, le jeu en deux touches est impossible ; il en faut trois.
« La théorie permet d’avoir des guides et de s’extraire de son propre vécu de pratiquant. »
C’est là que je reviens à l’importance des fondements théoriques : comprendre les notions de temps et d’espace, ainsi que les logiques internes du jeu. Ce sont des clés essentielles pour réfléchir à sa propre activité et, surtout, pour isoler les points de blocage. Face à une situation donnée, cela permet de se poser la bonne question : qu’est-ce qui ne fonctionne pas ? Est-ce un problème lié à la gestion de l’espace ? Est-ce un problème de consignes ? C’est cet aspect qui m’a passionné.
Lorsque j’étais au STAPS d’Amiens, j’ai été véritablement marqué par la science de l’action motrice de Pierre Parlebas. Il était passionnant de poser un cadre théorique sur des jeux traditionnels, comme l’épervier ou le Poule-Renard-Vipère. L’étude de ces jeux est un levier puissant pour comprendre l’évolution vers le sport actuel et la dynamique des sports d’opposition
Par exemple, dans un système à trois camps, si vous éliminez trop de proies, vous finissez par renforcer vos propres prédateurs, puisque vos proies sont précisément celles qui les régulent. J’ai trouvé fascinant d’observer, à travers la théorie des jeux ou le dilemme du prisonnier, quels comportements ces structures induisent dans les sports collectifs.
« Comprendre les notions de temps et d’espace, ainsi que les logiques internes du jeu. Ce sont des clés essentielles pour réfléchir à sa propre activité »
On peut appliquer cela à l’épreuve des tirs au but : aujourd’hui, tout le monde sait où l’adversaire va tirer. Le jeu ne commence-t-il pas réellement au moment où le gardien signifie au tireur qu’il connaît ses intentions ? Doit-il l’annoncer ou non ? C’est ce pas de côté pour comprendre les concepts qui m’a intéressé.
Cela m’a permis de construire ma propre expérience et de discerner ce qui fonctionne selon le contexte. Je n’ai jamais été dans la répétition mécanique de séances. Pour moi, il était indispensable de maîtriser la règle et la logique de ce qui était mis en place pour pouvoir corriger les joueurs et les amener là où je le souhaitais, ou là où ils étaient capables d’aller.
Pour compléter cette réflexion sur la bascule du pratiquant vers l’arbitrage, il faut souligner que l’arbitre est dans une posture d’observation et d’analyse permanente. Certes, il y a les décisions marquantes — les penalties ou les cartons — mais sur une rencontre de 95 minutes, on compte entre 25 à 40 fautes. Le reste du temps, l’arbitre agit dans l’ombre : il observe et décode le scénario qui se joue sous ses yeux.
« Il était indispensable de maîtriser la règle et la logique de ce qui était mis en place pour pouvoir corriger les joueurs et les amener là où je le souhaitais, ou là où ils étaient capables d’aller. »
Aujourd’hui, on utilise beaucoup le terme de « momentum », mais c’est une réalité que l’on ressent physiquement en tant qu’arbitre. On perçoit les bascules : une équipe menée 2-0 à domicile qui va soudainement tout tenter pour revenir, par exemple. Vivre et observer une multitude de scénarios, parfois improbables, a été une école formidable pour moi.
Tout comme un entraîneur apprend de son confrère sur le banc d’en face, l’arbitre se nourrit de l’ensemble des acteurs, y compris des éducateurs. Je garde en mémoire des échanges ou des situations vécues avec des techniciens comme Régis Le Bris lorsqu’il était à Rennes, ou d’autres qui exercent aujourd’hui au niveau professionnel. Ce sont toutes ces observations accumulées qui ont fini par forger ma compréhension globale du jeu.
Contrairement à l’entraîneur ou à l’analyste, l’arbitre doit décoder le match sans connaissance ou étude préalable des plans de jeu. Comment parvient-on à lire et à anticiper la rencontre sous cette contrainte ?
À l’époque, en dehors des deux premières divisions, nous n’avions quasiment aucun accès aux images. Jusqu’en CFA2, les matchs n’étaient pas filmés, ou du moins les arbitres n’y avaient pas accès. Nos seules données préalables étaient le classement ou les statistiques de buts. L’essentiel des informations se récoltait donc à l’échauffement : c’est un moment crucial pour identifier les profils.
Je me souviens d’un match U19 à Nancy face à un numéro 9 athlétiquement hors norme ; immédiatement, on anticipe un possible jeu direct. Cette lecture de profil est déterminante pour adapter nos propres déplacements dès les premières minutes. L’arbitre doit rester dans l’ombre, mais il est pleinement intégré à la logique du jeu. Cela a été un véritable tremplin pour la suite de ma carrière : j’ai développé ma capacité d’observation et la gestion des émotions sous une contrainte physique forte.
En 2007-2008, je portais déjà des capteurs GPS, encore volumineux à l’époque, sous mon maillot. Sur certains matchs de Gambardella, nous parcourions 12,5 kilomètres avec une intensité très élevée. Dans ce contexte, il faut rester lucide pour analyser, compter les fautes récurrentes et imaginer les scénarios à venir. À la mi-temps, le rôle est celui d’un manager : briefer ses assistants, anticiper l’évolution de la seconde période et gérer la pression.
« L’arbitre doit rester dans l’ombre, mais il est pleinement intégré à la logique du jeu »
C’est une fonction particulière, celle du « plaisir différé ». Un arbitre ne célèbre jamais une décision bien prise, même si elle mène à un but. On ne parle de lui que lorsque cela se passe mal. Pourtant, il est le premier conscient de ses erreurs. Et si une faute de jugement survient à la 15ᵉ minute, la gestion de la suite du match devient un défi psychologique bien plus lourd qu’en fin de rencontre.
Le plus difficile est sans doute la gestion d’un premier avertissement mal ajusté. Si l’on se montre trop sévère d’entrée, la tentation de vouloir « rééquilibrer » par la suite peut mener à une perte de contrôle totale du match. C’est un exercice mental permanent : il faut courir, réfléchir, gérer le déroulement de la rencontre tout en régulant ses propres émotions et celles des acteurs sur le terrain.
