Formé à la Deutsche Sporthochschule de Cologne, Sebastian Arenz a débuté son parcours de scout en intégrant la galaxie Red Bull. Passé ensuite par l’AC Milan, le Genoa ou encore le Valencia CF, il a développé une approche où la compréhension des contextes locaux est indissociable de l’identification des potentiels.
Fort d’une expérience de plus de dix ans, il a partagé avec nous sa perspective sur des thèmes comme les spécificités du modèle Red Bull, la projection du potentiel, l’importance de définir un langage commun ou encore l’équilibre entre intuition et outils d’évaluation.
Chaque dimanche vous recevrez des idées sur l’analyse du jeu, l’entrainement ou encore l’apprentissage.
Qu’est-ce que le football représente pour vous ?
J’ai commencé à jouer à l’âge de six ans dans un club de Cologne, ma ville natale, et mon premier souvenir marquant reste l’Euro 92 en Suède, avec la surprenante victoire finale du Danemark. C’est à ce moment-là que mon intérêt pour le football a réellement commencé. À l’époque, je regardais surtout les matchs à la télévision avec mon père. Bien qu’il ne soit pas un grand passionné à l’origine, c’est devenu un moment de partage entre nous.
J’ai continué à jouer tout au long de ma scolarité, c’était un équilibre important pour moi. Ce qui m’a rapidement marqué, c’est la dimension internationale de ce sport. J’ai par exemple eu l’occasion de participer à des tournois à l’étranger, comme la Gothia Cup en Suède. Se retrouver si jeune face à des équipes grecques ou brésiliennes m’a donné une première vision globale du jeu.
A partir de la catégorie U17, au Yurdumspor Köln (un club avec un projet multiculturel très ambitieux a cette époque et qui n’existe plus), ma pratique est devenue un peu plus sérieuse. C’est à cette période que j’ai commencé à percevoir un peu d’argent à travers quelques primes de match. Les années suivantes, j’ai continué à jouer entre autres au Viktoria Köln, ce qui m’a permis d’évoluer à un certain niveau et de poursuivre des études en parallèle.
« Lorsqu’on travaille dans le football, on ne peut plus se contenter d’être un simple passionné. On perd aussi le côté « supporter ». »
Cela a également été une étape clé de ma construction personnelle. J’ai pu côtoyer de nombreux joueurs étrangers venus jouer en Allemagne : des Brésiliens, des Francais des Japonais, des Polonais, des Turcs ou des joueurs Africains. Ces rencontres m’ont formé. Même sans avoir eu une grande carrière de joueur, j’ai vécu des expériences marquantes. Ce sport m’a appris à vivre au sein d’un groupe : savoir coopérer, gagner ensemble, mais aussi échouer et souffrir. Je suis convaincu que le sport de manière générale est essentiel pour le développement d’une personne, et les sports collectifs encore plus.
Aujourd’hui, mon rapport au football est double. D’un côté, il y a la passion personnelle, le plaisir brut de voir du beau jeu, celui que je ressentais quand j’étais sur le terrain. De l’autre côté, il y a l’aspect professionnel, avec un métier qui devient chaque jour plus complexe. Mais peu importe sa complexité, que je sois en mission en Amérique du Sud ou ailleurs, ce plaisir personnel de regarder un match reste intact. Toutefois lorsqu’on travaille dans le football, on ne peut plus se contenter d’être un simple passionné. On perd aussi le côté « supporter ».
Justement, comment s’est opérée la transition entre votre parcours de joueur et vos débuts professionnels dans ce milieu ?
Vers la fin de mes études, j’ai travaillé comme assistant pour une conférence internationale au sein de ma faculté, la Deutsche Sporthochschule Köln. C’est là que j’ai eu la chance de croiser Harold Mayne-Nicholls, une figure importante au Chili qui travaillait aussi pour la FIFA. Il a été président de la Fédération du Chili, notamment à l’époque où Marcelo Bielsa était sélectionneur pour la Coupe du Monde 2010. Il m’a invité à découvrir son pays et, une fois mon diplôme en poche, j’ai saisi cette opportunité d’avoir une expérience à l’étranger. Je suis donc parti au Chili pendant quelques mois.
