Chercheur, universitaire et consultant dans le sport de haut niveau, Mark Williams a consacré ces quarante dernières années à étudier les mécanismes qui sous-tendent l’acquisition et le développement de l’expertise, en se concentrant particulièrement sur les processus d’anticipation et de prise de décision.
Dans cet entretien, il partage sa perspective sur l’intelligence de jeu, explorant ses liens avec l’anticipation et la prise de décision, le rôle des modèles mentaux partagés ou encore la nécessité de trouver un équilibre entre intervention pédagogique et apprentissage par la découverte, afin de préserver l’autonomie et la créativité des joueurs.
Chaque dimanche vous recevrez des idées sur l’analyse du jeu, l’entrainement ou encore l’apprentissage.
Qu’est-ce qui vous a poussé à consacrer une grande partie de votre carrière à l’étude de l’anticipation et de la prise de décision dans le sport ?
Comme beaucoup, j’ai développé un intérêt profond pour le sport lorsque j’étais enfant, pour le football en particulier. J’ai commencé à jouer très tôt et j’ai été jusqu’à représenter le Pays de Galles dans les sélections nationales de jeunes.
À cette époque, j’ai également côtoyé le milieu professionnel en tant que joueur affilié aux Bolton Wanderers, qui étaient alors en première division. Puis, je suis allé à l’université. A l’époque, même si j’avais de bons résultats scolaires, je ne savais pas vraiment ce que je voulais faire et j’ai fini par m’orienter vers les sciences du sport. C’était au milieu des années 80, et à cette période, les sciences du sport étaient un domaine tout à fait nouveau au Royaume-Uni.
Tout en étant à l’université, j’ai continué à jouer au football, notamment en « non-league » (semi-professionnel) jusqu’au début de ma trentaine. J’ai en parallèle pu acquérir de l’expérience en tant qu’entraîneur aux États-Unis, en Angleterre et au Pays de Galles.
En tant que défenseur central, j’ai rapidement été fasciné par la capacité de certains joueurs à « lire le jeu », plus précisément par leur aptitude à anticiper et à décider sous une forte pression temporelle. Cet intérêt m’a conduit, lors de ma troisième année à l’université, à mener un projet de recherche sur l’anticipation des gardiens de but lors des penalties. Après l’obtention de mon diplôme de premier cycle, j’ai choisi de poursuivre ces travaux dans le cadre d’un doctorat.
Je voulais élargir le champ de mes recherches en examinant les mécanismes associés à la perception et à la prise de décision, mais chez les joueurs de champ. En fin de compte, c’est ma passion pour le sport, mon vécu de défenseur et mon expérience d’entraîneur qui m’ont poussé à étudier ces processus cognitifs dans le football. Cela fait maintenant plus de 40 ans que je me consacre à cet aspect spécifique du jeu.
Les concepts de « lecture du jeu » ou encore, plus récemment, de « QI football » sont très couramment utilisés pour caractériser une forme d’intelligence spécifique au football et dont un joueur ferait preuve. Bien que ces termes puissent renvoyer à des réalités différentes selon l’observateur, quels sont, selon vous, les mécanismes ou processus spécifiques qui sous-tendent ces concepts ?
La lecture du jeu est directement liée à l’anticipation. Quel que soit le poste occupé, l’objectif est d’anticiper les actions de l’adversaire avant qu’elles ne se réalisent. Cette aptitude donne l’impression que pour le joueur concerné, le temps est suspendu, qu’il s’écoule plus lentement, qu’il dispose de plus de temps que les autres pour agir, ou du moins qu’il bénéficie d’un temps d’avance.
Même un joueur qui manque de vitesse peut compenser cette faiblesse en affinant sa lecture du jeu pour se positionner au bon endroit, au bon moment. En somme, l’anticipation — le fait de déterminer ce qui va se passer avant que cela n’arrive — est le terme le plus précis pour définir la « lecture du jeu ».