Dans les fonctions d’éducateur et d’analyste que j’ai pu occuper, c’est l’arbitrage qui m’a tout apporté en termes de maîtrise émotionnelle. Cela commence par une neutralité absolue : en arbitrant des centres de formation comme le PSG, Lens ou Lille, on apprend à ne plus voir des institutions, mais simplement une opposition entre les « Bleus » et les « Rouges ».
Cette prise de recul vis-à-vis des enjeux et des noms des équipes a été une école fondamentale. Elle m’a permis de développer une vision détachée, capable d’analyser le match pour ce qu’il est réellement. En somme, l’arbitrage a été pour moi une immense école de l’observation et de l’impartialité tactique.
Votre parcours est intimement lié à l’émergence de la vidéo comme support d’analyse du jeu et vous avez contribué de l’intérieur à l’institutionnalisation de l’outil vidéo dans le football et les sports collectifs de haut niveau en général. Avec le recul, comment analysez-vous cette transformation technologique et la manière dont elle a fini par s’imposer partout ? Quelle a été votre expérience personnelle face à cette digitalisation accélérée de l’observation et de l’analyse ?
Vous avez tout à fait raison de parler de digitalisation, car la première question a longtemps été celle du stockage. En 2014, j’échangeais avec des entraîneurs de basket de Pro A, notamment à Nanterre, qui me racontaient leurs débuts avec deux magnétoscopes pour réaliser des montages VHS. Je n’ai pas connu cette époque des années 90, où la barrière technologique était un frein majeur à l’utilisation de la vidéo.
De mon côté, j’ai vécu la transition entre le DVD — que les bus régie nous fournissaient parfois — et la clé USB. Aujourd’hui, même ce support semble dépassé ; nous sommes passés à l’ère du cloud et des liens de téléchargement instantanés.
Mais au-delà du football, c’est l’évolution de la société, et particulièrement l’arrivée du smartphone, qui a tout changé. Le football a fini par digérer ces outils et comprendre comment en tirer bénéfice. Même l’entraîneur qui pouvait se montrer sceptique vis-à-vis de la technologie dans le football a fini par l’adopter à travers son usage personnel : en utilisant un iPhone pour ses mails ou ses applications. À partir du moment où chaque joueur dispose d’un smartphone, l’usage de la vidéo devient naturel et s’impose à tous.
« L’outil vidéo n’est que le support, alors que le cœur du métier reste l’étude approfondie du jeu et de l’humain. »
On ne peut plus s’y opposer aujourd’hui. Il est d’ailleurs difficile de dire si c’est le football qui a progressé de manière autonome ou si c’est simplement le reflet de notre société de l’image. Entre l’avènement de Facebook, Instagram, puis TikTok, tout s’entremêle de façon assez nébuleuse.
Pourtant, le constat est frappant : en 2014, tous les clubs de Ligue 1 n’avaient pas encore d’analyste dédié. Au début des années 2010, on voyait pointer quelques profils, mais ils n’étaient pas officiellement embauchés sous ce statut.
À ce sujet, je n’aime pas particulièrement le terme « analyste vidéo ». Je sais que c’est l’appellation courante, celle que tout le monde comprend, mais elle me semble réductrice. Le terme d’analyste du jeu et du joueur est bien plus pertinent aujourd’hui : l’outil vidéo n’est que le support, alors que le cœur du métier reste l’étude approfondie du jeu et de l’humain.
Les précurseurs, comme Samir Chamma à Nancy, Jérémie Colson à Troyes ou Cyril Duhal à Bordeaux, n’utilisaient pas forcément le titre d’analyste à leurs débuts ; ils le sont devenus par la force des choses, en structurant la pratique avec leurs staffs. Il est d’ailleurs intéressant de noter que la majorité d’entre eux occupent aujourd’hui des postes de coordinateurs sportifs ou de responsables du recrutement. Ils sont passés de l’analyse du jeu à celle du joueur, ce qui confirme que la notion d’analyste du jeu et du joueur est la plus juste.
Je tiens à cette sémantique par purisme, mais aussi par pragmatisme : en analyse « live », par exemple, on ne regarde pas l’écran, on regarde le terrain. La vidéo n’est qu’un support, au même titre qu’une observation à l’entraînement.
Cette évolution a été portée par le progrès technologique — des ordinateurs plus puissants, des formats vidéo plus fluides — mais aussi par une professionnalisation des acteurs. Contrairement à l’idée reçue d’un retard français face aux Anglais, je trouve que les clubs hexagonaux se sont remarquablement bien organisés depuis dix ans. La vidéo a été massivement absorbée entre 2015 et 2020, ouvrant aujourd’hui la voie à la data. Pourtant, c’est un changement récent : je me souviens qu’en 2014-2015, certains coachs, notamment en Ligue 2, restaient persuadés que la vidéo ne servait à rien.
« La levée des barrières technologiques a permis de gagner en efficacité et de produire des rendus concrets tout au long de la semaine. Ensuite, on a vu apparaître des profils qui souhaitaient faire de l’analyse un métier à part entière. »
Il faut réaliser qu’il y a seulement dix ans, la Ligue 2 comptait moins de cinq analystes réellement en poste. Souvent, c’était un adjoint qui s’en occupait en plus de ses missions habituelles. Le débat de l’époque portait sur la nature même de la fonction : fallait-il simplement un adjoint capable d’utiliser un logiciel de montage, ou un « hyper-spécialiste » dédié ?
L’évolution s’est faite sur deux fronts. D’abord, la levée des barrières technologiques a permis de gagner en efficacité et de produire des rendus concrets tout au long de la semaine. Ensuite, on a vu apparaître des profils qui souhaitaient faire de l’analyse un métier à part entière. En France, l’influence est venue du modèle universitaire anglais, ce qui a conduit à la création de masters spécialisés dans les sports collectifs, notamment à Montpellier, Lille, Perpignan ou encore Créteil entre 2010 et 2014. Ce sont ces cursus qui ont véritablement lancé le métier d’analyste dans le football.
