Pour une conception globale du football

Martí PERARNAU est journaliste et écrivain et à écrit 3 énormes livres permettant de découvrir Pep GUARDIOLA au travers de ses étapes barcelonaise, munichoise et mancunienne (El Largo Viaje de Pep, Herr Pep et Pep Guardiola : La Métamorphose). C’est aussi un livre qui offre une plongée au cœur de la Masia (Senda de Campeones) et une revue sportive pluridisciplinaire de grande qualité, The Tactical Room.

Ancien athlète de haut niveau ayant participé aux Jeux Olympiques de Moscou en 1980 (saut en hauteur), nous avons profité avons profité de cette entretien pour connaitre sa vision du football.

Qu’est ce que vous évoque le terme « performance » ?

Ça c’est une bonne question ! L’athlète que j’étais, envisageais la performance à 2 niveaux. Le 1er niveau, était relatif à la compétition à laquelle j’allais participer et donc à l’entrainement qui allait être mis en place afin d’être au même niveau que mes adversaires lors de cette compétition. Par exemple, s’il s’agissait d’une épreuve régionale comme le championnat de Catalogne, le but était d’atteindre un niveau de forme permettant de gagner ou finir dans les 3 ou 4 premiers. Mais si il y avait un championnat d’Europe prévu 2 mois après, il était nécessaire d’adapter mon état de forme au travers de l’entrainement, afin d’arriver à ce championnat d’Europe dans une forme qui permette d’être dans les 10 premiers par exemple.

Cela veut dire qu’en athlétisme, nous n’avions pas toujours la même exigence, les mêmes besoins, en fonction de la compétition à préparer. Le niveau de performance attendu n’étant pas régulier au cours d’une saison, il fallait donc adapter son entrainement et sa façon d’appréhender la compétition. Cela n’existe pas en football parce qu’on doit être compétitif durant toute la saison. Du premier au dernier match. Et les grandes équipes doivent en plus être dans leur meilleure forme pour les moments clés de la saison. C’est le cas des équipes qui luttent pour un titre national ou un titre européen et qui doivent être à leur meilleur niveau au mois d’avril/mai.

Le deuxième niveau est un peu plus philosophique. Être performant n’est pas la même chose pour tout le monde. Par exemple, être performant, ce n’est pas la même chose pour Leo Messi ou pour Falcao. C’est à dire que Leo Messi, il peut être loin de son véritable niveau et marquer 3 buts par match Ce n’est pas le cas de joueurs comme Falcao ou encore Timo Werner. Par exemple, pour que Timo Werner marque 3 buts par match pendant plusieurs mois, il doit être hyper-performant. Ce n’est pas le cas de Leo Messi. Messi, il peut être en petite forme et marquer 2 buts par match. Ou il peut réaliser une performance qui, en rapport avec le niveau général moyen, peut être considérée comme époustouflante mais qui reste loin du niveau absolu de Leo Messi.

Finalement, la question de la performance est une question très individuelle ou bien liée au niveau de chaque participant à une compétition (un joueur ou une équipe). Barcelone peut gagner plusieurs matchs d’affilée en Liga ou en Champions, comme c’est le cas actuellement, mais il est très clair qu‘ils ne sont pas dans une grande forme et que le rendement de l’équipe n’est pas extraordinaire relativement à leur véritable potentiel… Mais malgré une organisation collective actuellement non optimale, ils ont gagné plusieurs matchs, probablement parce qu’il y a une grande différence entre le Barça et les autres équipes. Cela nous permet donc d’appréhender la performance sous un angle différent. C’est à dire qu’une équipe qui est très bonne (potentiel) mais qui n’est pas dans une très bonne forme peut quand même être performante (résultat) et donc gagner ses matchs sans être brillante.

Alors qu’est ce qu’une équipe, un joueur, un entraineur performant ?

C’est très difficile à dire parce qu’on dit toujours que celui qui est performant est celui qui a gagné. Selon les journalistes, les supporters… Mais souvent il y a des joueurs, des équipes et des entraineurs qui sont performants mais qui ne gagnent pas.