« Cette aptitude donne l’impression que pour le joueur concerné, le temps est suspendu, qu’il s’écoule plus lentement, qu’il dispose de plus de temps que les autres pour agir, ou du moins qu’il bénéficie d’un temps d’avance. »
Le concept d’intelligence de jeu est fréquemment employé, bien que sa définition demeure un peu floue. Pour ma part, je considère qu’elle englobe l’anticipation et la prise de décision, tout en intégrant potentiellement d’autres éléments comme la créativité.
Enfin, le QI étant historiquement une mesure de l’intelligence, je dirais que le « QI football » est simplement une autre façon de nommer l’intelligence de jeu. Bien qu’il y ait une certaine logique dans la façon dont les journalistes, les joueurs et les entraîneurs utilisent ces termes pour décrire la compréhension du jeu, ils restent encore trop imprécis d’un point de vue scientifique.
Dans vos travaux, vous articulez l’anticipation autour de plusieurs composantes sur lesquelles les joueurs s’appuient pour décider et agir, telles que les indices posturaux, les probabilités contextuelles (contextual priors), la reconnaissance de formes (pattern recognition) ou encore les stratégies d’exploration visuelle. Quelles sont les caractéristiques de ces composantes et comment interagissent-elles de manière dynamique pour permettre aux joueurs d’anticiper les évolutions du rapport de forces durant un match ?
L’utilisation d’indices posturaux — ou « perception du mouvement biologique » en termes scientifiques — désigne notre capacité à extraire des informations à partir des mouvements d’un adversaire ou d’un coéquipier. C’est un processus dynamique et bidirectionnel : par exemple, tandis qu’un attaquant balle au pied tente d’anticiper l’intervention d’un défenseur, ce dernier essaie simultanément de lire les intentions de l’attaquant.
Au-delà du simple dribble, ces indices aident les joueurs à prévoir la trajectoire d’une passe, en se basant sur l’orientation du corps du porteur de balle ou sur la direction probable d’un tir. On observe bien ce phénomène, par exemple, dans l’anticipation d’un gardien de but lors d’un penalty.
Les indices posturaux constituent généralement la dernière source d’information disponible ; ils interviennent à l’ultime seconde, au moment précis du contact entre l’adversaire et le ballon. Comme vous l’avez justement souligné, diverses habiletés perceptives et cognitives interagissent de manière dynamique pour aider le joueur à lire le jeu, bien que ces processus ne soient pas toujours conscients.
Par exemple, les footballeurs experts possèdent une compréhension extrêmement fine des « probabalités contextuelles». Cela signifie qu’en fonction de la situation, du contexte, de la position du ballon et de leur connaissance des partenaires et des adversaires, ils sont capables d’en déduire l’issue la plus probable.
« Diverses habiletés perceptives et cognitives interagissent de manière dynamique pour aider le joueur à lire le jeu, bien que ces processus ne soient pas toujours conscients. »
Cette faculté de projection et d’évaluation de ce que peut être la configuration momentanée du jeu suivante prend racine dans l’expérience accumulée par le joueur lors de situations analogues. En s’appuyant sur ce vécu, les experts parviennent à formuler des pronostics extrêmement précis sur ce qui est le plus susceptible de se produire — ou, ce qui est tout aussi crucial, sur ce qui est totalement improbable. Cela leur permet de filtrer les informations non pertinentes pour ne se concentrer que sur l’essentiel.
Parallèlement, les joueurs identifient des formes (patterns) et des structures, telles que les interactions entre coéquipiers ou l’évolution des blocs offensifs et défensifs. Pendant que ces processus perceptifs et cognitifs opèrent en arrière-plan, les experts sollicitent également leur système visuel de manière nettement plus efficace et économe pour soutenir leur prise de décision.
Par exemple, la stratégie d’exploration visuelle d’un défenseur central évolue en fonction de la proximité du ballon. Lorsque celui-ci se trouve au niveau de la ligne médiane, il va généralement multiplier les fixations de courte durée pour balayer le terrain et suivre les différents déplacements autour de lui, car la distance lui octroie davantage de temps. À mesure que le ballon se rapproche, le regard a tendance à se focaliser davantage sur le ballon ou sur le bas du corps de l’adversaire, tandis que la vision périphérique est sollicitée pour surveiller le positionnement des partenaires et des autres adversaires.
