Passé par toutes les équipe de jeunes du Sporting Clube de Portugal comme entraîneur, puis coordinateur de l’école de football et la préformation, Luís Dias est aujourd’hui conseiller technique et formateur d’entraineurs à la fédération portugaise de football.
Il nous propose un éclairage sur des thèmes comme la formation des entraineurs portugais, l’accompagnement des académies ou encore l’importance de la prise de décision dans le développement des joueurs.
Chaque dimanche vous recevrez des idées sur l’analyse du jeu, l’entrainement ou encore l’apprentissage.
Qu’est-ce que le football représente pour vous ?
J’ai commencé à jouer au football vers l’âge de 13 ans, au niveau régional, jusqu’à mon entrée à l’université. En effet, l’objectif était de pouvoir gagner ma vie, mais entre le rythme soutenu de l’université et la pratique du football, j’ai dû faire un choix. Je me suis donc pleinement investi dans mon cursus universitaire à La Faculdade de Motricidade Humana (FMH) de Lisbonne, dans la spécialité football, qui a vu passer dans ses rangs José Mourinho, Carlos Queiroz, Jesualdo Ferreira, Jose Peseiro. C’est l’une des meilleures universités au Portugal avec celle de Porto, notamment dans la formation des entraîneurs, dont beaucoup évoluent au plus haut niveau.
En 1995, lorsque j’étais en deuxième année, j’ai sympathisé avec un étudiant de cinquième année et celui-ci m’a invité à venir l’observer dans le cadre de son stage d’entraîneur au Sporting Clube de Portugal. C’est comme ça que tout a commencé. A l’époque, j’entrainais les U10 d’un petit club de Lisbonne et en parallèle, je passais tout mon temps libre à observer toutes les séances possibles des U15, U17 ou U19, du Sporting. Cette période a été fondamentale dans mon évolution, puisque le matin j’étais à l’université pour travailler sur les aspects théoriques du football et le soir j’allais au stade pour travailler la pratique de en observant des séances d’entrainement.
A force d’assister aux séances, j’ai beaucoup progressé dans l’observation du jeu. J’ai surtout appris à comprendre les séances, leur architecture et comment s’articulent les différentes parties qui les composent. En voyant au quotidien parmi les meilleurs joueurs de Lisbonne, j’ai aussi exercé mon œil à identifier les futurs talents. Lorsque j’ai obtenu ma licence d’Education physique et la spécialité football, après 3 ans passés sur le bord des terrains du Sporting, le club m’a proposé un contrat de travail à plein temps. A 23 ans, j’ai donc pris en charge l’équipe U11 et j’ai bien conscience qu’aujourd’hui, une telle opportunité ne serait pas envisageable avec aussi peu d’expérience.
J’ai passé 23 saisons au Sporting, j’ai travaillé sous 8 présidences, j’ai entraîné toutes les catégories des U11 aux U19, avant de prendre la coordination technique des U7 aux U14. Cette évolution professionnelle, d’une fonction d’entraîneur vers le rôle de coordinateur technique, représente une progression logique au sein de la formation du club. J’avais de bonnes relations avec tout le monde, les résultats étaient très bons, j’étais aussi capable d’avoir un avis sur la détection des meilleurs joueurs, j’étais un bon candidat pour le poste.
A force d’assister aux séances, j’ai beaucoup progressé dans l’observation du jeu. J’ai surtout appris à comprendre les séances, leur architecture et comment s’articulent les différentes parties qui les composent.
En 2019, un nouveau directeur sportif est arrivé et nous ne partagions pas la même vision sur la formation des jeunes. J’ai préféré quitter le club et m’engager au sein de la fédération portugaise de football (Federaçao Portuguesa de Futebol) pour prendre en charge la certification des académies des clubs professionnels, en parallèle de celles des clubs amateurs.
Ici, chaque club doit présenter un projet global de formation des jeunes afin d’obtenir un agrément de formation qui est révisable tous les ans. Je fais une visite dans chaque club, pour y rencontrer les éducateurs de chaque catégorie, les différents coordinateurs, le responsable de la formation. J’assiste aux différentes séances ainsi qu’aux matchs afin de valider la cohérence réelle entre le projet théorique et sa mise en œuvre sur le terrain.
