Entraineur professionnel et formateur reconnu, Mickaël Delestrez a consacré près de trente ans de sa carrière à l’accompagnement et au développement des jeunes joueurs dans de nombreux écosystèmes sportifs de haut niveau.
Aujourd’hui directeur technique du centre de formation du Toulouse FC, Mickaël nous partage son approche de la formation, sa vision de la périodisation tactique comme outil méthodologique faisant le pont entre le développement du joueur et le projet collectif, mais également sa perspective sur l’articulation entre le projet du club et les « super-pouvoirs » individuels des joueurs, ainsi que les mécanismes qui régissent la passerelle entre l’académie et l’équipe première.
Chaque dimanche vous recevrez des idées sur l’analyse du jeu, l’entrainement ou encore l’apprentissage.
Quel a été votre premier contact avec le football, et à quel moment avez-vous compris qu’il deviendrait plus qu’une passion ?
Mes premiers souvenirs avec le football remontent à la toute petite enfance : mes parents racontent souvent que je frappais déjà dans un ballon avant même de savoir marcher. Très vite, j’ai développé une vraie passion pour ce sport, surtout durant mes années de formation à Lens entre 1985 et 1989.
Après ne pas avoir été conservé, j’ai rejoint le club amateur d’Armentières, qui évoluait alors en Division d’Honneur (l’équivalent de la Régionale 1 aujourd’hui). J’y ai joué plusieurs saisons, progressant de la R1 jusqu’à la N3. Cependant, une fois arrivé chez les seniors, j’ai rapidement pris conscience que ma progression était limitée. Il me manquait certains éléments, notamment dans ma manière d’aborder les matchs.
À l’époque, je peinais à mettre des mots sur ces difficultés, mais je me souviens que mes coéquipiers et entraîneurs disaient souvent de moi que j’étais « un joueur du lundi, du mercredi, du vendredi », autrement dit performant à l’entraînement, mais moins en match. Avec le recul, j’ai compris que cela venait en grande partie du stress, qui m’empêchait de m’exprimer pleinement. Ce phénomène ne concernait pas uniquement le football : je le ressentais aussi en cross.
Plus jeune, j’avais pourtant de bonnes capacités d’endurance et je remportais régulièrement des courses scolaires. Mais dès que le niveau montait, je perdais une partie de mes moyens avant même le départ. En réalité, j’ai longtemps eu du mal à gérer la pression liée à la compétition et aux défis sportifs, ce qui freinait mes performances malgré mon potentiel.
J’ai très tôt compris que ma passion se situait dans la formation et l’éducation par le football. Dès mes 17 ans, à mon arrivée à Armentières, j’ai commencé à encadrer les plus jeunes. À 23 ans, une rencontre a marqué un tournant : M. Deruyter, alors maire d’Houplines et voisin qui m’avait vu grandir, m’a proposé un poste pour intervenir dans les écoles primaires, tout en rejoignant le club local.
Titulaire du Brevet d’État obtenu en 1994 et joueur en National 3, j’ai fait le choix de revenir dans mon club formateur, en descendant de plusieurs divisions, afin de me consacrer pleinement à la transmission. Le projet était clair : jouer avec l’équipe première, intervenir dans les écoles, structurer le club et poursuivre mon parcours de formation. J’ai ainsi encadré plusieurs catégories (débutants, U15) et obtenu mon DEF à 26 ans.
Le président du club, M. Verhoest, m’a rapidement accordé sa confiance en me confiant les rênes de l’équipe première dès 1995. J’ai alors occupé un rôle d’entraîneur-joueur en Régionale 3, une expérience exigeante qui m’a permis de développer ma capacité à gérer un groupe et à adapter ma communication selon les situations.
En 1998, après l’obtention de mon DEF, j’ai rejoint le Racing Club de Lens où j’ai encadré les U16 (génération 1983). À la fin de cette première expérience, je suis retourné à Houplines, avant d’être sollicité par le LOSC pour prendre en charge les U15. En parallèle, j’exerçais comme éducateur sportif territorial dans les écoles primaires, tout en validant mes diplômes de la fonction publique (ETAPS).
Après quatre saisons à Lille, Georges Tournay, alors directeur du centre de formation du RC Lens après son passage dans le staff professionnel de Joël Muller, m’a proposé de revenir à temps plein. J’ai intégré le club en 2005, en me mettant en disponibilité de la fonction publique, et j’y ai accompagné toutes les catégories, des 14 ans fédéraux aux 19 ans nationaux. Cette expérience a été extrêmement enrichissante, m’obligeant à adapter en permanence mon approche pédagogique, sociale et relationnelle.