A mon retour en Allemagne, un ancien coéquipier m’a informé que Red Bull recherchait de jeunes profils avec un cursus universitaire et des compétences linguistiques pour couvrir différents marchés. Il m’a suggéré de postuler pour couvrir la France.
À l’époque, c’était un poste à temps partiel et le projet Red Bull en était encore à ses débuts en Allemagne avec le RB Leipzig qui évoluait en troisième division. En Autriche, la structure était déjà similaire à celle que l’on connaît aujourd’hui. Ils ont donc réuni des candidats et ont rapidement recruté huit ou neuf scouts pour couvrir des pays comme le Portugal, la Pologne, l’Italie et donc la France. C’est comme cela que j’ai débuté dans le scouting.
« Red Bull recherchait de jeunes profils avec un cursus universitaire et des compétences linguistiques pour couvrir différents marchés »
Après avoir couvert le marché français pendant quelques mois, la direction m’a sollicité car il souhaitait avoir quelqu’un basé au Brésil pour couvrir l’ensemble du marché sud-américain, puisque le groupe y possédait déjà un club. J’ai accepté et je suis donc parti avec un visa de travail au Brésil.
C’est là que j’ai réellement commencé le scouting de terrain, notamment lors de la fameuse Copinha (un tournoi U20 annuellement organisée dans l’etat de Sao Paulo) et internationalement lors du championnat sud-américain U17 (Campeonato Sudamericano de Fútbol Sub-17) joué en mars 2015 au Paraguay. Au Red Bull Brasil, j’ai pu côtoyé des profils comme Thiago Scuro (actuel directeur sportif de l’AS Monaco) ou encore André Mazzucco (Directeur du football dans de nombreux clubs au Brésil). Cette période a été un accélérateur incroyable pour moi.
Avec le recul, je me rends compte que mon voyage au Chili a été déterminant. En Europe, on a parfois une vision un peu romancée de l’Amérique du Sud, on a tendance à globaliser le continent. En ce sens, le fait d’avoir déjà vécu au Chili et de parler espagnol a rassuré les dirigeants de Red Bull, alors que le Brésil et le Chili sont très différents. Ils se sont dit que j’avais déjà une expérience du terrain sud-américain et que l’adaptation au Brésil, même s’il fallait apprendre le portugais, se ferait naturellement. C’est ce qui a ouvert la porte.
Vous avez travaillé au sein de trois clubs de la galaxie Red Bull : Red Bull Brasil (aujourd’hui Red Bull Bragantino), RB Leipzig et Red Bull Salzbourg. D’un point de vue opérationnel, comment s’est passée cette navigation entre ces trois pays ? Comment parvient-on à appliquer une vision globale tout en respectant les particularités culturelles de chaque club ?
Tout d’abord, il faut comprendre que même entre l’Allemagne et l’Autriche, il existe des nuances. À mon sens, l’approche et la culture autrichienne sont un peu plus sereines, plus « tranquilles », sans que cela n’enlève rien à la qualité de leur organisation. Leipzig, en revanche, dégageait une énergie plus dynamique. À l’époque, la vraie différence se situait surtout au niveau de la compétition : Salzbourg jouait déjà la Ligue des Champions, tandis que Leipzig montait encore en puissance.
Le Brésil représentait un défi bien plus complexe. Le système des compétitions y est très particulier : durant le premier semestre, vous disputez les championnats régionaux. A cette époque, le Red Bull Brasil évoluait dans le championnat de l’État de São Paulo, le plus relevé du pays, où l’on affronte des géants comme Corinthians, Santos ou encore Palmeiras. C’est un niveau de première division. Mais le second semestre, le club évoluait en quatrième division nationale. Le football y était beaucoup plus rude, moins esthétique, c’était un véritable combat.
« Red Bull impose une philosophie stricte, que ce soit dans la méthodologie de scouting ou dans l’identité de jeu. »
Cette dualité créait des situations contractuelles très « créatives » : certains joueurs signaient pour le prestige du championnat régional au premier semestre, mais ne restaient pas forcément pour jouer en quatrième division ensuite. C’était une gymnastique permanente pour stabiliser l’effectif.