Au Portugal, tous les clubs sont classés de 1 à 5 étoiles, selon différents critères : la qualité des installations sportives, les diplômes des entraîneurs, la politique sportive, la cohérence du projet sportif et sa mise en œuvre. Environ 1200 clubs sont visités et suivis chaque saison afin de mettre à jour l’avancée des clubs et élever le niveau moyen des clubs dans le pays. Le suivi et l’accompagnement d’un tel volume de clubs certifiés par la fédération portugaise, est à ma connaissance un projet unique au monde.
Les clubs sont certifiés et ce classement n’est pas complaisant puisqu’en dessous de 3 étoiles, les clubs ne peuvent pas engager d’équipes dans les championnats nationaux U15, U17 et U19. Les académies des clubs professionnels doivent obtenir au moins 4 étoiles et c’est une condition pour le maintien de l’équipe professionnelle au sein des deux premières divisions professionnelles. Pour ma part, j’assure le suivi et l’accompagnement des 9 plus grosses structures professionnelles au Portugal.
Le Portugal possède une école de référence mondiale sur la formation des entraîneurs. En quoi la culture portugaise influence la manière d’entraîner ?
La question de la culture du football est un facteur fondamental parce qu’au Portugal tout le monde parle de football, dans la rue, au café, chez le docteur, à l’école ou au supermarché. D’ailleurs, on a coutume de dire que le premier cadeau que l’on offre à un enfant c’est un ballon de football, mais connaissez-vous le deuxième cadeau ? C’est un autre ballon de football !
Le second facteur, c’est l’éducation au football. Depuis l’Euro 2004 organisé à domicile, le Portugal a pris un virage très important du point de vue des infrastructures, avec la construction et la rénovation de nombreux terrains et notamment de pelouses artificielles. En parallèle, la formation des entraîneurs a été aussi revue pour permettre d’avoir un cursus de formation très exigeant afin d’élever le niveau des techniciens portugais.
Le troisième et dernier facteur, c’est la capacité d’adaptation des Portugais, notamment au niveau linguistique. Pendant très longtemps les films étaient en version originale sous-titrés en portugais et les gens de ma génération se débrouillent dans au moins 3 langues : espagnol, anglais, français et parfois italien, voire en allemand. Or dans le football, il faut parler à tout le monde.
Pratiquer plusieurs langues est, sans conteste, un atout déterminant. Enfant, je regardais la télévision en version originale et cela m’a permis de travailler mon oreille dans plusieurs langues et pour apprendre aux enfants à s’adapter c’est une très bonne école. Tout cela explique pourquoi les techniciens portugais travaillent en Asie, Chine, Arabie, Brésil, France, Angleterre, alors que le Portugal reste un petit pays.
Pour revenir sur le thème de l’éducation, le cursus de formation des entraîneurs au Portugal est très exigeant. L’obtention du l’UEFA PRO, réclame presque 600 heures de formation. Par ailleurs, la cadre théorique appliqué à l’entraînement est la périodisation tactique. Dans quelle mesure, la périodisation tactique, demeure la pierre angulaire de la formation des entraîneurs portugais ?
La grande question de notre formation, est d’enseigner aux entraîneurs à observer ce qui se passe dans le jeu. Au mois d’août, j’étais aux États-Unis et je posais la question suivante aux entraîneurs en formation : qu’est-ce que vous regardez dans un match ?
Tous les entraîneurs me répondaient des éléments liés au porteur du ballon, il a une bonne passe, son contrôle du ballon est orienté, il lève bien la tête pour prendre l’information. Pour eux, le joueur le plus important est celui qui a le ballon et par conséquent il faut apporter des correctifs à ce joueur.
La formation au Portugal aborde les choses de façon assez différente. Le plus important c’est d’observer ce qui se passe autour du porteur du ballon, évaluer le positionnement de ces joueurs, leurs déplacements et les bonnes solutions offertes à celui qui a le ballon. Un des aspects essentiels dans la formation de nos entraîneurs est la stratégie et la capacité à mettre l’adversaire en difficulté.
Par exemple, lors du dernier clasico du Portugal, SL Benfica contre le FC Porto, José Mourinho a mis en place une stratégie pour contrecarrer les plans offensifs de Porto. Il a vraiment ce don pour emmener les joueurs sur un projet, que l’on pourrait peut-être qualifier de minimaliste, mais très efficace. A ce titre, il est vraiment un ambassadeur de la formation des entraîneurs portugais.