En 2012, j’ai obtenu mon diplôme de formateur, avec la volonté de m’inscrire durablement dans la formation. À la suite du départ de Georges Tournay vers Boulogne-sur-Mer, où il devenait entraîneur principal, il m’a proposé de le rejoindre comme adjoint. Après son éviction, j’ai poursuivi la saison aux côtés de Pavlé Vostanic. La saison suivante, j’ai travaillé avec Stéphane Le Mignan, une collaboration marquante. Nous partageons encore aujourd’hui de nombreuses réflexions sur le jeu, l’entraînement et la philosophie footballistique.
À l’issue de cette expérience, j’ai connu une courte période sans activité, avant d’être contacté par Colbert Marlot, que j’avais côtoyé à Lens et qui était adjoint dans les staffs de Guy Roux et Francis Gillot. Il m’a proposé de devenir son adjoint au Royal Union Tubize-Braine, en deuxième division belge, suite au départ de Samba Diawara. J’y ai vécu ma première expérience à l’étranger pendant deux saisons, avec une grande autonomie dans la conception des entraînements. C’est également à cette période que j’ai approfondi mon travail autour de la périodisation tactique.
De retour au LOSC, j’ai intégré un projet autour des U17 avec Fernando Da Cruz, François Vitali et Jean-Michel Vandamme. Avec Jérémy Dos Santos, nous avons approfondi et structuré le travail autour de la périodisation tactique, en nous appuyant notamment sur des recherches et des lectures spécialisées, jusqu’en 2022. J’ai ensuite rejoint le Toulouse FC pour succéder à Denis Zanko, avec qui je partage une vision commune du jeu et de la méthodologie. Sous la présidence de Damien Comolli et Olivier Cloarec, j’occupe le poste de directeur technique, avec pour objectif de structurer et développer un projet de formation cohérent, exigeant et centré sur le joueur.
Dans votre parcours de joueur, vous avez évoqué certaines difficultés à appréhender pleinement les exigences de la compétition, notamment celles liées au match du week-end. Lorsque vous êtes passé de l’autre côté, en tant qu’entraîneur et formateur, et au regard de votre expérience auprès de publics variés dans différents environnements, est-ce que cela a influencé votre manière de travailler ?
Oui, je m’en suis forcément servi. Ma première réflexion a été simple : si moi, j’ai ressenti ces difficultés à l’approche de la compétition, alors peut-être que de jeunes joueurs doivent vivre la même chose. À partir de là, mon rôle est de faire en sorte que le passage de l’entraînement au match leur permette d’exprimer pleinement leur potentiel. Cela implique de lever les freins qui peuvent les bloquer.
Pour y parvenir, je m’appuie sur une approche pédagogique qui valorise le droit à l’erreur. L’échec fait partie du processus d’apprentissage : il doit être accepté, compris et utilisé comme un levier de progression. L’idée est d’encourager les joueurs à essayer, à se réengager, à persévérer. Tomber fait partie du chemin, mais avec le temps et l’expérience, on apprend à tomber de moins en moins.
« Mon rôle est de faire en sorte que le passage de l’entraînement au match leur permette d’exprimer pleinement leur potentiel. Cela implique de lever les freins qui peuvent les bloquer. »
Je suis convaincu que le temps est un allié, à condition de rester engagé dans cette démarche. Sur la durée, cela permet de construire une véritable culture, avec des principes et une identité de jeu. Dans un club ou un environnement structuré, laisser le temps au développement est souvent ce qui permet d’en récolter les fruits.
Pour moi, la réussite ne se limite pas à atteindre le haut niveau. Bien sûr, c’est un objectif partagé par beaucoup de jeunes, mais ce n’est pas le seul indicateur. La vraie réussite, c’est qu’un joueur, à un moment de son parcours, ait le sentiment d’avoir exploité pleinement son potentiel.
Un joueur de 22 ou 23 ans évoluant en National 2 ou National 3 peut être une réussite s’il s’exprime à son meilleur niveau. À l’inverse, l’échec, selon moi, concerne davantage un joueur qui avait les capacités d’atteindre la Ligue 1, mais pour lequel on n’a pas su lever les blocages, qu’ils soient techniques, mentaux ou liés à l’intégration dans le collectif. Ne pas réussir à libérer l’expression d’un joueur dans un cadre d’équipe, c’est là que réside la véritable frustration.
« L’échec fait partie du processus d’apprentissage : il doit être accepté, compris et utilisé comme un levier de progression. L’idée est d’encourager les joueurs à essayer, à se réengager, à persévérer »
Ce qui compte avant tout, c’est que les joueurs aient appris sur le jeu, sur eux- mêmes, et qu’ils aient pu s’exprimer avec leurs qualités, leur singularité, tout en prenant du plaisir. C’est un objectif exigeant, car les joueurs ne sont pas des machines. Ils arrivent avec leurs émotions, leurs doutes, leurs frustrations. C’est pourquoi le rôle de l’éducateur est essentiel : accompagner, comprendre, et créer les conditions pour que chacun puisse donner le meilleur de lui-même. À Toulouse, nous sommes d’ailleurs accompagnés sur ces aspects par Jean-Philippe Delpech, qui est responsable des habiletés mentales.