D’autres fédérations ont même été plus loin en intégrant directement cette compétence dans leurs parcours de formation. La fédération de basket, par exemple, a créé ses propres diplômes fédéraux d’analyste du jeu de Basket-ball (DAJB), les positionnant comme un critère essentiel pour devenir assistant chez les professionnels. Cette institutionnalisation, qu’elle soit universitaire ou fédérale, a été le moteur principal de la professionnalisation du métier.
L’intérêt s’est propagé par les formations, mais aussi par un phénomène de mimétisme : une équipe qui ambitionne de monter cherche naturellement à reproduire les standards des clubs de l’étage supérieur. Nous avons alors atteint un point de bascule où, en l’espace de cinq ans, le paysage a été totalement bouleversé. Il est même frappant de voir certaines personnes, autrefois farouchement opposées à ces outils, en devenir aujourd’hui les plus ferventes utilisatrices, au point d’en oublier leurs réticences initiales.
Je le répète, je trouve que les clubs et les directeurs sportifs français ont été particulièrement performants dans cette transition. Ils ont su intégrer ces compétences pour en faire un standard. Aujourd’hui, cette expertise s’est généralisée : on retrouve des analystes au cœur des cellules de recrutement, mais aussi dans l’entourage direct des joueurs ou auprès des agents. Ce qui était une exception est devenu un pilier central de l’écosystème du football professionnel.
On observe parfois une confusion entre l’acquisition d’un outil technologique et la compétence réelle pour l’exploiter. Comment les clubs ont-ils géré cette transition entre l’investissement dans « la machine » et la structuration humaine nécessaire pour en tirer un vrai profit ?
L’évolution a été si fulgurante qu’en l’espace de deux ou trois saisons, tous les clubs se sont équipés des mêmes outils et ont recruté des profils pour les piloter. Cependant, une fois ces ressources intégrées, la question reste de savoir comment elles sont réellement exploitées. Là où je trouve que les clubs français ont été particulièrement performants et pragmatiques, c’est dans la structuration humaine de la fonction.
Contrairement à ce que l’on a pu observer dans d’autres pays, notamment en Angleterre où l’analyste occupait souvent un bureau à part, le modèle français a très vite intégré l’analyste directement au cœur du staff. Cette proximité physique — le fait de partager le même bureau que les adjoints, voire les mêmes vestiaires — est une différence subtile mais capitale.
En étant ainsi placé au plus près des circuits de décision, l’analyste du jeu a pu être immédiatement efficace. Cette intégration directe a permis de transformer la « matière grise » en rendus tangibles et en livrables concrets, parfaitement alignés sur les besoins quotidiens du staff technique.
« Les clubs français ont été particulièrement performants et pragmatiques, dans la structuration humaine de la fonction. Ils ont très vite intégré l’analyste directement au cœur du staff. «
Il y avait une exigence de résultats immédiats : il fallait délivrer du contenu chaque semaine. En ce sens, j’aime beaucoup l’analogie de Martin Buchheit à ce sujet : parfois, par ambition personnelle ou pour répondre à une demande du club, nous cherchons à construire une « fusée » pour aller sur la lune. Mais la réalité du terrain est différente : le coach, lui, n’a besoin que d’un vélo ou d’une voiture pour avancer. Le risque pour les hyper-spécialistes qui gravitent autour du staff est de perdre de vue l’utilité directe de leur travail pour l’entraîneur principal.
Pourtant, la période 2015-2020 a été passionnante car elle a marqué une montée en compétences collective. Les adjoints, mais aussi les entraîneurs de gardiens, ont progressé de manière incroyable. Ces derniers, très portés sur le développement individuel, ont pleinement intégré la vidéo et la data à leur quotidien.
Cette évolution a favorisé l’émergence de compétences transversales. Aujourd’hui, sur des phases comme les coups de pied arrêtés, on voit collaborer l’adjoint principal, l’entraîneur des gardiens et l’analyste. C’est là que nous avons été malins : si nous avions du retard sur le modèle anglo-saxon en 2010, nous avons su trouver notre propre voie, une organisation efficace et intégrée.
« La génération ayant exercé entre 2014 et 2020 a servi de catalyseur : elle a permis à l’ensemble des staffs de monter en compétence, tout en apprenant à définir sa propre posture »
Aujourd’hui, on dénombre plusieurs centaines de profils se revendiquant être analystes du jeu en football. C’est une base intéressante, mais ce qu’il faut retenir, c’est que la génération ayant exercé entre 2014 et 2020 a servi de catalyseur : elle a permis à l’ensemble des staffs de monter en compétence, tout en apprenant à définir sa propre posture. La question centrale était : « Où est ma limite ? »
Désormais, entre les cursus universitaires, les diplômes fédéraux et les organismes de formation privés, chacun forme des profils variés qui finissent par trouver leur place. Cyril Duhal utilisait d’ailleurs une analogie très juste à ce sujet : contrairement au secteur médical où les rôles sont strictement normés — on ne consulte pas un cancérologue pour une douleur au pied — les frontières sont beaucoup plus poreuses dans le football.
Entre 2015 et 2018, si vous preniez trois analystes dans trois clubs différents, leurs fiches de poste n’avaient rien en commun. L’un était 100 % au bureau, l’autre allait sur le terrain ; l’un gérait les coups de pied arrêtés, l’autre se focalisait exclusivement sur l’adversaire. Nous arrivons aujourd’hui à une phase de maturité où les concepts et les rôles se sont clarifiés. Ce qui est passionnant, c’est que l’arrivée massive de la data vient à nouveau bousculer cet équilibre, nous obligeant à redéfinir, une fois de plus, les missions de chacun.