En ce sens, les défenseurs bénéficient souvent d’un avantage structurel, car l’équipe qui défend s’efforce de maintenir sa structure; par conséquent, tout mouvement détecté avec la vision périphérique est probablement un appel d’un attaquant ou d’un milieu adverse. En fin de compte, toutes ces compétences perceptives et cognitives interagissent de façon dynamique, permettant aux joueurs de haut niveau d’anticiper les événements avec une précision maximale.
Développer une capacité d’anticipation efficace semble donc reposer sur une immersion concrète et substantielle dans le jeu. Serait-ce cette exposition prolongée à l’activité qui, en enrichissant le vécu du joueur, lui permettrait de se constituer une « base de données » situationnelle dans laquelle puiser pour éclairer, en temps réel, son processus de prise de décision ?
Je suis convaincu que la lecture du jeu est une compétence qui s’acquiert par une exposition prolongée et intensive à l’activité. Dans les plus grandes nations de football, les enfants commencent généralement à jouer vers quatre ans.
À 16 ans, ces joueurs peuvent avoir accumulé environ 7 000 heures de pratique. Cette immersion constante dans des situations de jeu leur permet de bâtir un socle de connaissances fondamentales, principalement par essais et erreurs, ce qui constitue la base des jugements perceptivo-cognitifs complexes.
Bien que ces habiletés se développent naturellement avec l’expérience, les données actuelles suggèrent que nous pouvons accélérer ce processus par des activités d’entraînement ciblées. Plus les joueurs sont placés fréquemment dans des environnements les obligeant à lire le jeu et à prendre des décisions, plus ils gagneront en compétence. Par conséquent, il est crucial de concevoir des séances d’entraînement qui imitent fidèlement les exigences réelles du match.
De plus, en nous appuyant sur des technologies comme la réalité virtuelle ou la vidéo à 360 degrés il est possible d’augmenter considérablement l’exposition d’un joueur à ces scénarios critiques de lecture du jeu. Ces technologies offrent des opportunités supplémentaires de perfectionner ces compétences en dehors des séances traditionnelles sur le terrain.
« C’est l’expérience étendue qui favorise le développement de structures de connaissances complexes en mémoire. Ce sont ces structures qui permettent aux joueurs de percevoir le monde différemment et d’extraire des informations plus significatives à mesure que l’action se déroule. »
Si ces habiletés se développent avant tout par la pratique active, les données suggèrent également qu’elles peuvent s’acquérir par l’observation. D’ailleurs, les clubs utilisent désormais massivement le retour vidéo et l’analyse de données pour entraîner spécifiquement la capacité d’un joueur à mieux estimer les « probabilités contextuelles ».
En analysant les séquences d’attaque récurrentes d’un adversaire ou les habitudes spécifiques d’un joueur — comme ses appels de balle ou ses passes préférentielles — les joueurs construisent les bases nécessaires à l’anticipation. Ces interventions agissent comme des compléments puissants à l’expérience de terrain et affinent les processus cognitifs qui soutiennent la performance de haut niveau.
Il est important de noter que les experts ne naissent pas avec des capacités visuelles supérieures. Il ne s’agit pas d’une « compétence visuelle » brute au sens physiologique du terme. C’est l’expérience étendue qui favorise le développement de structures de connaissances complexes en mémoire. Ce sont ces structures qui permettent aux joueurs de percevoir le monde différemment et d’extraire des informations plus significatives à mesure que l’action se déroule.
En d’autres termes, il n’y a pas de capacité visuelle « surhumaine » ou de mémoire de base supérieure à l’œuvre. Le succès repose sur une expérience de qualité combinée à un encadrement et des interventions appropriés. Cette synergie facilite le développement de schémas mentaux qui permettent aux joueurs de lire le jeu, d’anticiper et de prendre des décisions justes et opportunes.