J’ai l’habitude de dire aux joueurs que je peux peut-être comprendre ce qu’ils ressentent, car j’ai emprunté avant eux ce chemin. Je veux être pour eux une ressource, autant sur le jeu que sur l’environnement. Ma porte est toujours ouverte. Je suis profondément attaché à la notion de plaisir, à la liberté de s’exprimer sans se renier, et à l’idée fondamentale qu’est d’aider chaque joueur à révéler ses propres “super-pouvoirs”.
En tant que formateur, comment compareriez-vous les méthodes d’entraînement, la philosophie de jeu et l’ADN du LOSC Lille et du RC Lens dans la formation des jeunes joueurs ?
Ces deux clubs partagent des similitudes fortes, notamment autour de valeurs comme le travail, l’humilité et la fierté régionale. Ce sont des éléments profondément ancrés dans leur identité respective et qui se ressentent autant dans le fonctionnement des clubs que dans l’attente de leur environnement. Ensuite, les approches peuvent varier. La vie d’un club est faite de cycles, et la philosophie comme l’énergie qui s’en dégagent dépendent beaucoup des personnes en place à un instant donné.
Lorsque j’y ai évolué, les dynamiques étaient différentes, tout comme certaines orientations de jeu, mais ce n’est pas forcément l’essentiel. Ce qui compte avant tout, c’est ce que ces clubs cherchent à transmettre. Par exemple, l’un pouvait proposer un jeu plus direct, tandis que l’autre prenait davantage le temps de construire. Il pouvait aussi y avoir une influence plus marquée, parfois qualifiée de “britannique”, dans l’un que dans l’autre.
« La vie d’un club est faite de cycles, et la philosophie comme l’énergie qui s’en dégagent dépendent beaucoup des personnes en place à un instant donné. »
Mais au fond, ces différences restent secondaires. Sur le terrain, notamment dans le travail avec les jeunes, les écarts sont minimes. Un joueur de 16 ans reste un joueur de 16 ans, quel que soit le club. D’autant plus qu’aujourd’hui, les effectifs sont très mixtes, avec des joueurs issus de la région, tandis que d’autres viennent de Paris, Lyon, Marseille ou ailleurs.
Ce que je retiens surtout, c’est leur volonté commune de construire une identité forte, en s’appuyant sur une politique de formation solide. Dans les deux cas, l’académie occupe une place centrale, presque constitutive de l’ADN du club. Distinguer ces clubs uniquement par leur style de jeu serait réducteur. Les différences existent, mais elles sont souvent nuancées et évolutives. En revanche, les valeurs sont constantes : engagement, détermination, intensité, goût de l’effort et du duel.
Ce sont des attentes fortes, portées par le territoire et ses supporters. Dans ces environnements, les joueurs qui s’engagent à 100 % sont naturellement soutenus. C’est une constante qui traverse les époques, indépendamment des cycles et des personnes, les clubs évoluent, mais leur identité profonde, elle, demeure.
Issu de la formation fédérale, qu’est-ce qui vous a amené à adopter la périodisation tactique dans votre méthode de travail, et en quoi cette approche a-t-elle transformé votre manière de former les jeunes joueurs ?
J’ai suivi l’ensemble du parcours fédéral jusqu’au diplôme de formateur, puis j’ai obtenu l’UEFA Pro en Belgique lorsque j’évoluais dans le staff professionnel de Tubize. Ce qui m’a d’abord attiré, c’est la curiosité. À l’époque, on nous disait, sans doute à raison, que la France était une référence en matière de formation. Aujourd’hui encore, des régions comme l’Île-de-France ou São Paulo produisent énormément de joueurs professionnels. On pourrait croire que les clubs y travaillent mieux, mais cela s’explique surtout par le volume de pratique : davantage d’infrastructures, plus de terrains, et surtout des jeunes qui jouent spontanément après l’école.
Mon frère, qui a effectué son service militaire à l’ambassade de São Paulo, m’expliquait qu’il n’avait jamais vu autant de football de rue, avec une forte dimension compétitive : deux équipes jouent pendant que des dizaines d’autres attendent leur tour. On retrouve un fonctionnement similaire en région parisienne, où la pratique informelle est très développée en dehors du cadre des clubs.
Dans cette logique d’apprentissage continu et d’ouverture, j’ai été influencé par mon entourage, notamment Fernando Da Cruz et Jérémy Dos Santos. Tous deux, d’origine portugaise, s’étaient déjà intéressés à la périodisation tactique et m’ont encouragé à explorer cette approche. Nous avons ainsi participé à plusieurs reprises au séminaire de périodisation tactique, notamment à Porto avec Vítor Frade, puis à Valence.