La formation des entraîneurs, sur l’équivalent de l’UEFA B, représente deux ans de formation, un an de formation initiale et un an de stage. Il y a une exigence particulière au Portugal, notamment dans l’esprit de fraternité d’une cohorte de formation. Dans le cadre de l’UEFA Pro, le stage de formation dure 5 semaines intensives où seul le week-end est libre. En tant que stagiaire ils passent beaucoup de temps avec leurs collègues de promotion et des liens professionnels, mais surtout personnels se tissent.
Au moment de composer son staff technique, avoir vécu comme une famille ou presque cela compte forcément. A l’image de Rúben Amorim qui travaille depuis sa nomination à la tête de l’équipe première du Sporting, puis de Manchester United avec Carlos Fernandes, qu’il a rencontré au cours de la formation menant à l’UEFA B.
Le fait qu’ils aient passé beaucoup de temps ensemble, qu’ils se soient découverts en tant qu’homme, puis en tant qu’entraîneur, pèse lourd dans les choix. Si vous ajoutez à cela, une vision sportive et surtout une méthodologie d’entraînement qui est partagée autour de la périodisation tactique…
La grande question de notre formation, est d’enseigner aux entraîneurs à observer ce qui se passe dans le jeu
La grande différence avec la France où il n’y a pas de méthodologie identifiée à ma connaissance, se manifeste notamment dans l’approche de la préparation physique qui n’est pas dissociée de la préparation tactique et de la création de l’identité collective.
Entre 1989 et 1991, Carlos Queiroz a été à la tête des sélections U17, puis U19 et U20 avec deux sacres mondiaux. Il s’appuyait sur un groupe de qualité et participait à ce moment-là, au grand projet de formation du football portugais, sur fond de périodisation tactique.
Il rassemblait les meilleurs joueurs en stage et il mettait en place une préparation collective, où toutes les dimensions de la performance (tactique, technique, physique et psychologique) étaient déclinées sous forme de principes de jeu. Toutes les composantes de la séance étaient une forme de réplique plus ou moins complexe des différents moments du jeu souhaité. La mise en pratique de la périodisation tactique à commencé à travers ces stages des sélections nationales portugaise, il y a presque 40 ans !
Néanmoins, il faut regarder un peu dans le passé. Au Portugal, lorsque j’ai commencé à étudier la littérature sur le football, les sources d’inspiration étaient en France, notamment ses nombreux travaux sur l’observation du jeu, mais également en Allemagne. En France, depuis 1990, il y a l’Institut national du Football (INF) à Clairefontaine, alors qu’au Sporting nous avons ouvert l’académie sur les années de préformation en 2001 …
C’est dire si l’expertise des académies est une spécialité française, avec les premiers centres de formation dans les années 70 et la préformation au début des années 90. Pour nous au Portugal, la France représentait une vraie source d’inspiration et le rêve est devenu réalité lors de la finale de l’Euro 2016, quand le Portugal a remporté son premier titre. Mais comme tout modèle nous avons décidé après quelques années de nous éloigner du modèle pour formaliser notre propre modèle d’entraînement à partir du jeu.
Nous nous sommes écartés de l’entraînement construit autour de la préparation physique, mentale ou technique pour aller vers une approche de préparation tactique de l’équipe. En ce sens, nous avons décidé de relier toutes les parties de l’entraînement au service de l’expression collective recherchée.
La compréhension du jeu est au cœur de la formation du joueur au Portugal, à l’instar de la formation des entraîneurs. Comment cette compétence est-elle transmise aux joueurs et dans quelle mesure cette interprétation du jeu s’acquiert par les joueurs français dans le cadre de vos interventions ponctuelles, notamment au sein de la Football School Academy ?
De mon point de vue, ce qui fait la grande différence dans la capacité d’apprentissage chez les garçons comme chez les filles, c’est l’expérience et la culture. Par exemple, aux États-Unis ou en Australie, les garçons apprennent plus vite, alors que dans nos pays latins, au Portugal, en Espagne, en France, il faut répéter plusieurs fois.
Néanmoins au Portugal, le travail analytique notamment sur l’aspect technique est très souvent lié à une prise de décision y compris chez les plus jeunes. Le geste technique n’a de sens que s’il permet au joueur de mieux adapter son comportement à celui de l’adversaire, aller vers la droite, la gauche, mais quoi qu’il arrive, il doit décider, j’irai même plus loin, le joueur doit être sans cesse en situation de décider.
Dans le jeu, les décisions relèvent de la responsabilité des joueurs, pas de celle de l’entraîneur.