Sur le plan de l’approche pédagogique, serait-il possible de mettre en œuvre des protocoles spécifiques permettant d’optimiser les stratégies d’exploration visuelle employées par les joueurs, afin de les guider dans cette alternance entre fixation oculaire précise et détection de mouvement en vision périphérique, en fonction de la configuration du jeu dans laquelle ils sont engagés ?
Des interventions pourraient effectivement être mises en œuvre pour développer les processus de scan visuel les plus efficaces. Cela concerne notamment l’usage intégré des visions fovéale et périphérique, ainsi que les mouvements de tête, afin que les joueurs puissent extraire les informations les plus pertinentes sur le terrain.
La capacité à capter les indices posturaux peut être entraînée, comme l’ont démontré de nombreuses études publiées utilisant des approches de simulation par vidéo. Ces méthodes permettent aux joueurs de s’exercer à identifier des indices spécifiques dans un environnement contrôlé, améliorant ainsi leur aptitude à extraire l’information en situation de match réel.
La reconnaissance de formes est également une compétence qui peut être développée, en grande partie grâce à des interventions basées sur la vidéo, tout comme la connaissance des probabilités contextuelles. Il est d’ailleurs intéressant de noter que les recherches montrent des différences de capacité à anticiper les situations de jeu entre les joueurs d’élite et de niveau inférieur dès l’âge de huit ans.
La dissimulation — masquer son intention réelle — et la mystification — projeter une fausse information — sont des leviers redoutables pour manipuler l’anticipation adverse. Quelle approche les joueurs peuvent-ils adopter pour déceler ces manœuvres visant à les intoxiquer ? Plus largement, comment l’entraînement peut-il intégrer cette dimension de « contre-anticipation » pour que les joueurs apprennent non seulement à lire le jeu, mais aussi à en brouiller la lecture pour l’adversaire ?
La dissimulation et la mystification sont en réalité les deux faces d’une même pièce : tandis qu’un joueur s’efforce d’anticiper, l’autre travaille activement à l’en empêcher. Bien que les recherches spécifiques dans ce domaine soient encore limitées, nous savons que les experts sont bien plus habiles pour exécuter leurs intentions tout en les masquant.
Cela ne se limite pas aux situations de un-contre-un. À l’échelle d’une équipe, par exemple, des joueurs peuvent effectuer certaines courses dont l’objectif est de manipuler leurs adversaires afin qu’ils libèrent une zone. C’est une forme plus large de dissimulation et de mystification au niveau collectif.
À ma connaissance, peu de recherches formelles se sont penchées sur l’entraînement spécifique des habiletés associées à la dissimulation et la mystification. Cependant, comme toute autre habileté perceptivo-cognitive, elle peut sans aucun doute être développée de manière individuelle. Les joueurs développent naturellement des gestes techniques et des feintes, comme le passement de jambe, donc la capacité à tromper ou leurrer l’adversaire peut certainement être développée via les mêmes méthodes que celles utilisées pour l’anticipation. Il s’agit simplement d’appliquer ces protocoles à l’émission de l’information plutôt qu’à sa seule réception.
« La performance collective est démultipliée lorsque les membres d’une équipe sont sur la « même longueur d’onde », c’est-à-dire qu’ils possèdent des modèles cognitifs communs associées à la manière dont ils souhaitent jouer, d’un point de vue offensif et défensif. »
Par ailleurs, il y a un domaine intéressant qui n’a pas été beaucoup abordé dans la littérature scientifique, c’est la prise de décision, mais d’un point de vue collectif. La plupart des recherches sur la prise de décision se sont surtout focalisées sur le joueur, qu’il soit attaquant ou défenseur. Néanmoins, de nombreux travaux sur le sujet ont été menés dans le domaine militaire par exemple, à travers le concept des « modèles mentaux partagés ».
En d’autres termes, il s’agit d’établir une compréhension commune au sein de l’équipe sur la structure à adopter, ainsi que sur les types de courses, de déplacements et de passes les plus probables selon les situations. La littérature sur le sujet suggère que la performance collective est démultipliée lorsque les membres d’une équipe sont sur la « même longueur d’onde », c’est-à-dire qu’ils possèdent des modèles cognitifs communs associées à la manière dont ils souhaitent jouer, d’un point de vue offensif et défensif.