Par exemple, je connais un peu Christian Streich l’entraineur de Freiburg en Bundesliga. Pour moi c’est un entraineur très performant et son équipe aussi. Mais Freiburg finit toujours entre la 8ème et la 12ème position en Bundesliga. L’équipe n’a jamais gagné le championnat et n’a quasiment aucune option pour le gagner, ni même lutter pour une place en Champions. Je dis ça parce que je connais un peu le club, l’entraineur et les joueurs. C’est une équipe modeste, d’une petite ville avec un petit budget et un entraineur peu connu. Mais ils jouent toujours d’une manière qui est adaptée à leur rival. Par exemple lorsqu’ils jouent contre le Bayern ou le BVB, ils joueront de manière différente. Ils s’adaptent très bien à leurs rivaux…

Pour moi c’est une équipe performante, mais c’est une équipe peu connue qui ne réalise pas de performances médiatiques, européennes, universelles… Ce sont des performances discrètes, silencieuses… Personne ne reconnaitra ces performances sauf les gens qui habitent Freiburg. Il y a d’autres équipes dans des grandes villes, avec de grands joueurs, avec des investissements importants et des entraineurs qui sont bons mais qui luttent pour finir comme Freiburg. Hambourg par exemple. Alors qu’en réalité on ne peut pas comparer Hambourg et Freiburg. Sur aucun plan : histoire, budget, rien… Alors qui est le plus performant ? Pour moi ce n’est pas Hambourg mais Freiburg.

On a toujours la tentation de mesurer la performance exclusivement du point de vue comptable. Cette équipe a vaincu telle ou telle équipe, alors le perdant n’est pas performant. Pour moi c’est une erreur, parce qu’ une équipe très performante comme le Bayern par exemple, lorsqu’elle a enregistré une dizaine de blessures graves s’est écroulée. Parce que finalement, quand tu as 6,7,8 joueurs très importants dans ton équipe qui sont blessés, tu ne peux pas résister. On l’a donc vu au Bayern mais aussi à Barcelone, au Real Madrid ou à Manchester United, etc. Alors oui je crois qu’on doit tenter d’évaluer une équipe pas seulement en rapport avec le résultat mais en relation avec son potentiel réel.

On a l’impression que la performance est quasi exclusivement observée d’un point de vue extrinsèque, c’est à dire en rapport avec le résultat d’une équipe face à une autre. Là vous sous entendez qu’elle peut être aussi envisagée d’un point de vue intrinsèque, c’est à dire de soit ou de l’équipe par rapport à ce que l’équipe peut faire. C’est ca ?

Je crois que oui. La performance est toujours relative. Surtout que dans le football il n’existera jamais de performance absolue étant donné qu’une équipe en affronte une autre… En athlétisme, lorsque Usain Bolt fait 9.58 sur 100m, il réalise le record du monde, ca c’est une performance absolue. Au foot cela n’existe pas. On peut gagner la Champions sans réaliser une « performance » brillante ou extraordinaire…

Il y ‘a donc une dimension extrinsèque et une dimension intrinsèque. La dimension extrinsèque est liée à l’adversaire que l’équipe affronte. Ce n’est pas la même chose d’évaluer la performance d’une équipe quand elle joue contre Angers ou quand elle affronte le Real. Ca c’est une mesure extrinsèque mais qui est absolument importante pour évaluer ta propre performance. Tu peux perdre 5.0 contre le Real Madrid et faire une bonne performance parce que tu es une « petite » équipe qui évolue dans la seconde moitié du tableau du championnat. Je crois qu’on doit tenter d’évaluer la performance même si c’est très difficile de le faire au delà du résultat. Mais on doit tenter de le faire du coté extrinsèque et intrinsèque. C’est à dire qu’il faut la mesurer en rapport avec ton adversaire mais aussi en rapport avec ton potentiel.