Au-delà de l’outil technologique, vous avez été un connecteur essentiel dans l’écosystème de l’analyse du jeu dans le sport de haut niveau. Avec le recul, quelle valeur attribuez-vous à cette mission de mise en réseau ? Pensez-vous que ce rôle de catalyseur a été déterminant pour transformer des initiatives isolées en un paysage professionnel structuré, où ces acteurs sont devenus aujourd’hui des références du secteur ?
Le point de départ était un constat partagé : beaucoup d’analystes avaient l’impression de stagner. Nous avions des profils avec énormément de compétences, mais les staffs et les clubs n’étaient pas encore prêts à digérer tout ce qu’ils pouvaient délivrer. Puisque le métier n’était pas encore structuré et que les formations naissantes se concentraient logiquement sur les générations futures, il manquait un espace communautaire pour les acteurs en poste.
Mon rôle, à travers Sportscode/Hudl, a été de les rassembler. L’idée était de s’octroyer le droit de se rencontrer et, surtout, de faire dialoguer les disciplines. Le rugby, par exemple, était très en avance sur les usages vidéo à l’entraînement, là où le football n’en était qu’à ses balbutiements. Il s’agissait de montrer les bonnes pratiques et d’inciter ces professionnels, qui ont en permanence la tête dans le guidon, à lever les yeux pendant deux jours pour découvrir ce qui se faisait ailleurs.
« L’idée était de s’octroyer le droit de se rencontrer et, surtout, de faire dialoguer les disciplines »
Cette connexion a donné de la force à chacun. En se rencontrant, ils ont réalisé qu’ils traversaient les mêmes difficultés. Je sentais une certaine frustration chez certains ; il fallait leur rappeler l’importance de la patience et de l’humilité. Arriver en terrain conquis en prétendant mieux connaître le jeu que le staff aurait été une erreur fatale. Aujourd’hui encore, l’analyste doit rester à sa place : il est au service du collectif. J’avais ressenti une dimension particulière dans notre travail : l’idée que l’on travaille toujours, d’une certaine manière, pour le coach que l’on aura demain.
L’idée était que chacun sente qu’il n’est plus seul et qu’il participe à une progression collective. Il y avait aussi une volonté de diffuser des ondes positives à travers une vision à long terme : dans le football, les entraîneurs changent souvent de club. En persistant à faire passer des messages et à proposer des projets, même s’ils ne sont pas validés immédiatement, on prépare le terrain pour le futur. On travaille pour l’analyste qui récupérera tel ou tel coach la saison suivante. Par un jeu de chaises musicales, si tout le monde adopte cette posture, on élève mécaniquement le niveau d’exigence général.
« L’objectif était donc d’instaurer une relation de confiance suffisante pour échanger nos bonnes pratiques, voire nos données. »
Un autre point crucial était la mutualisation du travail. À l’époque, les fournisseurs de données n’offraient pas la qualité actuelle. Or, dans un championnat comme la Ligue 1, nous analysions tous les mêmes 380 matchs. Il est assez aberrant de se dire que chaque analyste, dans son coin, effectuait exactement le même travail de décryptage sur les adversaires pour 90 % des rencontres. L’objectif était donc d’instaurer une relation de confiance suffisante pour échanger nos bonnes pratiques, voire nos données.
Enfin, pour qu’un métier se développe, ses acteurs doivent impérativement se rencontrer. À cette période, presque tous les clubs ne comptaient qu’un seul analyste. Sans interlocuteur interne pour confronter nos processus de travail, nous étions isolés. Créer ce mode communautaire a permis de briser cet isolement, d’échanger sur nos méthodes et même, par la suite, de favoriser le recrutement entre pairs. C’est en se reconnaissant comme appartenant à une même profession que nous avons pu, ensemble, faire avancer la structure de nos clubs.
En rejoignant Chambly en National, puis Amiens en Ligue 1 en tant qu’analyste du jeu, vous êtes passé « de l’autre côté du miroir », en rejoignant cette communauté d’analystes que vous aviez contribué à fédérer. Avec le recul, comment avez-vous vécu cette immersion au plus près du quotidien d’un staff professionnel ?
Ma transition s’est faite par étapes. Au début, quand j’entraînais en départemental après l’arbitrage, l’analyse de performance n’était pas encore mon quotidien. Le véritable télescopage entre mes deux mondes a eu lieu lorsque je suis devenu coach en R2 à Beauvais tout en travaillant pour SportsCode. C’est en 2018, à 33 ans, que le basculement définitif s’opère : en arrivant à Amiens, le football devient mon métier à 100 %.
Rien n’était réellement planifié. J’avais mon BEF, j’entraînais au niveau régional et j’avais ma propre vision de ce qu’un logiciel pouvait apporter à un plan de jeu, mais c’est le contexte qui a dicté mes choix. Mon arrivée à Chambly, par exemple, a été impulsée par Bruno Luzi. Certains joueurs, ayant connu la Ligue 2, ne comprenaient pas l’absence de vidéo en National 1 et le staff n’avait pas forcément l’envie d’explorer cet outil, mais comme ils connaissaient mes compétences techniques, j’ai rejoint le projet.
« La technologie évolue à une telle vitesse qu’en l’espace de 18 à 24 mois, tout ce que vous avez mis en place peut devenir obsolète. Il faut sans cesse se réinventer pour rester au niveau. »
Cette période à Chambly a été un accélérateur émotionnel et professionnel incroyable. Nous jouions le maintien en championnat, tout en vivant une épopée historique en Coupe de France. Atteindre la demi-finale sur mes terres, là où j’ai grandi, m’a procuré des émotions comparables à celles de 98. Techniquement, c’est aussi un moment clé : sur un match comme celui contre Granville, j’ai eu pour la première fois le sentiment d’atteindre une précision chirurgicale dans l’analyse de l’adversaire.
Le feedback de Bruno Luzi m’avait conforté dans l’idée que j’apportais ma pierre à l’édifice. À mon échelle, j’ai simplement fait ma part de travail, au même titre que les joueurs, le staff ou les bénévoles. Mais il y a également eu un autre moment qui a contribué à cette transition : le trajet en bus vers le stade de la Beaujoire pour la demi-finale.