Concernant la philosophie du groupe, l’objectif a toujours été de créer une ligne commune. Même si ce n’était pas ma mission principale de tout coordonner, j’ai participé activement à cet effort d’alignement. Red Bull impose une philosophie stricte, que ce soit dans la méthodologie de scouting ou dans l’identité de jeu. Avec le temps, et particulièrement après la prise de la licence de Bragantino pendant la pandémie, ils ont réussi à canaliser encore plus cette vision pour que Bragantino, Salzbourg et Leipzig partagent une véritable identité commune.
Personnellement, cette expérience a été une école incroyable, car le groupe Red Bull est une référence mondiale. J’y ai énormément appris, notamment en ayant la chance de voyager et d’échanger avec une personne comme Ralf Rangnick (et beaucoup d’autres comme Johannes Spors qui en 2022 m’a donné l’opportunité de le rejoindre sur un projet multiclub comprenant le Genoa, Vasco da Gama, le Standard de Liège, le Red Star FC ou bien Wolfgang Geiger un pionnier dans le scouting en Allemagne) qui est l’architecte de toute cette structure. Avec le recul, je me suis aperçu que travailler pour ce groupe vous apporte un véritable label sur le marché. C’est une étiquette qui valorise immédiatement votre profil de recruteur, car on sait avec quelle exigence vous avez été formé.
Qu’est-ce qui constitue selon vous le « socle commun » de l’approche Red Bull dans ces trois pays ? Par ailleurs, quels attributs propres à chaque club restaient constants, peu importe le contexte géographique ?
Ce qui constitue ce socle commun, c’est une stratégie et une philosophie de jeu globale – Spielphilosophie – partagées, l’excellence des infrastructures et la qualité professionnelle de ses collaborateurs. J’ai récemment visité le nouveau centre d’entraînement à Atibaia au Brésil et ce qu’ils ont fait est exceptionnel. Salzbourg a été le précurseur en la matière, suivi de près par Leipzig et New York. C’est le socle du haut niveau.
Lorsqu’on vient d’Europe on a parfois un a priori en partant en Amérique du sud / Brésil ou ailleurs. On pense, à tort, que l’on devra tout expliquer. C’est, à mon avis, une approche qui n’est pas toujours efficace. Durant mon expérience au Brésil, j’ai été impressionné par le professionnalisme, la motivation et l’inspiration des collaborateurs locaux. Ce niveau d’exigence a été une constante, peu importe la zone géographique.
« Le défi de Red Bull a été de trouver des joueurs capables d’intégrer une philosophie de jeu très stricte et dynamique, tout en respectant cette nature locale. »
Cependant, les différences culturelles s’expriment dans le rapport à la discipline et à la créativité. Je me souviens d’une anecdote avec un ami, Daniel Leiva, qui travaille toujours pour Red Bull au Brésil. Lors du Next Generation Trophy 2015 à l’académie de Salzbourg, il avait été frappé par la capacité de concentration des jeunes joueurs autrichiens de 14 ou 15 ans à l’entraînement. Ils étaient totalement focalisés sur la tâche et à l’écoute des staffs.
Au Brésil, l’approche est souvent différente, surtout chez les jeunes. Il y a une part de créativité qu’on ne peut pas — et qu’on ne doit pas — brider complètement. Souvent on ne peut pas aborder les choses complètement de la même manière qu’en Europe. Le défi de Red Bull a été de trouver des joueurs capables d’intégrer une philosophie de jeu très stricte et dynamique, tout en respectant cette nature locale. Il faut parfois adopter une approche plus “chaleureuse”, pour faire passer ces principes tactiques.
Il n’y a pas de « vérité » absolue ou de style supérieur à un autre. C’est justement ce qui rend le football passionnant : cette capacité à adapter une idée de jeu très dynamique à des cultures différentes. Le football reste le même, mais la manière d’y amener les joueurs doit tenir compte de leur identité.