La question du potentiel est intéressante mais difficile à définir. Qu’est ce que le potentiel ? Prenons l’exemple de l’arrivée de Dembélé à Barcelone. Le potentiel de Dembélé quel est-il ? Est-ce qu’il correspond à ce qu’il est capable de faire aujourd’hui, ce qu’il peut apporter pour contribuer au jeu de l’équipe ou c’est ce qu’on imagine qu’il pourra faire dans quelques mois pour aider l’équipe ?

Je crois que du coté des entraineurs et du staff technique, surtout lors des étapes de formation plus qu’à haut niveau, c’est un peu plus simple d’évaluer le potentiel d’un joueur et travailler « sereinement » avec lui. Parce qu’on peut définir des objectifs indépendants du résultat mais liés à l’activité (tactique, technique, physique…) pour chaque joueur durant sa formation. On peut alors évaluer la progression du joueur en fonction de ces objectifs. C’est plus difficile au plus haut niveau. Mais je crois qu’un entraineur qui a un joueur comme Dembélé dans son effectif, peut faire l’analyse suivante : le Dembélé qu’on a vu au BVB avait une formidable capacité à dribbler, était ambidextre et très rapide mais rencontrait des difficultés dans la prise de décision notamment. C’est une analyse très simple, mais je crois que ce sont des éléments que l’entraineur de Barcelone va tenter d’optimiser avec le joueur à travers l’entrainement. Mais cela n’est jamais facile parce qu’on tente d’optimiser le rendement du joueur, relativement à son potentiel, en parallèle de la gestion de la compétition (championnat, coupe, coupe d’Europe) qui est elle même très cruelle…

Vous faites souvent référence à l’histoire du football en disant qu’au-delà de la connaissance de l’activité elle permet de mieux comprendre l’évolution du jeu. Pourquoi ?

Je crois qu’en football, en terme d’organisation interne du jeu, presque tout a été développé en 150 ans d’histoire du football. Le jeu offensif a été le premier à naitre. Puis le jeu défensif s’est développé en réaction au jeu offensif, jusqu’à l’avènement du « catenaccio » italien. Le 3ème grand mouvement, la 3ème organisation, c’est ce qu’on appelle le football TOTAL. Il existe des mots différents pour le caractériser dans certains pays. On a parlé du football Total des hollandais, mais aussi de football intégral, de football liquide, mais finalement c’est seulement un synonyme de « jouer » ! Attaquer et défendre en ensemble…

Ces 3 grands mouvements ou organisations se sont développés pendant 150 années. Quelques fois c’est le football offensif qui a dominé, puis le défensif puis le Total. Puis les entraineurs ont développé des systèmes tactiques qui permettent de développer ces 3 mouvements. Prenons un exemple : la pyramide inversée ou 2-3-5 de la fin du 19ème, début du 20ème siècle. Je crois qu’aujourd’hui, pour un entraineur, c’est très intéressant de connaitre son origine, l’étudier pour savoir ce qu’il s’est passé il y a 100 ans, les problèmes rencontrés dans son utilisation, les recours employés pour freiner les contre attaques de l’adversaire…. Connaitre cela est une information importante pour les entraineurs d’aujourd’hui. Savoir qu’il y a 100 ans il y avait déjà le faux 9 et que ce n’est pas une « invention » de Guardiola en 2009 avec Leo Messi. Que 90 ans plus tôt il y avait déjà un joueur qui jouait de cette manière. Je crois que cela apporte des informations très riches pour tenter de faire mieux avec son équipe.

Quand vous parlez du rôle de faux 9, vous pensez à Higdekuti avec la Hongrie ou à la Máquina de River Plate ?