Lorsque j’ai vu les motards escorter notre bus au milieu de la foule, j’ai eu un déclic. Je me suis dit : si une opportunité se présente à nouveau dans un club pro, je la saisis sans hésiter. Les émotions étaient trop fortes. Cette ambiance à la Beaujoire, les supporters des Herbiers qui chantaient, cette fête populaire du football… à ce moment-là, je n’avais plus 32 ans. J’en avais huit. J’étais redevenu le gamin qui rêve devant le grand spectacle du foot. C’est là que la passion m’a rattrapé et que j’ai su que c’était ce que je voulais vivre au quotidien.
Je choisis l’Amiens SC pour vivre ces émotions. Le directeur sportif, John Williams, et l’entraîneur, Christophe Pélissier, me connaissaient déjà sous ma casquette de spécialiste technologique. En rejoignant ce staff, j’avais le sentiment que tout s’alignait et je n’ai pas été déçu. Pour l’ancien joueur de district que je suis, l’expérience a été un choc permanent.
Je ne me remettrai jamais de certains détails du quotidien professionnel : monter dans un jet privé de 30 places, voir le bus nous déposer directement sur le tarmac, ne pas passer les contrôles de sécurité habituels pour rejoindre l’hôtel… Réaliser que l’on mobilise autant de moyens pour un simple match de foot, c’est une sensation fantastique et presque irréelle.
Pourtant, malgré mon enthousiasme, je n’étais pas totalement préparé à ce qui m’attendait. C’est un constat que beaucoup d’analystes de ma génération partagent : la technologie évolue à une telle vitesse qu’en l’espace de 18 à 24 mois, tout ce que vous avez mis en place peut devenir obsolète. Il faut sans cesse se réinventer pour rester au niveau.
En ce sens, ce que dit Vincent Brunet est très juste : il faut rester curieux, car l’évolution est telle que l’on finit souvent par inventer son propre métier. En arrivant à Amiens, je maîtrisais mes outils et mes compétences techniques, mais j’ignorais tout de la réalité quotidienne d’un staff professionnel.
À Chambly, j’étais dans une position de « bénévole amélioré » : je donnais dix à douze heures par semaine en plus de mon travail, mais je n’étais pas présent aux entraînements ni impliqué dans la construction des séances. À Amiens, tout change : je suis sous contrat, présent chaque matin, toute la journée.
C’est là que je découvre un monde dont je ne possède pas les codes, n’ayant jamais été joueur professionnel. Il faut alors apprendre à se situer dans une structure complexe : à qui es-tu affilié ? Es-tu l’homme du coach ou celui du club ? Ce sont des questions de positionnement fondamentales que l’on ne soupçonne pas tant qu’on n’est pas immergé à 100 % dans le quotidien du haut niveau.
« Il faut alors apprendre à se situer dans une structure complexe : à qui es-tu affilié ? Es-tu l’homme du coach ou celui du club »
Sur cet aspect précis, je n’étais vraiment pas préparé. Les jeunes qui sortent aujourd’hui d’un Diplôme Universitaire ou d’une formation spécialisée ont une chance immense : ils bénéficient d’un temps d’incubation que nous n’avions pas. Notre génération était lancée directement dans l’arène de la Ligue 1 ou de la Ligue 2, en devant gérer le direct et les exigences du haut niveau sans filet.
Aujourd’hui, un jeune de 20 ans commence souvent par un pôle espoirs, encadré par des pairs. Il passe ensuite par un centre de formation où il occupe un rôle de numéro deux ou trois. Il lui faudra peut-être cinq ou six ans avant d’intégrer un staff professionnel, et même alors, il sera rarement seul. Ce cursus lui laisse le temps de comprendre les rouages d’un club et de se nourrir de l’expérience des autres.
De mon côté, sans passé de joueur pro et sans ce temps de maturation, j’ai tout appris sur le tas. Dans ce contexte, la première saison est capitale pour saisir les enjeux politiques et contractuels. À Amiens, par exemple, je me suis retrouvé avec un contrat de trois ans alors que Christophe Pélissier et son staff arrivaient en fin de contrat. Ce sont des détails qui peuvent créer des décalages de perception, surtout dans les moments de tension. J’ai dû apprendre à naviguer dans ces subtilités : savoir si l’on agit en tant qu’homme du coach ou homme du club. C’est un métier qui s’apprend autant par l’analyse du jeu que par la compréhension de l’humain et de l’institution.
Au-delà de la découverte des codes, comment avez-vous approché la mise en place d’une méthode une fois en poste, face aux réalités d’un club qui découvre la Ligue 1 ?
À mon arrivée à Amiens en 2018, le poste d’analyste n’existait pas en tant que tel. C’était Romain, l’un des adjoints historiques depuis le National, qui gérait les montages vidéo. Mais pour la deuxième saison du club en Ligue 1, les exigences ont changé : l’exposition médiatique s’accroît, les sollicitations des sponsors se multiplient et l’emploi du temps du staff explose. On a alors ressenti le besoin de ressources supplémentaires pour segmenter les tâches et intégrer des hyper-spécialistes.
La demande initiale de Christophe Pélissier était très pragmatique : ne rien bousculer. L’objectif prioritaire était de soulager l’adjoint de la charge de travail vidéo pour lui permettre de se recentrer sur d’autres missions. Nous avons donc fonctionné par étapes, trimestre après trimestre. Durant les trois premiers mois, ma mission était simplement de garantir la fluidité du processus existant, en faisant « la même chose que l’année passée », mais avec une personne dédiée pour assurer la continuité et la qualité du rendu.
Au fil de la saison, nous avons progressé par petites touches. Dans ce métier, on construit souvent les fondations de l’année suivante durant la saison en cours, car les fenêtres de tir pour innover sont rares. L’essentiel est d’abord de remplir sa mission, puis de devenir force de proposition en restant à l’écoute des problématiques concrètes du terrain et du staff.