Au-delà des disparités entre ces trois pays, comment le groupe Red Bull aborde l’identification de profils issus de cultures si variées, tout en s’assurant qu’ils correspondent à un style de jeu extrêmement spécifique et codifié ?
Ce n’est pas propre à Red Bull, mais je pense qu’en scouting, il est primordial de définir précisément la mentalité attendue pour un joueur. Par exemple, si vous voulez pratiquer un pressing haut, il est évident qu’il vous faut des profils animés par une volonté féroce de récupérer le ballon. C’est un travail ingrat, ce n’est pas la partie la plus agréable du jeu.
Pour sortir un instant du contexte Red Bull, j’ai en tête l’exemple de Marcelo Bielsa à Marseille avec André-Pierre Gignac. C’était un pur finisseur, un « Matador ». À l’époque, on débattait beaucoup de sa forme athlétique. Pourtant, sous Bielsa, il a fourni un travail de pressing absolument extraordinaire. Cela prouve qu’un entraîneur peut transformer un joueur et l’amener vers un style qui n’était pas forcément le sien au départ.
Ce n’est pas propre à Red Bull, mais je pense qu’en scouting, il est primordial de définir précisément la mentalité attendue pour un joueur
Chez Red Bull, on cherchait cette mentalité de « travailleur», cette proactivité constante. Ils ont même théorisé le concept de Rule Breaker : alors que certains coachs demandent à leurs attaquants de rester strictement dans la structure tactique, nous cherchions celui qui, à travers sa propre motivation et sa volonté, était prêt à sortir du cadre pour agresser le porteur et presser.
Le groupe a donc affiné ses critères pour identifier ce comportement proactif. Ce n’est pas une invention de Red Bull, tout le monde sait que c’est une qualité, mais ils ont su en faire un filtre de sélection systématique. Pour un scout, cela ne se lit pas toujours dans les statistiques ; cela se décèle dans de petits détails, des moments fugitifs. Par exemple : que fait le joueur à l’instant précis où il perd le ballon ? Est-ce qu’il se projette immédiatement pour le récupérer ou est-ce qu’il lâche prise par frustration ? C’est dans ce genre de réaction que l’on trouve des éléments intéressants sur la mentalité du joueur.
Au regard de vos expériences suivantes au Valencia CF, à l’AC Milan, ou encore au Vasco da Gama et au Genoa sous le modèle de la multipropriété, comment avez-vous capitalisé sur votre expérience chez Red Bull pour aborder ces nouveaux défis ?
Avec le temps, j’ai appris l’importance de l’introspection. En tant que recruteur, il faut savoir se remettre en question car nous avons tous des biais, des préférences personnelles. Pour être honnête, quand je jouais — même si ce n’était pas à haut niveau — j’étais un peu ce profil « fou » sur le terrain, celui qui donnait tout, parfois avec un manque d’équilibre qui m’a sans doute empêché d’aller plus haut.
Mes goûts personnels m’ont donc naturellement porté vers des joueurs qui ne lâchent jamais rien, des profils à la Gabriel Heinze, Gennaro Gattuso ou Lorik Cana. Dans le scouting, on a tendance à projeter ce que l’on a été. En tant qu’ancien défenseur, je regarde d’abord l’agressivité, la posture et la motivation. Mais le métier m’a appris à équilibrer ce regard : la qualité technique est tout aussi fondamentale. C’est un processus d’apprentissage continu pour ne pas laisser ses préférences masquer la réalité du talent.
C’est là que le concept de Rule Breaker prend tout son sens. Si vous avez un joueur avec une motivation intrinsèque débordante et la volonté de mettre en oeuvre, même s’il commet des erreurs tactiques ou sort de sa zone, vous pouvez le canaliser, le former, le freiner. Mais l’inverse est impossible : vous ne pouvez pas insuffler une agressivité naturelle à quelqu’un qui ne l’a pas.