Il y avait Adolfo Pedernera avec la Máquina qui jouait déjà en faux neuf, mais aussi des joueurs anglais qui jouaient dans cette position. L’histoire du football est très étonnante… Je ne parle pas de l’histoire populaire, très connue, c’est à dire celle de la Hongrie qui un jour de novembre 1953 a vaincu les anglais à Wembley pour la première fois. Cette histoire, tout le monde la connait et tout le monde parle des « Magyars Magiques », avec les Puskas, Higdekuti, etc…

Mais c’est aussi très important de connaitre les « petites histoires ». Par exemple, qu’il y avait un gardien de but hollandais (Reiner Beeuwkes) lors des JO de Londres en 1908, qui disait déjà qu’il était le 3ème défenseur de son équipe. Il disait «Il y a déjà 2 défenseurs dans mon équipe, il ne faut pas qu’il y est un 3ème défenseur parce que je peux jouer avec les pieds… ». Ça semble être anecdotique et lointain (1908) mais cela nous dit déjà beaucoup de choses sur le rôle de gardien de but. C’est à dire qu’il y a plus de 100 ans, il y avait déjà un gars en Hollande qui pensait faire la même chose que Manuel Neuer ou Ter Stegen maintenant…

Alors oui, je crois que c’est très important pour les entraineurs d’aujourd’hui, mais aussi les joueurs de voir que ce n’est pas Manuel Neuer qui a inventé le rôle de gardien-libéro. Il y a 110 ans, un gars jouait déjà comme ça…

Je comprends que les journalistes et le public ne connaissent pas cela. Mais les entraineurs doivent connaitre ces choses là afin d’aider leurs joueurs et leurs équipes à progresser et à appréhender une activité complexe comme le football.

Pour Marcelo Bielsa, il y a 2 manières d’appréhender le football lorsqu’on est entraineur ou joueur. En étant protagoniste, c’est à dire en prenant l’initiative ou à l’inverse en étant dans la « spéculation », l’attente de l’erreur de l’adversaire ce qui est une autre manière de jouer mais tout aussi valable. Qu’en pensez-vous ?

Premièrement, je crois que les 2 visions proposées par Bielsa sont correctes. Les 2 façons sont légitimes. On connait des équipes qui planifient presque tout et d’autres quasiment rien. Et on peut gagner des 2 façons. J’écoutais il y a quelques temps Juanma Lillo à la suite d’une victoire 3.0 de son équipe (Nacional). En 1ère mi-temps son adversaire n’avais pas passé la ligne médiane mais a tiré une fois depuis sa moitié de terrain et a failli marquer… Juanma a alors dit « on peut voir que s’ils avaient marqué ce but, il est possible de gagner un match sans sortir de sa moitié de terrain… ».

Au foot on peut gagner de beaucoup de manières différentes ! On voit aussi beaucoup d’équipes qui en apparence semblent planifier des choses… Par exemple, elles essaient de repartir depuis le gardien, ce qui peut laisser penser qu’elles tentent de créer des supériorités depuis l’arrière mais qui, après cette phase d’initiation, semblent moins savoir pourquoi elles ont initié les choses de cette manière…. Aussi, je crois qu’il y a un phénomène d’imitation de quelques mouvements comme la « sortie lavolpienne » (explication en espagnol par La Volpe => Salida Lavolpiana) par exemple, ou ce qu’on appelle en espagnol « la salida limpia del balon ». Sortir le ballon proprement et ensemble, à partir du gardien et des défenseurs. Mais je crois que dans beaucoup de cas, c’est une imitation de certaines grandes équipes : Barcelone, Bayern, Manchester City… Après cette première phase les équipes font ce que les joueurs ont comme inspirations.

Je crois que dans un sport ou il y a autant de possibilités d’erreurs, autant de questions affectées par la chance, on doit tenter de planifier un peu plus. La 1ère, la 2ème et si il est possible la 3ème phase de jeu jusqu’à arriver à la surface adverse ou il est difficile de planifier les choses parce que dans les moments décisifs de l’attaque c’est le talent et l’inspiration des joueurs qui vont faire la différence. Mais je crois qu’il est mieux pour une équipe de planifier les chemins possibles, et à emprunter pour arriver à la surface adverse.