Les joueurs disent souvent : « Je savais exactement quel appel il allait faire. Dès que j’ai reçu le ballon, j’ai juste eu à le mettre dans l’espace. » C’est l’exemple parfait d’un modèle mental partagé en action. L’attaquant sait quel espace attaquer et le passeur « cherche déjà du regard » ce mouvement parce qu’ils ont développé une compréhension commune de comment ils souhaitent attaquer ou défendre collectivement, à l’entraînement.
C’est un domaine extrêmement intéressant qui, comparé à d’autres compétences cognitives et perceptives, est relativement peu abordé dans la littérature scientifique.
Comme l’a un jour dit Mike Tyson : « Tout le monde a un plan jusqu’à ce qu’il reçoive un coup de poing au visage » — ou, dans notre cas, jusqu’à ce que l’adversaire fasse dérailler notre plan de jeu programmé. En ce sens, comment articuler jeu programmé et jeu en lecture pour favoriser collectivement l’anticipation et l’adaptation en fonction de l’évolution du rapport de forces?
Selon moi, l’anticipation collective est généralement plus simple à mettre en œuvre en phase offensive. En attaque, les joueurs sont essentiellement en quête d’opportunités et d’espaces à exploiter, ce qui autorise une plus grande prise de risque. On peut, par exemple, tenter une passe risquée dans un espace où l’on anticipe l’appel d’un partenaire ; il suffit de réussir ce geste une seule fois dans le match pour créer une occasion de but. Si vous échouez trois ou quatre fois auparavant, vous perdez certes la possession, mais sans nécessairement concéder de situation critique. En phase d’attaque, le gain d’une anticipation réussie l’emporte souvent sur le coût d’un échec.
Les attaquants scannent en permanence pour trouver des espaces libres à exploiter, tandis que les défenseurs ont pour mission de minimiser le risque. Ces derniers doivent anticiper et évaluer avec un très haut degré de probabilité les évolutions du jeu, car ils ne peuvent se permettre la moindre erreur. Leur but est de maintenir la structure défensive et d’empêcher l’adversaire de prendre les risques qui leur permettraient de générer des occasions de but.
D’une certaine façon, cela illustre pourquoi attaquer et défendre sont des aspects distincts du jeu qui requièrent des approches différentes en termes d’entraînement. Cela nous renvoie également au fait que la nature des exercices proposés aux joueurs et l’approche de coaching choisie favorisent le développement d’habiletés perceptivo-cognitives variées.
« Pour un entraîneur, il s’agit de réfléchir au type de situations d’apprentissage mises en œuvre et de comprendre quelle intervention pédagogique mène au développement de telle ou telle compétence perceptivo-cognitive. »
Par exemple, si un entraîneur utilise des instructions très prescriptives — comme dicter précisément à un milieu de terrain où passer le ballon et à un attaquant où courir — les joueurs vont développer une connaissance explicite et consciente. Cela va favoriser la compréhension commune pour un schéma donné, ce qui est évidemment important durant un match.
Cependant, il existe des situations, comme par exemple à l’approche de la surface de réparation adverse où l’espace est restreint, qui exigent une approche bien plus intuitive. Vous n’êtes pas certain de ce que vous allez faire, puis, soudainement, vous percevez une ouverture et vous l’exploitez. Ce type d’habileté se développe sans doute moins par un coaching directif que par la liberté laissée aux joueurs d’expérimenter dans ces contextes, en testant différentes approches pour voir ce qui fonctionne ou non.
De cette manière, ils ne développent pas tant une connaissance explicite et consciente, mais acquièrent un savoir plus intuitif. Dans une certaine mesure, cela constitue une composante de la créativité : les joueurs doivent s’engager dans une pratique exploratoire par essais et erreurs pour tester les limites de leur inventivité et découvrir ce qui est réalisable ou non.