« Dans ce métier, on construit souvent les fondations de l’année suivante durant la saison en cours, car les fenêtres de tir pour innover sont rares. »
Très vite, nous avons ajouté l’analyse individuelle des adversaires à notre panel. Mon rôle auprès de Christophe Pélissier — qui était un utilisateur très averti de la vidéo — consistait à « mâcher » le travail. Je produisais une analyse intermédiaire d’environ 20 minutes, basée sur des hypothèses tactiques (hauteur du bloc, forces, faiblesses), pour qu’il puisse ensuite verrouiller le montage final de 7 à 9 minutes destiné aux joueurs.
La gestion du temps était le plus gros défi, car chaque membre du staff avait sa propre timeline. Christophe voulait l’analyse du prochain adversaire dès la fin du match précédent, avant même de rentrer chez lui. L’adjoint, lui, en avait besoin cinq jours plus tôt pour construire ses séances. Je me suis parfois retrouvé à analyser trois adversaires simultanément, avant de me limiter à deux pour éviter d’être en décalage complet. Il m’est même arrivé de trop anticiper : le jour d’un match, si un joueur me posait une question sur son adversaire direct, j’avais parfois du mal à lui répondre instantanément car mon esprit était déjà plongé dans l’analyse des cinq matchs du futur adversaire, entamée le matin même à l’hôtel.
« L’enjeu est de réussir ce triple défi : assurer les livrables, rester en phase avec ses collègues du staff et garder un lien organique avec les joueurs. »
À force d’anticiper les échéances à M+2, on finit par basculer dans une forme de schizophrénie temporelle. Mon obsession était de faire gagner du temps au staff, mais j’ai fini par me heurter aux limites de l’ultra-organisation. Il m’est arrivé, un jour de match, de réaliser que j’avais clôturé l’analyse de l’adversaire du jour depuis deux semaines. Face à un joueur qui me posait une question, je devais parfois réfléchir à deux fois pour me rappeler si son vis-à-vis était gaucher ou droitier, car mon esprit était déjà projeté sur les matchs suivants.
J’ai compris qu’à trop vouloir anticiper, on risque de se déconnecter du quotidien des joueurs et du groupe. J’ai donc dû m’imposer des garde-fous. L’enjeu est de réussir ce triple défi : assurer les livrables, rester en phase avec ses collègues du staff et garder un lien organique avec les joueurs. Trop de recul tue la proximité. Aujourd’hui, je suis convaincu que l’analyste doit être capable de répondre à un joueur le jour J de manière fluide et naturelle. La technologie doit soutenir la performance, mais elle ne doit jamais nous éloigner de l’instant présent du vestiaire.
L’organisation des clubs change souvent au gré des propriétaires et des directions sportives. Dans ce contexte mouvant, à quoi ressembleront les staffs à l’avenir alors que le nombre d’intervenants autour de l’équipe ne cesse de grandir ?
Lorsque l’on observe l’évolution actuelle, on constate une expansion rapide du nombre de spécialistes gravitant autour du staff et des joueurs. Si l’on suit la logique des « gains marginaux », des domaines comme la préparation mentale sont devenus des sujets centraux, au même titre que les problématiques de santé au travail ou de burn-out, dont on parle désormais plus librement.
Dans l’analyse du jeu, nous assistons à un morcellement de plus en plus fin des leviers de performance. Après les coups de pied arrêtés, on voit apparaître des experts pour les touches, par exemple. Mais cette hyper-spécialisation comporte un risque majeur pour le décideur : le coach se retrouve parfois noyé sous une multitude de rapports provenant de tous les côtés.
L’enjeu pour l’entraîneur est alors de réussir à synthétiser ces données sans tomber dans une simplification à outrance. On ne peut pas se contenter d’un système binaire de « feu vert ou feu rouge » ; on ne recrute pas des experts de haut niveau pour obtenir des réponses aussi réductrices. Tout l’équilibre réside dans la capacité à délivrer une information pointue qui reste exploitable pour la prise de décision.
« Dans l’analyse du jeu, nous assistons à un morcellement de plus en plus fin des leviers de performance. »
L’idée selon laquelle le nombre d’intervenants autour des joueurs va continuer de croître semble inévitable, sous réserve que l’économie du football le permette. Toutefois, dans ce monde d’hyper-spécialistes, il est certain que tout le monde ne pourra pas avoir un accès direct à l’entraîneur principal. Nous nous dirigeons vers une organisation par départements, sur le modèle de ce qui existe déjà dans le secteur médical : le médecin chef centralise les informations des kinés et ostéopathes pour les synthétiser auprès du coach.
À l’avenir, on peut imaginer un fonctionnement similaire pour la performance. L’entraîneur principal managerait avec son adjoint numéro un ainsi que le directeur sportif. L’adjoint numéro un, quant à lui, piloterait une équipe de cinq ou six spécialistes (adjoints 2, 3, 4, préparateurs physiques, analystes), car au-delà de ce nombre, le management devient inefficace. Ces adjoints deviendraient des chefs de pôles thématiques.
Cette structuration répond aussi à une nécessité stratégique pour les clubs. Puisque la durée de vie moyenne d’un entraîneur est de 18 mois, le club ne peut plus se permettre de repartir à zéro à chaque changement de staff. L’enjeu est donc de jumeler la cellule propre au coach avec une structure club pérenne, capable de conserver la data et les processus de travail malgré la valse des entraîneurs.
« Tout l’équilibre réside dans la capacité à délivrer une information pointue qui reste exploitable pour la prise de décision. »
Cette cohabitation entre la structure pérenne du club et le staff mobile de l’entraîneur impose une dynamique particulière : il faut travailler au quotidien comme si l’on allait rester dix ans ensemble, tout en sachant que le cycle peut s’arrêter dans deux mois. Cela exige une communication exemplaire pour éviter l’écueil majeur de l’hyper-spécialisation : l’effet d’œillères.