De plus en plus d’entraineurs essaient justement d’atteindre la surface adverse au travers des principes du jeu de position. Que ce soit en Allemagne, en Angleterre, évidemment en Espagne mais aussi en Amérique du Sud. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Il y a eu beaucoup de grandes équipes dans l’histoire. Il y a eu beaucoup d’équipes « offensives » au début de l’Histoire et il faut remonter au 19ème avec les premières équipes écossaises et anglaises. Puis il y a eu des équipes défensives avec le Arsenal de Herbert Chapman , même si ce n’était pas seulement une équipe défensive, elle a été une des équipes qui a permis de voir le football d’une manière différente. Puis on a vu l’Inter de Helenio Herrera qui a été une grande équipe défensive.

Mais on peut voir un lien très clair dans la façon de jouer de beaucoup de grandes équipes dans l’histoire : La Máquina de River, Millonarios Futbol Club (période Di Stéfano), la Hongrie de Puskás , le Real de Di Stéfano, le Santos de Pelé, l’Ajax et la Hollande de Cruijff. Et aussi d’une manière peut être un peu différente le Milan de Sacchi, le Barça de Cruijff et le Barça de Pep bien sur… Toutes ces équipes et bien d’autres ont un lien commun : une conception globale du football.

Il y a longtemps Carlos Peucelle, ancien joueur de la Máquina, écrivait justement sur celle-ci : Fútbol todo tiempo. C’est à dire : tout le monde attaque, tout le monde défend. C’était 35 ans avant la Hollande de Rinus Michels et Johan Cruijff… Il y a donc ce lien entre toute ces équipes, et le « juego de posicion » est un peu la suite de ce processus de jeu total qui tente d’attaquer et de défendre tous ensemble et tout le temps. Si on se souvient des meilleurs matchs du Barça et du Bayern de Pep, on voyait une équipe qui tentait d’avoir la balle, offensive, mais très solide défensivement. Tous les joueurs pouvaient être considérés comme offensifs mais aussi défensifs. Le « juego de posicion » est aujourd’hui très bien documenté, mais pour moi c’est un processus qui a débuté avec la Máquina en Argentine et qui à travers les années a abouti au « juego de posicion ». Je crois qu’on peut voir qu’il y a un lien très fort depuis 75 ans entre la Máquina et le « juego de posicion » actuel.

Aujourd’hui les principes liés au « juego de posicion » sont très bien documentés, comme dans l’excellent dossier de Dani Fernandez (Tactical Room N°25). Il y est d’ailleurs question, comme dans votre livre Pep Guardiola : La métamorphose, de « juego de ubicación ». Cette définition semble être une manière d’apporter de la nuance à cette notion de position. On peut être bien positionné dans le mauvais espace ou mal positionné dans le bon espace et inversement. Ces nuances permettent de mieux comprendre ce qui a pu être proposé au Bayern, ce qui est mis en place a City ou bien entendu à Barcelone. Finalement on a la sensation que le jeu de position est plus complexe qu’être « bien positionné » ?

En football, comme dans toute discipline complexe, certains éléments ont peu d’intérêt pour les journalistes et ne sont donc pas transmis au public. Mais ce n’est pas une question uniquement liée au football. C’est aussi le cas dans d’autres disciplines sportives mais aussi dans la science. Il y a quelques mois il y a eu une actualité très importante concernant les trous noirs. On a pu observer pour la 3ème fois, à des années lumières, la collision entre 2 trous noirs. C’est une question scientifique que peu de journalistes relayeront et pourtant c’est une information importante pour la communauté scientifique.

Bien sur je ne veux pas comparer cette découverte scientifique et le juego de posicion, mais pour les journalistes normaux qui sont plutôt préoccupés par le résultat de telle équipe ou par les déclarations de tel entraineur, connaitre la différence entre juego de posicion, juego de ubicación, placement ou position, n’est pas une priorité. Le résultat est que la connaissance du football prend un chemin et le journalisme et le public en prennent un autre. C’est pourquoi je pense que les entraineurs doivent connaitre l’histoire du football et ce qu’il y a autour du football, de son histoire et ses différents mouvements. C’est une 1ère réflexion sur ce sujet.