« Le scouting dépend de ce que vous cherchez, mais aussi de paramètres très pragmatiques : votre budget et la ligue dans laquelle vous évoluez. Il ne sert à rien de repérer le meilleur talent du Brésil si vous travaillez pour un club qui n’a pas les moyens de le faire venir »
Cette approche se heurte parfois aux cultures locales. En Italie, par exemple, le football est extrêmement codifié d’un point de vue tactique. Si un joueur « casse les lignes » ou abandonne son poste, c’est souvent perçu comme une erreur majeure, un « no-go ». Chez Red Bull, au contraire, on valorisait cette prise d’initiative. Au Brésil, l’œil est souvent attiré par le spectacle technique, le dribble. Mon rôle était parfois de tempérer cet enthousiasme en demandant : « D’accord, mais est-ce qu’il a ce qu’il faut cognitivement ou athlétiquement pour pouvoir imposer son jeu la bas, et devenir un joueur de haut niveau en Europe ? »
Néanmoins, il ne faut pas tomber dans la généralisation car, même dans un pays comme le Brésil, les profils varient énormément. Si l’on prend l’exemple d’un défenseur central comme Bruno Fuchs qui joue à Palmeiras, c’est un joueur du Sud du Brésil. On est face à un profil de défenseur axial, grand, solide, qui n’est pas là pour faire des dribbles spectaculaires. On retrouve le même type de nuance partout, que ce soit en Espagne, en Allemagne ou en France.
Travailler pour Valence, Milan ou Vasco m’a appris qu’il n’y a pas qu’une seule vérité dans le football. Chaque club a sa culture propre, qui est parfois plus forte que la culture du pays lui-même. Le scouting dépend de ce que vous cherchez, mais aussi de paramètres très pragmatiques : votre budget et la ligue dans laquelle vous évoluez. Il ne sert à rien de repérer le meilleur talent du Brésil si vous travaillez pour un club qui n’a pas les moyens de le faire venir. Le bon scouting, c’est avant tout savoir définir précisément ce qui est réaliste et nécessaire pour votre projet.
Cela souligne l’importance d’un cadre clair en amont : il faut définir précisément ses ambitions, ses moyens et ses capacités d’action. Pour vous, comment cette clarté sur les objectifs du club conditionne-t-elle la mise en œuvre opérationnelle de votre travail de scout ?
On idéalise souvent la capacité du football à réunir tout le monde, mais en réalité, ce n’est jamais simple. L’adaptation est un défi permanent. Et ce n’est pas qu’une question de traverser les océans ; même à l’époque, un joueur qui passait du RC Lens à Bastia devait déjà faire face à un changement culturel et s’adapter à un nouvel environnement.
Lorsqu’on recrute un jeune joueur, il faut garder à l’esprit qu’il est encore en train de se construire en tant qu’homme. À cela s’ajoute la barrière de la langue. En Italie, par exemple, c’est un pays qui a un immense respect pour son propre style et sa propre identité. Si vous ne parlez pas italien, tout devient immédiatement plus complexe, même si les choses sont différentes dans certains clubs ou évoluent peu à peu dans l’autres.
« On a tendance à l’oublier, mais derrière l’athlète et le montant du transfert — qui ajoute une pression supplémentaire —, il y a une personne qui change de vie »
Le rôle de la cellule de recrutement et du directeur sportif est d’anticiper cette transition. On a tendance à l’oublier, mais derrière l’athlète et le montant du transfert — qui ajoute une pression supplémentaire —, il y a une personne qui change de vie. Parfois l’alchimie prend immédiatement, parfois cela ne fonctionne pas, et c’est souvent lié à l’accompagnement.
C’est là que la structure du club fait la différence. Chez Red Bull, tout était pensé pour offrir un support complet au joueur afin de faciliter son intégration. Mais tous les clubs n’ont pas les mêmes ressources ; c’est aussi une question de budget. Pour moi, le recrutement ne s’arrête pas à la signature : il faut avoir une réflexion profonde sur l’intégration culturelle. Qui est ce joueur ? Comment va-t-on l’accueillir ? Comment va-t-on l’aider à s’épanouir dans ce nouveau contexte ? C’est ce volet humain qui valide, ou non, le travail de scouting.