Ces expériences nous ont permis de recueillir des informations à travers les conférences, mais aussi via les échanges avec d’autres entraîneurs et universitaires. Le fait d’y aller ensemble a été déterminant : ne parlant pas portugais, j’aurais assimilé beaucoup moins de choses seuls.
« Ce qui m’a immédiatement séduit dans la périodisation tactique, c’est la fluidité du lien entre l’entraînement et le match. »
À notre retour, nous avons pris le temps d’analyser, de confronter et surtout d’expérimenter concrètement ce que nous avions appris. C’est cette mise en pratique quotidienne qui a fait la différence. Ce qui m’a immédiatement séduit dans la périodisation tactique, c’est la fluidité du lien entre l’entraînement et le match.
Auparavant, les programmations annuelles étaient établies très en amont, sans tenir compte des réalités du jeu ni des contextes changeants. On segmentait les aspects physiques, techniques et tactiques, ce qui rendait difficile la cohérence d’ensemble et le transfert en compétition. Avec la périodisation tactique, j’ai découvert une approche plus intégrée, presque “sur mesure”.
Bien sûr, les débuts sont marqués par des erreurs, notamment dans la compréhension de certaines analogies comme celle des couleurs, ou dans la gestion des différents niveaux de principes. Il faut notamment articuler les principes macros qui définissent l’identité et le style de jeu du club, avec des principes micros ou sous- principes, sans contraindre la singularité des joueurs.
L’objectif est de créer une rencontre entre les exigences collectives et les caractéristiques individuelles : les qualités motrices, les comportements, l’identité et les aspirations de chaque joueur. Les principes macros définissent les grandes orientations (comment attaquer, défendre, jouer), qui se déclinent ensuite à des niveaux plus spécifiques, permettant aux joueurs de s’exprimer pleinement tout en enrichissant le collectif. Je cherche ainsi à construire une dynamique vertueuse : l’équipe améliore les joueurs, et les joueurs renforcent l’équipe.
« Les principes macros définissent les grandes orientations (comment attaquer, défendre, jouer), qui se déclinent ensuite à des niveaux plus spécifiques, permettant aux joueurs de s’exprimer pleinement tout en enrichissant le collectif »
Le point de départ reste toujours le jeu et le collectif, car le football est par essence même un sport d’équipe. Un joueur, aussi talentueux soit- il, doit savoir se mettre au service du groupe pour que l’ensemble fonctionne pleinement. En retour, le collectif valorise ses qualités individuelles.
Concrètement, je pars du jeu collectif pour ensuite accompagner les joueurs dans l’expression et la répétition de leurs points forts, leurs “super-pouvoirs”. Grâce à l’analyse vidéo et aux échanges, ils apprennent à interagir avec leurs partenaires et à exploiter au mieux les relations sur le terrain.
La périodisation tactique s’organise autour de notre semaine d’entraînement, seule unité de temps réellement pertinente puisqu’elle relie deux matchs. À partir du match précédent, on établit un diagnostic : ce qui a fonctionné, ce qui doit être amélioré. Le travail hebdomadaire vise alors à corriger certains points tout en s’appuyant sur les forces de l’équipe, en vue du match suivant.
La performance ne réside pas uniquement dans la volonté de gagner, mais dans la manière d’y parvenir, parce que tout le monde veut gagner. Cela suppose de poser des problèmes à l’adversaire, offensivement comme défensivement, en tenant compte de ses caractéristiques : ses joueurs, ses comportements, les espaces qu’il exploite ou laisse disponibles.
Tout au long de la semaine, on met en place des principes qui régissent notre modèle de jeu et des codes qui doivent rester difficiles à décrypter pour l’adversaire. L’objectif est de construire une lecture commune du jeu, permettant d’anticiper et de gagner du temps en match.
Finalement, c’est une véritable histoire tactique qui se construit au fil des morpho-cycles. Ceux-ci doivent être adaptés, innovants et nourris par les enseignements tirés des matchs. Ainsi, notre planification repose directement sur l’expérience du terrain, avec l’ambition de renforcer notre identité de jeu, notre culture de club et le développement de nos joueurs.
Comment mettez-vous en œuvre cette approche dans votre travail quotidien, notamment dans le lien entre la théorie et la pratique sur le terrain avec les joueurs ?
Cela s’organise notamment autour de trois jours d’acquisition durant lesquels les joueurs peuvent travailler. De notre côté, nous mettons en place soit des séquences de remédiation, soit des séquences de développement. Les séquences de développement visent à renforcer un point fort ou à travailler un principe qui nous est propre.
