Le directeur sportif est l'architecte du projet, l'entraîneur en est le maître d'œuvre

Alliant éducation sportive et engagement social à Saint-Denis à ses débuts, avant de devenir recruteur pour des clubs de haut niveau puis directeur sportif, Reda Hammache a exercé de nombreuses responsabilités à chaque étape de la chaîne de décision sportive.

Son expérience offre une perspective intéressante sur les mécanismes qui permettent de lier performance sportive, rationalisation économique et gestion humaine, notamment dans des contextes exigeants. Du scouting traditionnel à la construction d’un binôme solide avec l’entraîneur, il partage son approche pour appréhender l’incertitude, nourrie par des années de terrain et de décisions.

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Quel a été votre premier contact avec le football, et à quel moment avez-vous compris qu’il deviendrait plus qu’une passion ?

Mon premier contact avec le football s’est fait dans la rue et sur les terrains de proximité de Saint-Denis, ma ville natale. J’ai ensuite joué pour le club principal de la ville, l’US Saint-Denis. Durant mes années en club, j’ai très souvent été capitaine des équipes dans lesquelles j’évoluais. J’avais déjà cette sensibilité collective et managériale qui m’a ensuite conduit vers le parcours d’éducateur dès l’âge de 17 ans.

En parallèle de mes études en économie à la faculté, j’ai commencé à me professionnaliser dans l’éducation sportive, notamment dans le football, jusqu’à valider trois brevets d’État.

À cette époque, je coachais, je jouais et j’étais également responsable de maison de quartier dans des quartiers difficiles de la ville. J’aimais profondément ce que je faisais, mais j’avais du mal à me projeter sur de nombreuses années dans ce même cadre.

C’est en 2005 que les choses ont commencé à évoluer lorsque je suis entré au centre de formation du Stade Rennais comme recruteur. Au-delà de la découverte d’une nouvelle voie professionnelle possible, j’y ai surtout découvert une nouvelle passion, le scouting, à l’intérieur de ma passion d’enfance … Le football.

Vous avez débuté comme recruteur dans des clubs réputés pour la détection et le développement des jeunes talents, comme Rennes, Monaco, Lille ou Lens. Quelles différences avez-vous constatées entre le repérage de jeunes joueurs et celui de joueurs professionnels, et qu’est-ce que ces années vous ont appris sur le football et sur les hommes ?

La grande différence réside dans la projection. Pour un jeune joueur, on cherche à imaginer ce qu’il pourra devenir dans plusieurs années. Pour un joueur professionnel, on attend souvent un rendement plus immédiat et une adaptation rapide à l’effectif. En revanche, mon expérience dans le recrutement des jeunes m’a permis, et me permet encore aujourd’hui, de donner une place importante à la projection, même lorsque j’évalue un joueur professionnel aguerri. Il ne s’agit pas seulement de savoir ce qu’il est aujourd’hui, mais aussi ce qu’il peut devenir dans un contexte précis.

Ces années m’ont appris que le football est un puzzle. Le talent seul ne suffit pas, il faut trouver le joueur qui s’emboîte dans un collectif, dans un projet de jeu et dans une dynamique humaine. Sur le plan humain, j’ai compris que la compatibilité était un élément essentiel dans la construction d’un groupe.

Enfin, ce métier m’a conforté dans l’idée que l’engagement et l’humilité sont indissociables dans ce sport. Il n’existe pas de vérité absolue dans le football ; seulement des convictions que l’on essaie de valider par le travail, l’observation et l’expérience.

Lorsque vous étiez recruteur, qu’est-ce qui pouvait être le plus frustrant dans le fait de ne pas être décisionnaire final, et comment cette expérience a-t-elle influencé votre manière de prendre des décisions une fois devenu directeur sportif ?

La gestion de la frustration est devenue un sujet essentiel dans mon approche du recrutement, au point d’être aujourd’hui un critère d’attention, que ce soit pour un recruteur ou pour un joueur. Pour éviter une mauvaise gestion de cette frustration, il faut poser un cadre clair dès le départ avec toutes les parties prenantes.

Lorsque j’étais recruteur, je n’étais pas décisionnaire final. Je l’ai compris avec le temps, heureusement assez tôt pour que cela ne devienne pas un frein dans mon rapport au métier. J’ai vu beaucoup de recruteurs souffrir de cette ambiguïté, parfois au point de développer une forme d’amertume vis-à-vis du football ou de leur propre club. Mais, dans certains cas, personne n’a peut-être jamais été suffisamment clair avec eux sur les limites réelles de leur fonction.

Aujourd’hui, en tant que directeur sportif, je m’attache à être très clair avec les recruteurs avec qui je travaille. Je veux qu’ils se sentent libres de se positionner fortement, tout en sachant que la décision finale ne leur appartient pas. On ne reprochera jamais à un recruteur d’avoir défendu un avis argumenté sur un joueur. En revanche, et j’insiste sur un point, je ne veux pas de simples commentateurs de matchs. Un recruteur doit être capable d’observer, d’analyser, de se positionner et de formaliser clairement son avis dans un rapport écrit ou oral.