L’un des défis majeurs d’une cellule de recrutement est d’estimer l’évolution d’un joueur sur le long terme au sein d’un environnement spécifique. Le développement étant rarement linéaire, la performance observée à l’instant T peut s’avérer trompeuse. Comment abordez-vous cette dimension prédictive ? Plus spécifiquement dans la formation, quels indicateurs privilégiez-vous pour identifier ceux qui disposent des leviers de progression nécessaires au haut niveau ?
C’est sans doute l’exercice le plus périlleux de notre métier. Chez les jeunes, la première variable à isoler est le développement biologique. En U17, vous croisez souvent des garçons qui sont déjà des adultes sur le plan physique. Ils dominent par leur puissance, ce qui leur donne une confiance précoce. Mais c’est un piège pour le recruteur : si un jeune de 17 ans a déjà terminé sa croissance musculaire et osseuse, il performe aujourd’hui, mais quelle est sa capacité de développement à long terme?
En passant chez les pros ou en U20, son avantage physique va s’évaporer car tout le monde sera à son niveau. S’il n’a basé son jeu que sur cet avantage, il va se heurter à un mur. À l’inverse, un garçon plus frêle, qui a encore une marge de progression en termes de croissance, est souvent bien plus intéressant. Sa maturité technique et sa compréhension du jeu devront être supérieures pour compenser son déficit physique actuel. Une fois que son corps aura rattrapé son talent, il dépassera l’autre.
La projection, c’est aussi évaluer la résilience mentale. Quand ce « joueur dominant » de 17 ans arrive au niveau supérieur et que son physique ne suffit plus, comment réagit-il ? Beaucoup ne parviennent pas à s’adapter à ce changement de paradigme. C’est pour cela que je privilégie souvent la compréhension du jeu : un joueur qui fait des choses simples mais justes, qui sent le rythme et trouve des solutions intelligentes. Ce n’est pas forcément spectaculaire à l’instant, mais c’est un indicateur de réussite future qui me semble bien plus fiable qu’un dribble impulsif ou qu’une simple supériorité physique.
« Le rôle du scout est de prendre ses responsabilités : savoir sonner l’alarme pour un talent qu’il juge incontournable, ou au contraire, savoir dire « non » à un joueur qui semble brillant mais qui, selon lui, n’a plus de leviers de croissance pour le futur. »
Dès que l’on change de continent, comme pour un joueur sud-américain venant en Europe, l’équation se complique encore. Le rythme de jeu est généralement plus plus élevé en Europe, ce qui exige une vitesse de réflexion supérieure. Pour minimiser les risques, il faut essayer de comprendre qui est le jeune derrière l’athlète. On ne cherche pas forcément des « premiers de la classe », mais des personnalités résilientes, capables de s’adapter à un nouvel environnement sans s’effondrer. En ce sens, j’ai souvent eu la chance de pouvoir échanger directement avec eux, de les voir en face à face, pour saisir ces détails de personnalité.
Malgré toutes les informations collectées, le scouting reste une projection, jamais une garantie. Il faut accepter cette part d’incertitude, car nous sommes humains. Le rôle du scout est de prendre ses responsabilités : savoir sonner l’alarme pour un talent qu’il juge incontournable, ou au contraire, savoir dire « non » à un joueur qui semble brillant mais qui, selon lui, n’a plus de leviers de croissance pour le futur.
Avec le temps, l’expérience nous apprend l’humilité. On voit des joueurs que l’on pensait « top » ne jamais percer, et d’autres que l’on a écartés devenir des joueurs de classe internationale. Notre métier consiste à simplifier ce flux immense d’informations pour canaliser l’énergie du club et l’aider à prendre la décision la plus cohérente possible dans un temps souvent très court.
Au sein d’une cellule de recrutement, mais plus largement, au sein d’une organisation sportive, l’un des défis est de partager un vocabulaire commun. Par exemple, des termes génériques comme « vision du jeu » ou « qualité technique » sont souvent utilisés, alors qu’ils peuvent peuvent évoquer une multitude de choses en fonction de l’observateur. Comment parvenez-vous à traduire ces concepts subjectifs en critères d’évaluation opérationnels et mesurables ? Avez-vous des exemples concrets d’indicateurs qui permettent de rendre ces termes universellement applicables au sein d’un même club, afin que chaque scout évalue la même chose derrière un même mot ?