À l’inverse, les séquences de remédiation interviennent lorsqu’un problème a été identifié et n’a pas été résolu : il est alors nécessaire de s’y attarder afin de disposer de davantage d’outils lorsqu’il se représentera. Certaines séquences de remédiation doivent être répétées dans le temps pour s’ancrer durablement.
L’objectif est d’aider les joueurs à passer d’un état d’incompétence inconsciente face à un problème à une incompétence consciente, afin de les amener à se questionner et à trouver des solutions, jusqu’à atteindre une compétence inconsciente en situation de match. Les joueurs doivent ainsi être capables d’identifier le fonctionnement d’une équipe adverse, d’adopter une lecture commune et de savoir comment la mettre en difficulté.
Cela implique de définir un jeu de position adapté, mais aussi de maîtriser les tempos : savoir quand attaquer (premier ou deuxième temps), quand accélérer pour déséquilibrer, ou au contraire quand ralentir pour attirer l’adversaire dans une zone précise. Cette lecture du jeu est travaillée quotidiennement au sein des morpho-cycles.
« L’objectif est d’aider les joueurs à passer d’un état d’incompétence inconsciente face à un problème à une incompétence consciente, afin de les amener à se questionner et à trouver des solutions, jusqu’à atteindre une compétence inconsciente en situation de match. »
Au TFC, cette organisation repose sur une unité de temps allant d’un match à l’autre, dans une logique de périodisation tactique. Tout au long de la semaine, différentes échelles de communication sont mobilisées afin de travailler les macro- principes et les micro-principes, grâce aux interactions entre les dimensions individuelles et collectives. La charge athlétique est bien entendu prise en compte, avec une alternance horizontale en spécificité adaptée à l’équipe et à chaque joueur. Toutefois, la priorité reste de rendre les joueurs capables de prendre la meilleure décision possible.
Dans cette perspective, la dimension cognitive est essentielle : elle nécessite une grande fraîcheur mentale, qu’il convient de préserver pour rester en cohérence avec une approche centrée sur la tactique. La gestion de cette charge cognitive, associée au respect des échelles de communication, permet de moduler l’intensité de la sollicitation mentale au cours de la semaine.
Plus le nombre de joueurs impliqués dans une situation est élevé, se rapprochant du jeu total, associé à un nombre de réversibilités importantes, plus l’exigence cognitive augmente. Lorsqu’un problème persiste, il est essentiel de cibler précisément les éléments à travailler.
Un joueur novice a souvent tendance à se disperser, à l’image d’une lampe de poche qui éclaire de manière diffuse sans se concentrer sur l’essentiel. L’objectif est donc d’organiser la semaine en alternant des phases de découverte et des phases plus dirigées, au cours desquelles l’attention est orientée vers des éléments précis. Pour cela, des contextes favorisant l’émergence de situations sont créés, tout en limitant le nombre de réponses possibles.
« La dimension cognitive est essentielle : elle nécessite une grande fraîcheur mentale, qu’il convient de préserver pour rester en cohérence avec une approche centrée sur la tactique »
L’idée est de s’appuyer sur la créativité et les propositions des joueurs, et de mettre en œuvre le principe de propension, afin qu’ils identifient eux-mêmes ce qui est attendu et ce dont l’équipe a besoin. Par la répétition et l’appropriation, des solutions adaptées émergent progressivement.
Ces solutions peuvent être considérées comme acquises lorsqu’elles apparaissent de manière régulière et naturelle dans le jeu global dans le cadre de notre modèle de jeu. Une équipe en construction se reconnaît souvent à la récurrence de certaines configurations de jeu pertinentes. Pour que ces situations aient du sens, les joueurs doivent les avoir expérimentées en conditions réelles, afin de pouvoir répondre efficacement aux problèmes posés par le jeu.
Pour ma part, je m’inscris dans la périodisation tactique, parce qu’au-delà de la répartition hebdomadaire des charges, à savoir l’alternance horizontale, il est essentiel de penser aussi l’alternance verticale à l’intérieur même de la séance. L’enjeu est de savoir comment organiser les contenus, notamment les phases de remédiation ou de renforcement, pour que les joueurs disposent de toute leur fraîcheur cognitive au moment de résoudre les situations proposées.
Par exemple, placer un travail de remédiation en fin de séance, après un effort énergivore, limite forcément la capacité des joueurs à mobiliser leurs ressources pour répondre aux exigences du jeu. Cette réflexion doit s’inscrire dans une approche globale à l’échelle de la semaine.
En formation, les joueurs cumulent plusieurs charges : scolaire, personnelle, relationnelle, compétitive, ainsi que celle liée aux attentes du coach, qui exige d’eux un rôle actif dans leur progression. Tous ces paramètres doivent être pris en compte pour construire des séances adaptées.