Vous avez travaillé dans des clubs historiques comme Nîmes, le Red Star ou Caen, qui ont une identité forte mais qui parfois ne semblent “pas à leur place” dans le football moderne. Comment parvient-on à garder sa ligne directrice personnelle tout en respectant l’histoire et la culture de ces institutions ?

Pour moi, respecter l’histoire d’une institution ne signifie pas rester figé dans le passé, au contraire, cela signifie utiliser son identité comme un levier de performance.

Ma ligne directrice est de professionnaliser le club chaque jour un peu plus afin qu’il soit prêt à assumer de nouvelles ambitions. Il faut moderniser la structure globale sans en modifier la nature profonde. Le renforcement de l’ancrage territorial est également essentiel pour créer ou entretenir l’adhésion autour du club, notamment auprès des générations futures. L’enjeu est de donner du sens à chaque action pour que le projet sportif soit en harmonie avec l’énergie historique des supporters, de la ville et de l’institution.

Aujourd’hui, comment définiriez-vous votre métier dans un championnat particulier comme la National, qui mélange clubs régionaux et historiques, aux moyens souvent limités, avec un championnat très serré ? Qu’est-ce que cette expérience vous a appris sur le recrutement et la gestion d’un club dans ce contexte atypique ?

Le National est un championnat de transition. Pour certains clubs, il doit permettre de poser les bases solides d’une professionnalisation progressive. Pour d’autres, notamment ceux qui ont connu des divisions supérieures, il doit aussi servir à reconsidérer leur modèle et à reconstruire une trajectoire cohérente. Dans tous les cas, cela demande un alignement très fort entre la vision, les moyens et la temporalité. Le contexte du National est imprévisible et très serré ; il peut donc provoquer des réactions émotionnelles qui éloignent parfois les clubs de leur ligne directrice.

Sur le recrutement, il faut rechercher un équilibre entre différents types de profils. Mais on constate aussi une tendance très forte, l’émergence de talents issus de divisions inférieures, avec une faim de réussir et une motivation hors normes. La France reste un vivier immense. Il est devenu de plus en plus courant de faire confiance à des garçons dont les parcours ont été moins conventionnels, mais qui disposent d’une marge de progression, d’une intensité et d’une capacité d’adaptation très intéressantes.

Pour les clubs les plus ambitieux de la division, l’enjeu est de se positionner au bon moment sur les meilleurs profils afin de renforcer une structure d’équipe déjà existante et de favoriser la stabilité. Le National reste un championnat marqué par un fort turnover, surtout dans les clubs aux moyens limités. Seules les équipes les mieux structurées peuvent réellement tendre vers une stabilité d’effectif.

Votre nom est souvent associé à une approche stratégique et économique du football. Comment trouver l’équilibre entre performance sportive, développement des joueurs et réalité financière ?

Cet équilibre repose d’abord sur une analyse lucide du contexte dans lequel on évolue. Il repose ensuite sur la volonté de donner du sens à chaque décision, car l’impact d’un choix est encore plus fort dans un club où les moyens doivent être rationalisés. Je pars du principe qu’un club doit être géré sainement, en veillant à ce que chaque euro investi serve directement le projet sportif et la progression de l’équipe.

Sur le recrutement, ma méthode consiste à rationaliser la part d’incertitude par l’anticipation. Nous travaillons sur des short-lists permanentes à tous les postes pour ne jamais subir le marché, même en cas de blessure ou de départ imprévu. L’objectif est d’identifier des opportunités intelligentes, des joueurs à fort impact, mais à des coûts maîtrisés.

Enfin, la réalité financière peut devenir un levier de développement lorsqu’on investit dans la structure. En renforçant les ressources humaines, les outils, le matériel ou les logiciels, on crée un environnement de travail exigeant dans lequel les acteurs du terrain peuvent s’investir pleinement. C’est aussi une manière de sécuriser l’avenir sportif et économique du club.

Le football moderne accorde une place croissante à la data et à l’analyse. Comment les intégrez-vous dans vos choix, et quelles limites leur fixez-vous ?

Pour moi, la data est un outil complémentaire qui devient de plus en plus important pour rationaliser les décisions, gagner du temps et confirmer ou infirmer certains avis. Je suis avant tout un enfant du scouting traditionnel, vidéo et live, mais je perçois d’un très bon œil le développement de la data dans les processus de recrutement des clubs.

À mon sens, l’approche doit toutefois être plus globale pour que son impact soit réellement perceptible au sein d’un club. Il ne suffit pas d’investir dans des outils ; il faut aussi les associer à des ressources humaines qui ont à la fois la connaissance, l’appétence et la capacité d’interprétation nécessaires dans ce domaine. Le fonctionnement idéal doit tendre vers une organisation hybride, où chaque compétence trouve sa place au service du projet. Il n’y a pas lieu d’opposer les approches. Le football évolue comme le monde évolue, et nous devons nous y adapter.