C’est un point fondamental. Par exemple, pour éviter que le terme « technique » ne reste subjectif, il faut le décomposer en gestes concrets liés à la dynamique du jeu. Pour moi, le premier indicateur universel, c’est la qualité du contrôle et notamment du contrôle orienté. Dans un football ou le temps est réduit, un joueur qui stoppe le ballon pour ensuite réfléchir à sa prochaine action ralentit le jeu. À l’inverse, celui qui, par sa première touche, se projette déjà et élimine un rideau, démontre une connexion parfaite entre sa compréhension du jeu et sa technique. C’est un indicateur de fluidité : si le mouvement est haché, le joueur aura du mal à exister au très haut niveau. Ensuite, bien évidemment la définition de la technique doit être spécifique au poste.
Un autre critère mesurable et souvent négligé, c’est le travail d’appuis. Un joueur qui a des appuis lourds ou mal coordonnés sera toujours limité dans l’exécution.
« Nous recherchons des joueurs dont la technique sert l’efficacité : casser des lignes, accélérer le rythme, créer du danger. »
Enfin, il faut intégrer la profondeur. Un joueur peut avoir une « belle gestuelle technique », mais s’il ne l’utilise que pour développer un jeu centré sur lui-même ou des actions qui ne font pas la différence comme des passes latérales sans risque, sa valeur sera plus limitée pour un football dynamique. Nous recherchons des joueurs dont la technique sert l’efficacité : casser des lignes, accélérer le rythme, créer du danger.
En résumé, pour qu’une cellule de recrutement parle le même langage, nous devons transformer des termes comme, la “technique », en questions binaires : Sa première touche est-elle orientée vers l’avant ? Sa conduite de balle ralentit-elle sa course ? Ses appuis lui permettent-ils d’enchaîner rapidement ? Ses frappes bien claquées ou plutôt écrasées ? etc. C’est en répondant à ces questions précises que l’on uniformise nos rapports de scouting, tout en gardant à l’esprit que ces critères doivent s’adapter au budget et à l’identité de jeu du club.
Dans de nombreux secteurs, l’intuition prend souvent le pas sur les systèmes d’évaluation rigoureux. En football, comment parvient-on à traduire des critères techniques, comme la qualité du contrôle orienté, en une notation uniforme pour limiter la subjectivité de l’évaluation ? Au-delà de l’aspect méthodologique, est-il souhaitable de chercher à gommer totalement cette part d’intuition ?
Je ne dirais pas que l’intuition est « trop » présente dans le football, car c’est la nature même du métier. Le point de vue personnel d’un scout n’est pas un défaut ; c’est une expertise. Cependant, il est indispensable de structurer ce regard. Généralement, tous les clubs utilisent aujourd’hui des bases de données avec une échelle de notation — souvent de 1 à 10 — pour uniformiser les rapports et centraliser l’information.
J’ai récemment eu une discussion avec un analyste de données qui résumait parfaitement le débat. Il me disait : « Mes chiffres ne reflètent aucune préférence personnelle. Je ne vois pas le joueur avec l’affect du scout, je vois des statistiques froides et objectives. » C’est une approche stérile, mais nécessaire. Le défi est de réussir à canaliser l’instinct du scout dans ces chiffres.
« Le point de vue personnel d’un scout n’est pas un défaut ; c’est une expertise »
Il faut aussi accepter que la notation d’un scout puisse fluctuer. Un recruteur peut être très enthousiaste parce qu’il a vu un joueur marquer un but extraordinaire, tout en oubliant qu’il n’a pas fait les efforts défensifs nécessaires. À l’inverse, un autre scout sera plus réservé, plus discret dans ses notes. C’est là que le rôle du responsable du recrutement devient crucial : il doit apprendre à interpréter les notes en fonction de la personnalité de chaque scout. Si un scout habituellement sévère met un 8, cela a une valeur immense.