Plus on devient pointu dans son expertise, plus on risque de croire que son domaine est le seul levier de la performance. C’est une erreur. Nous devons avoir la responsabilité de faire un pas de côté pour relativiser notre propre apport. Il faut accepter que le staff ne vienne « picorer » que 10 ou 15 % de notre travail. Même si seulement 2 % de nos analyses sont utilisées, c’est déjà une victoire, car l’essentiel est que l’information transmise soit utile au collectif et s’articule avec les autres services.
À l’avenir, je pense que le directeur sportif devra isoler un « premier cercle » autour du staff. Ce groupe restreint servira de référent et d’interlocuteur prioritaire pour toutes les structures périphériques de haute performance. Enfin, même si l’économie des clubs pourrait forcer une réduction de la voilure, un nouveau paramètre entre en jeu : les joueurs, de leur côté, se prennent de plus en plus en main de manière individuelle.
« L’enjeu est donc de jumeler la cellule propre au coach avec une structure club pérenne, capable de conserver la data et les processus de travail malgré la valse des entraîneurs. »
L’évolution que nous avons connue avec la préparation athlétique, puis avec l’analyse du jeu s’appuyant sur la vidéo et la data, est en train de se reproduire avec la préparation mentale. Mais une question fondamentale se pose : ces expertises doivent-elles être intégrées au club ou rester à l’initiative du joueur ?
Aujourd’hui, nous voyons de plus en plus de joueurs s’entourer de leur propre staff : préparateur physique personnel, analyste de jeu dédié (souvent via leur agent), diététicien, voire cuisinier. Le risque majeur est le manque de communication entre ces deux sphères. Il arrive encore trop souvent qu’un joueur travaille une qualité athlétique en club et son opposé l’après-midi même avec son coach privé, créant des charges d’entraînement démesurées. Le staff du club n’est malheureusement mis devant le fait accompli que trop tard.
Dans les années à venir, l’enjeu sera donc la coordination de cet écosystème. Si l’organisation d’un club veut rester performante, elle devra être « carrée » et capable de dialoguer avec les satellites du joueur. La vraie question prospective est là : qui, au sein du staff, sera chargé de cette gestion transversale ? Faudra-t-il un adjoint spécifiquement dédié à la supervision de ces intervenants externes pour garantir la cohérence globale de la performance ?
Au regard de la puissance de calcul inédite, des perspectives de collectes et de traitement de données, mais aussi d’automatisation, dans quelle mesure la technologie va-t-elle « augmenter » les capacités de l’analyste et probablement changer la nature même du métier ?
Nous vivons déjà cette transformation au quotidien, et cela commence par l’outil de base : la caméra. Il y a encore peu de temps, l’analyste devait filmer lui-même avec un caméscope classique. Aujourd’hui, avec l’avènement des caméras automatiques, fixes ou mobiles, même un club de niveau régional peut automatiser ses prises de vue. Ce gain de temps immédiat permet à l’analyste de se décharger de la contrainte technique pour se concentrer sur ce qui a réellement de la valeur.
Le second levier, c’est l’automatisation de la collecte de la donnée. En 2016, nous en étions aux balbutiements ; aujourd’hui, nous sommes capables de contextualiser le jeu avec une précision chirurgicale. On capte le positionnement de chaque joueur 25 fois par seconde, ce qui génère plus de 3 millions de points de données par match. Là où l’on devait autrefois séquencer visuellement et manuellement chaque principe de jeu, aujourd’hui on est capable de l’automatiser.
En automatisant une tâche qui me prenait 12 heures par semaine, je peux enfin consacrer ce temps à l’analyse pure. Mais le véritable changement d’échelle est ailleurs : cette automatisation ne s’applique plus seulement à nos 38 matchs de championnat, mais peut s’étendre à une trentaine de ligues mondiales simultanément. On entre alors dans l’ère de la comparaison globale : je ne me contente plus d’analyser ma performance, je sais exactement où je me situe par rapport aux autres.
Pour moi, une donnée brute, c’est comme les résultats d’une analyse de sang : elle n’a de sens que si elle est mise en perspective. Dans un bilan médical, on regarde sa valeur actuelle, mais on la compare systématiquement à la norme de la population et à son propre historique. Dans le football, c’est la même chose : aucune donnée n’est « bonne » en soi, elle est toujours relative à un contexte.
« Une donnée brute, c’est comme les résultats d’une analyse de sang : elle n’a de sens que si elle est mise en perspective »
Auparavant, il était humainement impossible pour un analyste seul de comparer son plan de jeu à l’échelle de tout un championnat, et encore moins de l’Europe. Aujourd’hui, la technologie nous permet de déléguer à la machine un certain nombre de tâches. La question n’est plus de savoir si l’outil est parfait, mais si son degré de fiabilité est suffisant pour nous faire gagner un temps précieux. Est-il pertinent de passer des heures manuellement pour gagner 2 ou 3% de précision supplémentaire ? Probablement pas.
Cette puissance de calcul nous ouvre les portes d’une analyse comparative inédite. On peut désormais aller chercher des réponses à des questions stratégiques complexes. Par exemple : une équipe située dans le dernier tiers des masses salariales est-elle condamnée au jeu direct ? En s’appuyant sur la donnée on peut identifier, partout en Europe, des clubs aux moyens limités qui réussissent pourtant à produire du jeu. La technologie devient alors un outil d’exploration et de compréhension. Paradoxalement, alors qu’on pourrait craindre que l’automatisation détruise des emplois, il n’y a jamais eu autant d’analystes et de fournisseurs de données sur le marché.
« Le métier d’analyste est né de la technologie et continue de grandir avec elle »
Contrairement à d’autres secteurs où l’automatisation a supprimé des postes, le métier d’analyste est né de la technologie et continue de grandir avec elle. Nous ne sommes pas dans une logique de remplacement, mais de précision croissante. Plus nous irons dans le détail de la donnée, plus il faudra paradoxalement une connaissance pointue de l’activité « football » pour l’interpréter.