Toutefois, si votre objectif est de construire une compréhension commune, des modèles mentaux partagés ou encore des structures spécifiques, ces derniers vont être davantage médiés par la cognition et vont demander une réflexion bien plus consciente. Fondamentalement, pour un entraîneur, il s’agit de réfléchir au type de situations d’apprentissage mises en œuvre et de comprendre quelle intervention pédagogique mène au développement de telle ou telle compétence perceptivo-cognitive.
Ce sont donc deux approches qui peuvent être complémentaires ?
Effectivement, les deux approches sont importantes. Si vous cherchez à développer des compétences tactiques et stratégiques conscientes et explicites, tant offensives que défensives, une certaine part d’instruction de la part de l’entraîneur est bénéfique.
Cependant, les joueurs doivent aussi avoir l’opportunité d’expérimenter par essais et erreurs. Au cours de nos travaux, nous avons testé de vastes groupes de jeunes joueurs d’élite dans des académies à travers le monde et nous avons constaté que ceux possédant une intelligence de jeu supérieure avaient généralement pratiqué davantage de « football de rue » ou de « football de plage » durant leur développement.
Lors de ces activités non supervisées et sans entraîneur, les joueurs doivent prendre une multitude de décisions « à la volée », comme la manière de créer de l’espace ou d’exploiter une faille défensive. Ce type d’expérience est crucial pour développer les capacités de décision individuelles, avec ou sans ballon.
« Si vous cherchez à développer des compétences tactiques et stratégiques conscientes et explicites, tant offensives que défensives, une certaine part d’instruction de la part de l’entraîneur est bénéfique. Cependant, les joueurs doivent aussi avoir l’opportunité d’expérimenter par essais et erreurs. »
Cela dit, une approche plus « médiée cognitivement », plus directive, impliquant des instructions précises, reste nécessaire. C’est particulièrement vrai pour ce qui touche à la stratégie globale, au modèle de jeu et à l’organisation collective. L’enjeu est de trouver le juste équilibre entre ces deux piliers.
L’approche dirigée par l’entraîneur est probablement plus déterminante dans un contexte défensif, par exemple pour maintenir la structure du bloc et la discipline stratégique. À l’inverse, la créativité individuelle devient primordiale en phase offensive : si l’adversaire peut systématiquement prédire votre prochain mouvement, il devient extrêmement difficile pour l’attaque, de déséquilibrer le bloc défensif.
En ce sens, on pourrait se demander si un excès de feedback ne risque pas de créer une forme de dépendance, où les joueurs finiraient par délaisser la recherche d’indices présents dans l’environnement pour se reposer sur les seules consignes de l’entraîneur. Dans cette optique, comment moduler le feedback pour qu’il soutienne le jeu programmé sans pour autant paralyser le jeu en lecture, notamment lors des phases offensives où l’imprévisibilité est capitale ?
Au cours de la dernière décennie, notre compréhension scientifique et pratique d’un coaching efficace a considérablement évolué. Il y a 20 ans, l’accent était mis sur une instruction dirigée par l’entraîneur et sur un usage massif d’exercices analytiques et décontextualisés. On privilégiait alors la répétition au détriment de la spécificité du match ; on créait alors des environnements permettant de répéter inlassablement des gestes techniques, sans qu’ils soient directement liés à la manière dont ces compétences sont réellement sollicitées en situation de compétition. L’apport de feedback était également omniprésent.
Nous savons désormais que, si ces conditions peuvent générer une bonne performance immédiate lors d’une séance d’entrainement, elles ne favorisent paradoxalement pas un apprentissage optimal à moyen ou long terme, ni le transfert de ces compétences vers le match.
La philosophie générale actuelle se résume plutôt ainsi : « Quelle est la quantité minimale d’instructions que je dois donner pour que le joueur puisse commencer à résoudre les problèmes de manière autonome ? » Nous devons nous demander à quel point les conditions d’entraînement correspondent aux exigences de la compétition sur les plans physique, physiologique, psychologique, technique et tactique. Plus la spécificité est élevée, meilleur est le résultat. L’une des règles les plus solides de notre discipline est que plus l’entraînement ressemble à la compétition, plus le transfert des compétences est probable.