Pour moi, la richesse d’un rapport ne réside pas seulement dans la note, mais dans la description qualitative. J’aime isoler des situations symboliques, comme par exemple : “à la 15:17, le joueur prend une initiative audacieuse. Même s’il rate sa passe finale, il montre qu’il a l’intention de provoquer, de casser les lignes et de ne pas se contenter de passes faciles. » Pour un jeune joueur, cette volonté de créer est un indicateur de potentiel bien plus fort qu’une statistique de passes réussies à 100% mais sans prise de risque.
« Il faut aussi accepter que la notation d’un scout puisse fluctuer. »
L’objectif final est de centraliser ces données. Pour éviter les confusions culturelles — comme en Allemagne où le « 1 » est la meilleure note scolaire alors qu’ailleurs c’est le « 10 » — l’utilisation d’une échelle standardisée est fondamentale. Cela permet de dégager une tendance sur le long terme.
Dans ce système, il faut comprendre qu’un « 10 » n’existe quasiment pas : ce serait le niveau d’un Ronaldo au sommet de sa carrière, lors du meilleur match de sa vie. C’est un idéal inatteignable.
« Pour moi, la richesse d’un rapport ne réside pas seulement dans la note, mais dans la description qualitative. «
En réalité, lorsqu’un scout attribue un 7 ou un 8, nous sommes déjà face à une performance ou un potentiel extraordinaire. Pour ma part, je segmente souvent la notation : il y a la note de la performance immédiate (le match du jour) et la note de projection. Si j’estime qu’un joueur a le potentiel pour évoluer un jour en Ligue des Champions, il se situera dans la zone du 8. Le 9 est rarissime, et le 10, comme je le disais, on n’y touche pas.
Le fait d’adopter ces codes communs au sein d’une cellule de recrutement permet d’effacer les biais culturels. Une fois que tout le monde s’accorde sur le fait que le 8 représente l’élite européenne et que le 10 est inatteignable, le système devient très simple et efficace. Ce n’est pas si complexe, c’est une question de référentiel commun.
Par ailleurs, le football n’est pas une vérité figée ; un constat aujourd’hui peut changer la semaine prochaine. La confrontation entre la « froideur » de la data, la structure de la notation et la « chaleur » de l’instinct est, selon moi, une manière intéressante d’obtenir une vision juste.
Vous maîtrisez aujourd’hui plusieurs langues, vous avez été immergé dans des cultures radicalement différentes et vous avez passé des années à évaluer des centaines de profils. Qu’est-ce que ces expériences vous ont appris sur la nature humaine ?
Ce que ce parcours m’a appris, c’est que derrière le professionnalisme et l’aspect international du métier, il y a une dimension humaine essentielle. Le football possède cette capacité unique de réunir les gens, transformant des inconnus en collègues ou en amis. Plus que le résultat sur le terrain, c’est l’histoire derrière chaque carrière et chaque réussite qui me fascine : en coulisses, on découvre des parcours de vie d’une grande complexité.
J’ai aussi appris qu’il existe une forme de solidarité — une « confraternité » — entre scouts. Même en travaillant pour des clubs concurrents, il y a de nombreux échanges. L’ouverture aux autres est toujours enrichissante à mon avis.
« Derrière le professionnalisme et l’aspect international du métier, il y a une dimension humaine essentielle »
Le football nous fascine car il est le miroir de notre société, de nos besoins et de nos ambitions. C’est un milieu qui nous enseigne la coopération, mais aussi la nécessité de s’imposer. Une forme de résilience se construit presque automatiquement face à la dynamique constante de ce sport, entre grandes réussites et profondes frustrations.
Après dix ans dans ce milieu, je réalise combien il est précieux d’avoir cette chance de pouvoir se connecter à l’autre, de découvrir et d’apprendre. Néanmoins, il est également essentiel de prendre du recul pour garder une vision objective des personnes et du contexte de temps en temps. Aujourd’hui, je retire de ces expériences multiculturelles une richesse personnelle qui se mélange avec mes compétences professionnelles, et je suis heureux de poursuivre sur ce chemin où l’on n’a jamais fini d’apprendre.
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