Nous suivons le même cycle que la préparation physique : au début, on faisait appel à des spécialistes de l’athlétisme, puis les formations universitaires se sont adaptées. Aujourd’hui, nous avons beaucoup de profils issus de l’informatique ou des écoles d’ingénieurs, mais d’ici dix ans, les cursus STAPS auront totalement intégré cette culture de la donnée. L’enjeu est d’éviter les analyses « hors-sol ».
Enfin, je porte un regard optimiste sur notre modèle français. Face à une culture anglo-saxonne qui peut parfois s’enfermer dans les chiffres jusqu’à la rupture, nous conservons une culture latine qui nous pousse à réagir dès le premier signal d’alerte. Cette capacité à réguler et à ne pas « boire la tasse » est une force. Entre nos universités et les différents acteurs de la formation qui proposent des contenus de plus en plus qualitatifs, la France est au rendez-vous pour former des analystes capables d’allier la rigueur des processus et l’intelligence du jeu.
« Plus nous irons dans le détail de la donnée, plus il faudra paradoxalement une connaissance pointue de l’activité « football » pour l’interpréter. »
Au-delà des outils, ce qui nous définit, c’est cette volonté constante de progresser, de ne jamais se contenter d’un « c’est bien ». Mais malgré toute cette préparation, un match de foot restera toujours d’une complexité folle. On peut tout anticiper, mais le résultat pourra toujours basculer sur une glissade ou un fait de jeu imprévisible.
En réalité, l’analyse et la data travaillent sur le passé. Nous ne faisons que construire des hypothèses pour demain. L’enjeu, c’est d’avoir l’humilité d’accepter que nos scénarios puissent être erronés. Mon grand regret à Amiens est de ne pas avoir tenu un carnet de bord pour comparer systématiquement ce que nous avions prévu avec la réalité du terrain. C’est le seul moyen d’éviter le « biais de confirmation » et de se remettre en question si nos prévisions tombent régulièrement à côté.
Au fond, notre travail sert à donner une structure et de la confiance : le club et les joueurs savent que le maximum a été fait. Mais une fois que l’arbitre siffle, le match appartient aux joueurs et à leur capacité de d’anticipation. C’est toute la beauté de ce sport : contrairement à d’autres disciplines, la théorie des jeux est bousculée par un score si faible qu’une équipe peut subir tout le match, n’avoir que 20 % de possession et finir par l’emporter sur un coup du sort. On travaille pour réduire l’incertitude, mais c’est cette part d’irrationnel qui rend le football unique.
Qu’est-ce que toutes ces expériences vous ont appris sur la nature humaine et quel regard portez-vous sur le lien entre l’être humain et l’outil, entre l’être humain et la technologie ?
C’est une question complexe. Sur le lien être humain-machine, je dirais qu’il faut garder en tête que la performance ne se construit qu’avec les êtres humains. Le risque, c’est qu’en nous rapprochant trop de la machine, nous finissions par nous éloigner de nos collègues et de la réalité du staff.
Il est donc crucial de comprendre les limites de la technologie. Elle doit rester une aide : c’est à nous d’utiliser l’outil, et non l’inverse. Nous devons garder une forme de clairvoyance sur ce que la donnée peut — et ne peut pas — nous dire.
Même si nous disposons aujourd’hui d’une quantité phénoménale de points de données, nous ne captons que ce que nous sommes capables de générer techniquement. Il reste, et il restera sans doute toujours, une immense part du jeu qui nous échappe, des choses invisibles que la machine ne saisit pas encore.
C’est un peu comme le VAR aujourd’hui : on a le sentiment qu’on voit tout parfaitement, mais c’est faux. Il y a des contacts que l’on rate à cause du nombre d’images par seconde. On voit maintenant des situations où des arbitres — et on l’entend puisqu’ils sont sonorisés — sont convaincus d’avoir vu un contact, alors que le VAR ne le montre pas. Alors, qui a raison ? On pense que le VAR règle 98 % des litiges, mais qu’en est-il des 2 % restants ? L’arbitre a vu quelque chose qui n’est pas visible à la vidéo, mais est-ce que ce contact existe réellement ?
Sur la partie données, c’est la même chose. Nous utilisons les informations que la technologie nous donne, mais il faut continuer à se questionner : quelles sont les données que je n’ai pas ? Il faut donc savoir faire ce pas de côté et décider en sachant que notre vision est partielle.
C’est le principe du système d’apprentissage : « savoir que l’on ne sait pas ». Même avec ChatGPT ou d’autres outils qui nous donnent l’impression d’être omniscients, on ne sait pas tout. Pour prendre une décision juste, la question essentielle reste : quelles sont les informations qui me manquent ?
Sur la nature humaine, la plus grande leçon — et c’est quelque chose qui m’a vraiment retourné — c’est de voir autant de joueurs de foot malheureux. On imagine souvent qu’ils mènent une vie de rêve, mais la réalité est plus complexe. J’ai compris que la réussite, l’argent et la notoriété créent un vide autour de soi. Ces sportifs finissent par être torturés par une question que l’on ne se pose pas quand on a moins de succès : « Pourquoi tous ces gens sont-ils autour de moi ? Sont-ils là par intérêt ou par amitié sincère ? » Cette méfiance permanente rend leur quotidien difficile à gérer humainement.
Enfin, il y a cette phrase de Nicolas Dehon qui m’est restée : « Le foot fabrique des monstres ». Et je pense qu’il a raison. Il n’y a pas que des gens bien intentionnés dans ce milieu, il y a des gens qui vont abuser de vous. Mais mon principe a toujours été de me dire : ce n’est pas parce que ce milieu crée quelques monstres qu’il n’y a que des monstres. L’enjeu, c’est de ne pas en devenir un soi-même.
Il ne faut pas se fermer à cause de ces mauvaises expériences, car il ne faut surtout pas rater la prochaine belle rencontre. C’est peut-être ça, ma réponse : rester lucide sur les dérives du milieu, sans jamais perdre sa propre humanité.
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