« Quelle est la quantité minimale d’instructions que je dois donner pour que le joueur puisse commencer à résoudre les problèmes de manière autonome ? »
La question est donc la suivante : surchargeons-nous le système ? Offrons-nous suffisamment d’opportunités d’apprentissage dans ce contexte ? De même, quel est le seuil minimal de feedback nécessaire pour inverser la tendance ? Nous voulons nous éloigner de la posture du « coach-sachant » qui transmet son savoir au joueur, pour aller vers un rôle de concepteur d’environnements : l’entraîneur façonne un cadre qui permet au joueur d’apprendre par lui-même.
Dans cette optique, l’entraîneur va parfois donner des instructions, mais sans qu’elles soient trop fréquentes ou trop détaillées. Il n’y a rien de mal à cela, tant que nous n’en abusons pas et que nous laissons assez d’espace aux joueurs pour apprendre par la découverte.
Ironiquement, cette philosophie nous ramène à la manière dont les générations précédentes de footballeurs ont appris à jouer : en jouant “dans la rue » ou sur les plages comme au Brésil, avec très peu d’encadrement formel. Ces dernières décennies, nous nous sommes tournés vers une approche plus systématique au sein des académies. Si cela présente des avantages, l’un des défis majeurs est que cela a poussé les entraîneurs à être trop interventionnistes (hands-on) plutôt qu’en retrait (hands-off).
Nous devons trouver un meilleur équilibre entre l’apport d’informations et l’indépendance laissée aux joueurs. Idéalement, nous voulons des joueurs autonomes, flexibles, capables de prendre leurs propres décisions. En fin de compte, il s’agit de ne pas étouffer leur créativité.
Les approches basées sur la manipulation des contraintes (constraints-based approaches) suscitent un vif intérêt chez les entraîneurs. Cependant, manipuler efficacement ces variables exige bien plus que la simple compréhension des fondements théoriques : cela demande un véritable savoir-faire pédagogique et beaucoup d’expérience. Quel regard portez-vous sur la pertinence de ces approches pour le développement des habiletés — au-delà de la seule anticipation — et quels sont les risques pour un entraîneur moins expérimenté qui peinerait à évaluer l’impact de ces contraintes sur les comportements émergents des joueurs ?
Je suis un fervent partisan de ces approches. Cela dit, j’essaie d’éviter le débat théorique entre la psychologie écologique et les sciences cognitives ; je reste convaincu que la philosophie qui sous-tend l’utilisation et la manipulation des contraintes n’est pas aussi strictement dictée par la théorie qu’on pourrait l’imaginer.
En fin de compte, aucune théorie ne vous dicte quelle contrainte manipuler ni à quel moment le faire. Cela relève du savoir-faire artisanal de l’entraîneur. L’expérience est donc ici fondamentale.
Le seul bémol réside probablement là : d’après mon expérience, il faut un bagage solide pour tester différentes variables. Vous devez sans cesse vous demander : « Et si je change cette contrainte, comment cela va-t-il affecter le comportement du joueur ? Et si je modifie celle-ci ? »
Comme cela implique beaucoup d’essais et d’erreurs, je pense que ce type d’approche fonctionne mieux avec des joueurs de haut niveau et des entraîneurs très expérimentés. Ces derniers sont plus aptes à identifier les leviers à actionner pour concevoir des séances à la fois très spécifiques et centrées sur le développement de compétences clés.
« Nous devons utiliser la science pour aider l’entraîneur à décider quelles contraintes manipuler, quand complexifier la tâche et quand, au contraire, savoir temporiser ou simplifier ce qui est proposé. »
En revanche, pour des joueurs ou des entraîneurs moins expérimentés, cette approche est plus risquée car ses résultats sont incertains. Le coaching n’est pas quelque chose de monolithique, et nous ne différencions pas assez les contextes de pratique.