« Un morpho-cycle standard en début de saison diffère de celui en cours d’année, selon l’état de forme, la dynamique de résultats ou encore le niveau de concentration des joueurs. »
La périodisation tactique permet justement de structurer les contenus de manière cohérente, tout en préservant le plaisir de jouer, qui reste fondamental. On a longtemps opposé travail analytique et approche globale issue de la périodisation tactique, mais cette opposition est réductrice. Le jeu reste central, mais il ne constitue pas l’unique contenu.
Tout au long de la saison, notre organisation repose sur un morpho-cycle structuré autour de trois jours d’acquisition, encadrés par une séance de récupération et de plaisir à J+2, puis une séance allégée à la veille du match. Ce cadre évolue en fonction du calendrier et du contexte. Un morpho-cycle standard en début de saison diffère de celui en cours d’année, selon l’état de forme, la dynamique de résultats ou encore le niveau de concentration des joueurs.
Le contexte influe fortement sur la réceptivité des joueurs. Un long déplacement ou un match à domicile ne produisent pas les mêmes effets. Cela impose d’adapter en permanence les contenus. C’est pourquoi il paraît difficile de planifier au-delà de la semaine, car la programmation doit rester guidée par les réponses des joueurs. Ce sont leurs réactions, leurs émotions et leur engagement qui permettent d’ajuster les séances pour proposer un entraînement réellement sur mesure.
Dans ce métier, l’éducateur agit davantage comme un cuisinier que comme un mécanicien, il travaille avec une matière vivante, en constante évolution. Au sein du Toulouse FC, nous combinons la périodisation tactique et l’approche du micro-cycle structuré. Les séances sont conçues pour optimiser l’apprentissage du jeu, c’est donc la partie “optimisante” de l’entraînement et elle est complétée par une partie adjuvante qui vise à renforcer la robustesse des joueurs, afin de leur permettre de supporter les charges d’entraînement et des matchs. Un joueur blessé, ou qui ne joue pas, ne progresse pas. Or, pour développer son intelligence de jeu, il est indispensable d’être présent sur le terrain.
Au Toulouse FC, la stratégie est clairement définie : intégrer des joueurs de l’académie en équipe première pour performer en Ligue 1 tout en assurant une valorisation sportive et économique des talents formés au club. Concrètement, comment s’organise la passerelle entre l’académie et le groupe professionnel pour les joueurs âgés de 17 à 20 ans ?
Je suis convaincu de l’importance de l’acculturation des jeunes à une méthodologie de travail, et cela vaut tout autant pour les staffs. Il est essentiel d’inscrire l’accompagnement des joueurs dans une logique de continuité tout au long de leur parcours.
La formation repose sur deux temps complémentaires : celui de l’entraînement et celui de la compétition. L’enjeu consiste à déterminer à quel niveau confronter chaque joueur pour optimiser ses apprentissages. Cela implique de réfléchir au groupe d’entraînement le plus adapté, U17, U19 ou réserve mais aussi au temps qu’il doit y consacrer dans la semaine, une séquence, une séance, plusieurs séances… avec l’objectif de l’amener progressivement à s’y intégrer pleinement.
Cette même logique s’applique en match. Il s’agit de l’exposer à un niveau qui favorise à la fois le développement de ses compétences, le plaisir de jouer et l’envie d’apprendre. On cherche ainsi à le situer dans ce que Lev Vygotski appelle la « zone proximale de développement », c’est-à-dire un niveau de difficulté suffisamment exigeant pour mobiliser l’ensemble de ses ressources.
Sur le plan structurel, cela suppose de constituer des effectifs équilibrés, ni trop restreints, au risque de manquer de cohérence collective, ni trop larges. Nous pouvons faire face à plusieurs contraintes, notamment un nombre élevé de blessures qu’il faut chercher à réduire malgré les exigences du haut niveau, des convocations en sélection, et l’attractivité du groupe professionnel, limité à une vingtaine de joueurs.
« La formation repose sur deux temps complémentaires : celui de l’entraînement et celui de la compétition »
Dans ce contexte, nous restons attentifs à l’adéquation entre le niveau proposé et les besoins de formation, ce qui explique la présence de joueurs très jeunes dans certaines équipes. La priorité reste la préservation de l’intégrité physique des joueurs.
Il n’est évidemment pas question de les exposer à des risques inutiles, car un joueur qui ne joue pas, ne progresse pas dans le jeu. Il peut certes développer d’autres compétences, comme la gestion de la blessure, de la frustration ou la résilience, mais l’essentiel de son apprentissage passe par le terrain.
Cela dit, certains parcours rappellent que rien n’est figé. Des joueurs comme Jaydee Canvot, Rafik Messali ou il y a plus longtemps Manu Koné, malgré de longues périodes d’indisponibilité, ont su atteindre le niveau professionnel. Ces réflexions sont particulièrement importantes autour de l’année des 16 ans, au moment de l’entrée en centre de formation.