Ces dernières années, j’ai intégré la data de différentes manières selon les moyens et les organisations dont je disposais. Cela m’a permis d’affiner ce que je souhaiterais mettre en place ; à savoir un modèle hybride, suffisamment structuré pour réduire la part d’aléas sans dénaturer l’analyse humaine. La limite principale concerne l’évaluation des aspects humains. Il reste encore beaucoup de travail avant de pouvoir s’appuyer de manière significative sur la data pour apprécier le caractère d’un joueur, sa capacité à s’intégrer dans un vestiaire ou son aptitude à s’adapter à un nouveau contexte. 

Sur ces dimensions, l’humain doit rester en première ligne. Le football demeure un sport collectif, vécu dans une aventure humaine, avec des équilibres parfois très subtils.

Selon vous, le directeur sportif doit-il être associé au choix ou à l’embauche de l’entraîneur, et comment imaginez-vous la relation idéale entre ces deux rôles pour garantir la cohérence du projet sportif ?

On dit souvent que le directeur sportif est l’architecte du projet sportif global et que l’entraîneur en est le maître d’œuvre opérationnel. Cette comparaison est très proche de la réalité dans beaucoup de clubs qui performent. Il me paraît donc logique que le directeur sportif soit, a minima, associé au choix de l’entraîneur, afin d’identifier le profil capable de diriger l’équipe en cohérence avec la vision du club.

Pour moi, la relation idéale repose sur un binôme soudé, une transparence totale et une vraie compatibilité humaine. Il faut pouvoir tout se dire, y compris les désaccords, mais dans l’intimité du bureau. Une fois devant les joueurs, le discours doit être unique, nous décidons ensemble et nous assumons ensemble.

La cohérence du projet naît de cette symbiose. L’entraîneur exprime ses besoins tactiques, le directeur sportif y répond par une stratégie de recrutement, une organisation et une structure professionnelle qui le soutiennent au quotidien. C’est ainsi que l’on construit un effectif qui adhère, travaille dans la cohérence et s’inscrit dans une logique de performance.

Le rôle de dirigeant sportif expose fortement à la critique et à la pression du résultat. Comment approchez-vous la gestion de ces dimensions au quotidien ?

La gestion de la pression passe d’abord par la transparence et l’honnêteté envers ses collaborateurs. Dans le football, il existe parfois une forme de méfiance naturelle qui peut parasiter le climat de travail et rendre les rapports moins sains ou moins sincères. Au quotidien, j’essaie d’orienter les équipes vers la méthodologie, le travail de fond et les processus plutôt que vers le seul résultat immédiat. Le résultat doit être considéré comme la conséquence d’un travail bien fait. En agissant ainsi, on transforme une partie du stress en dynamique de progression. La grande difficulté du football tient à la gestion des temps courts, le match du week-end dans une logique de temps long, celle du projet global.

Sur un plan plus personnel, je m’appuie sur une organisation rigoureuse, des processus clairs et des routines qui me permettent de rester concentré et de gagner du temps. J’ai aussi besoin de moments de retrait pour analyser les situations avec le plus de justesse possible.

Enfin, ma manière de relativiser la critique est liée à mon parcours. Je sais que je pourrais retrouver une vie en dehors du football sans difficulté. Cette liberté intérieure me permet de rester intègre, de prendre du recul sur les événements et d’avancer avec la satisfaction du travail honnêtement accompli. Il peut y avoir des erreurs, comme dans tout parcours, mais l’essentiel est de rester irréprochable dans la sincérité de son engagement et dans le plaisir que l’on prend à exercer ce métier.

Avec le recul sur votre parcours, quels sont les principaux enseignements que vous en tirez pour vous-même, humainement et professionnellement, et qui continuent aujourd’hui de guider vos choix ?

Humainement, mon parcours m’a appris que le football est un milieu très paradoxal dans sa manière d’aborder les relations entre les personnes. Il faut savoir ne pas être naïf sur les intentions des uns et des autres, et rester conscient de ce que l’on représente pour eux afin de bien mesurer leurs attentes. Mais il existe aussi de très belles relations sincères, qui permettent parfois de vivre de grands moments de partage.

À mon sens, pour durer et être performant, il est indispensable de privilégier la transparence et l’honnêteté. Cela permet de gagner du temps ou, a minima, d’éviter d’en perdre trop. D’autres managers auront probablement une approche différente, car ils n’accordent pas tous la même importance à la dimension humaine dans leur travail. C’est bien là tout le paradoxe du football, il est à la fois un sport, une aventure humaine et un business.

Professionnellement, l’enseignement majeur est que l’anticipation est une nécessité, parfois même une obligation. Mon rôle est de ne pas subir les événements, mais de préparer les scénarios le plus méthodiquement possible. Je m’attache à rationaliser le temps par un travail longitudinal constant. C’est cette approche qui permet, lorsque les contraintes apparaissent, de les transformer en opportunités.

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