Dans une académie, vous essayez de former les futurs meilleurs joueurs du monde. Ce contexte est radicalement différent d’un environnement où les joueurs jouent simplement pour le plaisir. Pour ce second groupe, les exercices analytiques et décontextualisés ne sont peut-être pas aussi préjudiciables qu’on le pense. Ils offrent une répétition élevée avec une spécificité réduite, ce qui facilite la tâche et pose les bases de la progression. Un haut niveau d’instruction et de feedback génère alors une bonne performance immédiate et renforce la confiance, même s’il est difficile de trouver le juste équilibre.
La science peut soutenir le processus de coaching, mais en fin de compte, entraîner est une entreprise hautement artistique. Si la science nourrit cet art, l’efficacité d’un entraîneur repose sur l’équilibre entre ses connaissances théoriques (science et éducation) et son savoir-faire de terrain (expérience, essais et erreurs).
Il ne peut exister de manuel rigide dictant exactement quoi faire dans chaque situation. L’ère des « 100 meilleurs exercices pour réussir sa saison » est, je l’espère, révolue. L’accent doit désormais être mis sur le développement du savoir-faire professionnel et artisanal de l’entraîneur. Nous devons utiliser la science pour aider l’entraîneur à décider quelles contraintes manipuler, quand complexifier la tâche et quand, au contraire, savoir temporiser ou simplifier ce qui est proposé.
Après plus de 40 ans de recherche consacrée à l’anticipation, à la prise de décision et à la pédagogie du sport, quel regard portez-vous sur la manière dont l’être humain acquiert ses compétences ? Ce long parcours a-t-il modifié votre propre perception de la nature humaine ?
Je dirais que le système humain est extrêmement adaptatif et fait preuve d’une plasticité remarquable. Nous nous adaptons en permanence aux pressions — aux « stress » — qui s’exercent sur nous. Par conséquent, développer des environnements d’apprentissage optimaux consiste en partie à créer les bons leviers de stress, au bon moment, pour permettre aux individus de progresser. Cela s’applique au sport, mais aussi à la vie en général : comment concevoir des contextes qui sollicitent suffisamment le système pour qu’il puisse s’adapter et grandir ? En tant qu’entraîneurs et formateurs, notre rôle est de concevoir ces environnements qui offrent les meilleures opportunités de croissance.
Je suppose donc que nous, les humains, sommes incroyablement malléables, et je pense que c’est une capacité fondamentale. Pour en revenir à l’analogie du football, ce que les joueurs parviennent à faire avec un ballon est tout simplement incroyable. Observer l’expertise, quel que soit le domaine, est généralement très impressionnant. Ce qui est fascinant, c’est que beaucoup d’entre nous sont capables d’atteindre ces niveaux de performance, et c’est ce qui rend le sport si captivant à regarder — et à étudier.
« La science n’est pas là pour donner des ordres ; elle fournit des orientations, des guides qui aident à expérimenter des pistes pouvant mener, avec le temps, à une réponse. »
Du point de vue du chercheur, avec les années, on finit par comprendre qu’il nous reste bien plus de choses à découvrir qu’il n’y en a que nous maîtrisons déjà. Inévitablement, la réalité est rarement aussi claire ou transparente qu’on pourrait l’espérer. Cela peut être une source de frustration pour les entraîneurs, qui cherchent souvent des réponses tranchées, binaires, alors que la science est essentiellement composée de nuances de gris. Ils peuvent être déçus par ce manque de certitudes, mais la science n’est pas là pour donner des ordres ; elle fournit des orientations, des guides qui aident à expérimenter des pistes pouvant mener, avec le temps, à une réponse.
Enfin, j’aimerais souligner l’importance d’une collaboration étroite entre entraîneurs et scientifiques pour optimiser le temps de pratique. Qu’il s’agisse de football ou de mathématiques à l’école, l’objectif est d’optimiser le transfert entre le temps passé à s’exercer et celui passé à concourir ou à travailler. Plus la science nous aidera à maximiser ce transfert, plus nous apprendrons vite. Cela nous rendra plus efficaces dans un large éventail de compétences de vie, au bénéfice de la race humaine à l’échelle mondiale, et bien au-delà.
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