Cette période charnière nécessite une approche spécifique, il faut avant tout éviter les blessures, accompagner l’appropriation du mode de vie et amener le joueur à devenir acteur de son projet. Il doit comprendre que les staffs sont là comme ressources, mais que sa trajectoire dépend avant tout de lui.
Aujourd’hui, la catégorie U16 concentre de nombreuses interrogations. C’est une année marquée par une forte évolution des joueurs, mais aussi par un taux de blessures élevé. L’adaptation au centre de formation est exigeante, y compris pour ceux issus du club. Il est donc nécessaire de prendre le temps.
Ensuite, sur les deux années suivantes, on observe généralement une meilleure acculturation, tant sur le terrain qu’en dehors, et une diminution des blessures. Enfin, dans la phase post-formation, les problématiques réapparaissent souvent, notamment lors des allers-retours entre l’équipe première et la réserve. Les joueurs doivent alors gérer de nouvelles réalités, découverte du haut niveau, exigences accrues, frustrations et parfois déceptions.
« Le joueur doit comprendre que les staffs sont là comme ressources, mais que sa trajectoire dépend avant tout de lui. »
Notre réflexion porte sur une question simple : pourquoi ne pas aller plus loin dans l’accompagnement des joueurs, alors même que nous sommes convaincus des bénéfices de l’acculturation ? Lorsqu’un joueur a passé cinq années au club (trois en contrat aspirant, puis deux en contrat stagiaire) et qu’il est toujours là, c’est bien que nous croyions en lui, en ses qualités et en son potentiel.
Pourtant, nous avons parfois le sentiment de ne pas mener le projet à son terme, d’où l’idée de prolonger ce processus jusqu’à 21 ou 22 ans. Certains y adhèrent, d’autres non, mais l’objectif reste de laisser le temps faire son œuvre et de privilégier la pratique.
Les générations précédentes rappellent souvent que leur premier contrat professionnel était signé après avoir déjà disputé une trentaine de matchs au plus haut niveau. Aujourd’hui, des contrats pros sont proposés dès 16 ou 17 ans, sur la base d’un potentiel estimé, sans garantie d’intégration à l’équipe première. Or, certains joueurs ont besoin de plus de temps pour éclore, à l’image de N’Golo Kanté, que j’ai découvert à Boulogne-sur-Mer après un passage en CFA 2 puis une saison en National, avant qu’il ne réalise une carrière exceptionnelle.
Ainsi, même si tous ne parviennent pas à intégrer l’équipe professionnelle, certains peuvent jouer un rôle essentiel au sein du groupe, notamment celui de leader ou de “grand frère”. À certains moments, le discours du coach ne suffit plus : ce sont alors les joueurs plus expérimentés, par leur exigence et leur comportement à l’entraînement, qui tirent les plus jeunes vers le haut. Si certains s’imposent rapidement comme titulaires en équipe première, d’autres mettront plus de temps à s’y faire une place ou à entrer dans la rotation, mais ils auront en commun cet ADN du club, fondamental dans la construction du projet sportif.
Aujourd’hui, au sein du groupe réserve, l’objectif est de conserver certains joueurs de 20 ans afin de les accompagner jusqu’au terme de leur formation. La relation avec l’équipe professionnelle est toutefois essentielle, plus l’effectif pro est important, moins il y a de place pour intégrer les jeunes. En fin de parcours, les joueurs doivent sentir qu’ils peuvent rapidement se confronter aux professionnels, d’abord à l’entraînement, puis en match.
Cela suppose des effectifs bien ajustés, permettant un accès réel au groupe de l’équipe première. Cette phase représente la dernière étape de leur développement, soit le joueur est prêt à évoluer avec les professionnels, soit il met son expérience au service de la réserve ou du groupe Élite, comme cela se fait dans certains clubs. Cela fait pleinement partie de leur apprentissage.
Ainsi, la gestion des effectifs, le nombre d’équipes et la collaboration avec le staff de l’équipe première sont déterminants. Le dialogue est indispensable, car même si les points de vue peuvent diverger, il est crucial d’échanger sur les profils des joueurs et sur leur capacité à intégrer l’équipe professionnelle à court ou moyen terme. Il faut également former des joueurs prêts à appréhender les exigences du métier de footballeur, tout en s’inscrivant dans les principes de jeu du club.
Enfin, l’entraîneur principal doit partager avec nous ses retours sur nos jeunes joueurs et son approche du jeu. Bien qu’il doive s’adapter aux contraintes de la Ligue 1 et aux joueurs dont il dispose, nous devons avoir en commun une vision du jeu, des principes et une manière de construire le projet, ce qui est, à mes yeux, fondamental.
En étant au quotidien au contact des jeunes et si proche de l’équipe première, qu’est-ce qui vous pousse à rester dans la formation plutôt que de tenter une nouvelle expérience dans le football des adultes ?