La 2ème est que je ne crois pas que le juego de posicion soit la fin de ce processus. Je crois que comme dans toute activité humaine et toutes discipline sportive, il y a une véritable marge de progression. C’est pourquoi une personne, comme Juanma Lillo, qui étudie le juego de posicion, propose de le nommer « juego de ubicacion ». Il y a aussi toutes les études sur la complexité et finalement je crois que nous progresserons sur ce terrain. Je ne sais pas de quelle manière, je ne suis pas un intellectuel ou un étudiant du sujet, je suis seulement un observateur. Je ne peux pas dire quelles seront les prochaines évolutions, mais ce que je sais c’est que des gens comme Pep Guardiola, Juanma Lillo, Paco Seirul·lo, Vitor Frade et bien d’autres étudient comment progresser sur le sujet. La difficulté principale c’est de faire cela en même temps que la compétition. C’est très difficile car on doit être immédiatement performant et on doit gagner chaque match.

Normalement, dans les sciences, on fait un essai, on fait des erreurs, on fait évoluer et on progresse. C’est de cette façon que les sciences, les arts et les activités humaines de manière générale progressent. Dans le monde du football c’est plus difficile parce qu’on doit essayer, commettre des erreurs et rectifier durant la compétition.

Justement, Paco Seirul·lo (Espagne) avec « l’entrainement structuré » et Vitor Frade (Portugal) avec la « périodisation tactique » ont développé deux méthodologies destinées à préparer le sportif aux spécificités des sports collectifs via l’entrainement. Pour vous est-ce qu’il y a des différences dans ces approches et si oui lesquels ?

Même si je connais aussi le professeur Frade, qui est un homme merveilleux, je connais plus Seirul·lo. Je crois que ce sont 2 écoles qui sont nées de différentes façon. Paco était entraineur d’athlétisme en Catalogne et directeur de l’INEFC (Institut national d’éducation physique de Catalogne) et a pris cette discipline comme point de départ pour ensuite développer sa méthodologie pour les sports collectifs. A travers le handball au départ, puis au football durant la période ou Johan Cruijff était à Barcelone. Le professeur Frade, est plutôt lié au monde universitaire et Paco Seirul.lo plutôt au terrain.

Ils ont développé à des moments différents des méthodologies qui peuvent être très différentes sur certains points mais qui ont un tronc commun qui est, on peut le dire la biologie du football. Ils ont cette conception, cette compréhension du football comme étant un phénomène biologique. C’est à dire que l’être humain, le joueur, l’entraineur essaient d’être toujours performant de façon relative. Après, les méthodologies ont été employées par des entraineurs différents, Guardiola et Mourinho pour les plus connus. Ces 2 entraineurs ont aussi une racine commune qui est le Barça. Pep avec Cruijff et Mourinho avec Van Gaal. Il y a donc cette racine commune mais aussi de grandes différences dans leurs formations respectives. De la même façon que Seirul·lo et Frade ont ce tronc commun qui est la biologie du football mais des chemins différents, la façon de digérer la méthodologie est différente parce que finalement ils sont élèves de différents maitres et que chacun a sa façon de développer sa méthodologie.

En observant d’autres sports collectifs on peut voir que nombreuses idées, concepts peuvent être appliqués au football. On a cependant la sensation que rechercher des choses dans d’autres disciplines est contre-culturel. Qu’en pensez vous ?

Le monde du sport a besoin de certitudes et c’est très difficile d’en avoir peu importe l’activité humaine et surtout dans le sport. Alors existe-t-il un transfert possible entre les mouvements, l’attaque au handball ou water-polo et le football ? Oui je le crois. Il existe un transfert réel et un transfert émotionnel. Dans la recherche d’espaces, dans certains mouvements… Par exemple au handball quand une équipe attaque et que son ailier essaie de marquer d’un côté, peut être que l’ailier opposé de l’équipe rivale peut tenter « d’oublier » de défendre et anticiper la contre-attaque. En espérant que son gardien va stopper la tentative de l’adversaire et lui passera la balle. Peut-on faire quelque chose de similaire au football ? Bien sûr.