Le constat que je fais, c’est qu’en France, lorsque j’encadre des jeunes pendant une semaine, dès le lundi je les mets en situation de décider et ce premier jour est toujours très difficile pour eux. Au départ, les joueurs français sont souvent en grande difficulté dans la prise de décision. J’observe que dans leurs clubs, ils prennent des décisions, mais malheureusement ce sont très souvent les décisions des entraîneurs. C’est vraiment la grande différence entre le Portugal et la France.
De mon point de vue, cela ne devrait pas exister. Dans le jeu, les décisions relèvent de la responsabilité des joueurs, pas de celle de l’entraîneur. Il en va de la résolution de problèmes dans le jeu. Si les joueurs sont dépendants des décisions de l’entraîneur, alors ce même entraîneur limite la progression des joueurs en les empêchant de se tromper, encore que …
Le climat motivationnel dans un groupe est un élément important de la performance. Il est important que les joueurs prennent leurs décisions et par conséquent puissent se tromper, pour progresser. Dans quelle mesure l’instauration d’un climat d’apprentissage favorable est-elle abordée dans la formation des entraîneurs portugais ?
La question de la psychologie de groupe est abordée dans la formation des entraîneurs et notamment la capacité à maintenir le niveau de motivation des joueurs, ainsi que leur résilience. Les joueurs adorent les jeux vidéo et notamment le fait que l’opportunité de passer des niveaux de difficulté soit possible. Dans la même logique, nous essayons de proposer des situations d’entraînement, qui évoluent selon le niveau de maîtrise des joueurs.
Nous retrouvons ici la question de la préparation mentale mais elle est abordée de façon pratique, sur le terrain en relation avec la façon de jouer de l’équipe et ce qu’elle réclame aux joueurs. Surtout, ce qui est intéressant c’est qu’avec cette approche, les joueurs peuvent voir leur progression et cela renforce aussi leur confiance.
Cette question de la confiance en soi est une grande préoccupation dans la formation des entraîneurs au Portugal. Aussi, une grande attention est portée à la communication avec les joueurs en s’efforçant de se montrer toujours positif sans tomber dans l’angélisme. Dans la construction de ce climat d’apprentissage favorable, il me semble qu’au Portugal, nous sommes très soucieux de ne pas mettre la pression du résultat sur les joueurs durant la formation.
En revanche, la pression est mise sur la progression individuelle du joueur au sein du collectif, et de ce point de vue, c’est non négociable. Enfin, nous sommes aussi soucieux d’un bon climat d’apprentissage entre les groupes avec la promotion du partage des connaissances, plutôt que la poursuite de trajectoires individuelles.
Cet aspect est vraiment un point clé dans la politique sportive menée par la Fédération portugaise de football dans tous les clubs sans exception, des plus petits aux plus prestigieux. J’insiste sur ce point, tout le monde est respectueux d’une certaine forme de hiérarchie et de la mise en commun du travail, ce qui ne va pas à l’encontre de l’ambition.
Comment toutes ces expériences à travers différentes catégories et ces différents métiers ont-ils façonné votre perception de la nature humaine ?
Au cours des 23 années passées au Sporting Clube de Portugal, j’ai eu la chance de côtoyer 33 joueurs qui ont joué pour l’équipe première du club, dont 7 sont devenus champions d’Europe en 2016 en France. Je crois que mon grand enseignement et mon plus grand plaisir c’est de voir l’évolution des projets, d’observer comment les hommes s’adaptent en permanence.
Au départ, mon métier était de permettre à des joueurs de réaliser leur rêve. Certains sont devenus joueurs de l’équipe première, un parmi eux, Daniel Carriço, à la fin de sa carrière footballistique est devenu vice-président de la fédération Portugaise de football … drôle de trajectoire.
Puis, j’ai accompagné les entraîneurs du club, dont Paulo Bento, notamment passé à la tête de l’équipe première du Sporting, avant de prendre les rênes de la sélection du Portugal, Rui Jorge, aux manettes de la sélection du Portugal U21 depuis 2010 ou encore Bruno Lage, dont j’ai été le formateur, à la tête de l’équipe première de Benfica (démis de ses fonctions depuis au profit de José Mourinho), après des expériences à Botafogo et à Wolverhampton.
Aujourd’hui, après avoir accompagné des joueurs, des entraîneurs, j’aime accompagner l’évolution des académies et des clubs.
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