Dans le football comme dans la vie, tout est souvent une question d’opportunité et de timing. Quand Georges Tournay voulait que je le rejoigne comme adjoint à Boulogne, je venais d’obtenir mon Certificat de formateur avec l’idée de poursuivre en formation mais disponible et prêt à vivre cette expérience avec lui.
En revanche, il y a deux ans, lorsque Stéphane Le Mignan a pris Metz et m’a proposé de le rejoindre, j’étais encore sous contrat à Toulouse, le moment n’était pas opportun, et il n’était pas question pour moi de partir sans respecter mes engagements.
Aujourd’hui, j’occupe le poste de directeur technique du centre de formation du Toulouse FC. L’opportunité d’intégrer un staff professionnel ne s’est pas représentée jusqu’ici, peut-être viendra-t-elle, peut-être pas. Ce qui compte avant tout pour moi, c’est de pouvoir donner le meilleur de moi-même, où que je sois. Cela ne signifie pas tout réussir ni tout maîtriser, mais travailler avec liberté, échanger, et transmettre avec optimisme et enthousiasme.
Je considère ce métier comme une véritable passion. Je dis souvent à mes parents que je n’ai pas l’impression de travailler. Bien sûr, il y a des moments plus difficiles, notamment après certains matchs ou de longs déplacements en bus, quand la fatigue se fait sentir. J’arrive aujourd’hui à un stade de ma carrière où je suis plus proche de la fin que du début.
J’ai longtemps été le plus jeune, ayant commencé très tôt dans le milieu professionnel, désormais, je suis presque… le plus expérimenté. Personnellement, je me dis que boucler la boucle aurait du sens, après le monde amateur et la formation des jeunes. Terminer au sein d’une équipe professionnelle serait une belle source de motivation.
J’en ai déjà eu un aperçu en Belgique, mais pas chez moi, pas sur la durée, ni au plus haut niveau en France. Ce serait aussi une manière de ne rien regretter, tout en continuant à m’épanouir dans ce métier. J’ai traversé peu de périodes vraiment difficiles dans les clubs où je suis passé. Certaines ont pu être délicates, mais elles tenaient aussi à ma propre manière d’aborder les situations. J’ai vécu de très belles années en formation, et je pense en vivre encore. Toutefois, si les planètes s’alignent et qu’une opportunité d’intégrer un staff professionnel se présente un jour, je me sens prêt à la saisir le cas échéant.
Avec le recul sur votre parcours, quels sont les principaux enseignements que vous en tirez, humainement et professionnellement, et qui continuent aujourd’hui de guider vos choix ?
Je dis souvent : « Mieux vaut coacher les intentions que le résultat ». Derrière cette idée, il y a le constat que le milieu du football est extrêmement concurrentiel, exigeant, parfois même brutal. Il est donc essentiel de savoir trouver du plaisir là où il se situe réellement.
Trop souvent, dans les moments difficiles, on imagine que l’herbe est plus verte ailleurs et que partir ou tout remettre en cause est la meilleure solution. À mon sens, il faudrait plutôt apprendre à relativiser et revenir à l’essence du football, prendre du plaisir ensemble et construire une aventure collective.
Au fil de mon parcours, j’ai eu la chance de croiser des personnes qui m’ont soutenu sans relâche, notamment mon épouse. Dans ce métier, on est rarement présent, les journées s’enchaînent, les vacances sont décalées, et les repas en famille se font souvent sans nous. C’est une réalité qui peut sembler égoïste.
« Il faudrait plutôt apprendre à relativiser et revenir à l’essence du football, prendre du plaisir ensemble et construire une aventure collective. »
Je me souviens d’ailleurs d’un échange avec une psychologue au pôle espoir de Liévin, qui expliquait que beaucoup d’éducateurs, qu’ils soient dans le monde professionnel ou amateur, sont confrontés à cette forme d’absence à la maison. Elle nous invitait à ne pas culpabiliser, en nous rappelant que nos proches sont aussi heureux de nous voir épanouis et fiers de notre engagement.
L’enjeu est alors de ne pas raisonner uniquement en quantité de temps, mais en qualité de présence. Et même aujourd’hui, ce n’est pas toujours évident, savoir rentrer chez soi et réellement décrocher reste un défi. Les saisons se sont enchaînées, assez naturellement.
J’ai toujours cherché à apprendre, à m’enrichir, convaincu que l’avenir appartient à ceux qui s’engagent, qui travaillent, qui créent, quel que soit le domaine. C’est un message que je transmets souvent à mon fils et aux jeunes, le football est un milieu difficile, mais s’ils souhaitent s’y investir, alors qu’ils le fassent pleinement, avec l’ambition de devenir des experts dans leur domaine.
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