Il existe effectivement des transferts entre les disciplines notamment collective mais il semblerait que cela puisse aussi être intéressant d’emprunter des concepts à des univers plus éloignés comme la cuisine, la peinture, les échecs. Comment illustrer cela ?

Je crois que c’est un peu la même chose que pour la question précédente. Je crois qu’on peut toujours trouver des sources d’inspiration ailleurs. Je crois que c’est bon et légitime d’avoir des exemples venant d’autres domaines. Mais il y a aussi ce besoin que l’on a de se renforcer dans ses idées et d’avoir plus de certitudes. C’est pour cela qu’on cherche ces exemples, pour tenter de renforcer ces certitudes. C’est pour cela que je crois qu’un entraineur de football va chercher des conseils auprès d’un chef d’orchestre ou d’un entraineur de rugby. À cause de ce transfert de connaissance ou d’expérience entre toutes ces personnes.

Je crois que cela est bon car cela cohabite avec les transferts qu’il peut y avoir au sein même du football. C’est à dire que l’entraineur va échanger toute la semaine avec son staff , il va visionner tous les matchs des adversaires, il va parler avec l’entraineur de l’équipe rival, puis ils vont jouer et quelques fois boire un verre ensemble après le match. Alors il existe déjà un transfert interne au sein du football. Mais surtout il faut être conscient qu’il y a d’un côté un transfert réel, d’expérience, d’exemples d’activité à connaitre et à appliquer et de l’autre côté il y a un besoin émotionnel de renforcer les idées, les émotions, les certitudes de soi-même…

Pour finir et rejoindre la question de la performance, parlons d’adaptation. Comment est il possible pour un entraineur de s’adapter lorsqu’il arrive dans un nouveau club, pays, championnat tout en conservant ses convictions et son identité ?

C’est l’histoire de l’être humain… C’est ce qui se passe dans beaucoup d’autres activités. Peut être que la seule différence pour le football c’est le voyage. L’entraineur de football est une personne qui voyage souvent dans son pays et à l’étranger. Le processus d’adaptation est similaire à celui d’un autre professionnel qui part travailler dans un autre pays. La principale difficulté c’est de devoir s’adapter tout en étant compétitif (c’est toujours la même histoire). Si on pouvait s’adapter sans la pression de la compétition, ce serait beaucoup plus facile pour tout le monde. Pendant la compétition, on doit être performant et c’est très difficile de faire en même temps de la didactique, de la pédagogie, apprendre comment est le public, comment sont les journalistes, comment fonctionne le club… Et finalement comment sont les joueurs que tu vas avoir à gérer. C’est très différent de la télévision…

Tout le monde connait les joueurs à la télévision. Que Arjen Robben joue de telle manière, Dembélé de telle manière ou que Lukaku joue de telle manière…. Mais ce n’est pas à la télévision qu’on s’entraine, c’est sur le terrain d’entrainement qu’on voit comment le joueur se comporte. S’il est disposé à apprendre ou non, s’il aime le football et veut s’améliorer ou si au contraire il n’a pas vocation à s’améliorer et aime seulement ce qu’il y a autour du football. C’est un processus très difficile pour un entraineur d’aller à l’étranger et tenter de s’adapter à toute cette culture. La culture du football est une culture très forte.

Pour moi c’est une culture très active au niveau des entraineurs, mais très réactive au niveau de la presse, du public et de l’organisation des clubs. Il y a alors 2 forces qui s’entrechoquent : la force active des entraineurs qui veulent proposer, tenter de nouvelles choses et en face, des positions qui sont dans l’ensemble très réactives de la part des médias et du public. C’est un processus complexe, souvent avec beaucoup de problèmes pour l’entraineur… Et s’il a la chance d’avoir de bons résultats alors ça marche sinon il devra recommencer ailleurs. C’est l’histoire du football mais c’est l’histoire du monde finalement.

Formez-vous au Jeu de Position avec Carles Martinez Novell