Les fondements cognitifs et sensibles de l'activité des footballeurs

Enseignant agrégé d’EPS (UFR STAPS – Clermont-Ferrand), entraineur de football (DES) et doctorant au laboratoire ACTé, Stéphane Héros est l’auteur d’une thèse qui a pour thème: Les fondements cognitifs et sensibles de l’activité des footballeurs. Étude de la diversité interindividuelle lors des pertes de balle.

Dans le cadre de ses recherches, le Clermont-Foot 63 (Ligue 2) et notamment le groupe professionnel, se sont transformés en laboratoire à ciel ouvert.

Pouvez-vous nous expliquer vos travaux et notamment votre thèse assez novatrice sur une phase de jeu assez peu explorée, la transition et plus particulièrement la transition défensive, nous pourrions déjà commencer par le titre de cette thèse avant d’aborder plus en détail votre démarche actuelle ?

Ma recherche porte sur les fondements cognitifs et sensibles de l’activité des footballeurs. Qu’est ce qui fonde à un moment donné, l’activité des joueurs ? (L’activité étant entendu comme type de comportement indissociable d’une signification) Qu’est ce qui génère et  qui contraint l’activité ? Qu’est ce qui génère l’activité des joueurs lorsqu’ils sont confrontés à ce qu’on pourrait appeler des situations de travail pour eux ? L’étude porte sur les différences inter-individuelles entre les joueurs de football dans les situations de jeu et mon support de recherche concerne les transitions défensives.Comment réagissent les joueurs et quels types d’activités déploient-ils à la perte du ballon, dès lors qu’il n’y a pas d’interruption de jeu ?

Je travaille donc, en résumé, sur les transitions défensives et l’analyse de l’activité des joueurs lors de celles-ci, autrement dit, j’étudie quelles sont les régularités comportementales que l’on peut repérer dans différentes catégories de contexte et j’étudie comment les joueurs vivent ces situations (quel est leur ressenti in situ) et quelles informations ils sont en mesure de prendre ? Anticipent-ils l’éventuelle perte du ballon ? Comment agissent-ils lors de la perte du ballon et consécutivement à celle-ci ? L’étude de l’activité des joueurs se centre plus particulièrement sur deux phases particulières du jeu : la phase de possession haute (attaque placée haute) et la phase de transition défensive haute.

Intéressant cette démarche et plus particulièrement de mettre au premier plan les aspects cognitifs, décisionnels y compris émotionnels, un peu à contre-courant du discours souvent entendu à propos des transitions où l’on demande aux joueurs de vite réagir et de courir, pour caricaturer. Pouvez-vous mettre en lumière des éléments importants liés à cette phase de jeu ?

Tout d’abord il convient de repositionner les transitions et leur importance dans le jeu lorsqu’on joue au football et de constater que nous pratiquons une activité sportive où il y a énormément de transformations de jeu. Sur un match de football, le temps de jeu effectif (le temps pendant lequel le ballon est réellement en jeu) est d’environ 52 ou 53 minutes du match (Stats FIFA), et sur ce temps, nous pouvons repérer environ entre 90 et 120 séquences de jeu dans un match de Ligue 2.

Une séquence de jeu étant entendu, comme le temps de jeu effectif entre 2 arrêts de jeu, soit parce que le ballon sort des limites du terrain, parce qu’il y a un but ou une faute. A l’intérieur de ces séquences, on retrouve des phases, où les équipes sont en attaque ou en défense, etc.

Quelles sont ces phases ? Elles sont qualifiées en termes d’attaques placées ou rapides et défenses placées… Entre ces phases de jeu, le jeu se transforme (pertes et récupérations du ballon). Ces transformations de jeu sont appelées phases de transition. Lors des matchs observés (en ligue 2 à partir des matchs du Clermont Foot 63 sur trois saisons), j’ai pu repérer entre 90 à 120 transitions sur 52 minutes 53 minutes de temps de jeu effectif, ce qui est énorme. Par conséquent, s’intéresser à ces phases de transitions est primordial dès lors que nous savons que les joueurs, vont être confrontés à ces situations-là de manière très fréquente.

A partir de là, et pour repositionner les choses, nous pouvons considérer qu’il existe deux grandes tendances qu’on peut repérer dans la manière de jouer ces transitions défensives :  les adeptes d’un repositionnement à la perte du ballon ou les adeptes d’une défense dynamique à la perte, avec une volonté de récupérer rapidement le ballon après l’avoir perdu ce qu’on que l’on a coutume d’appeler depuis quelques années le contre pressing.

Dans les deux cas de figure, quelle que soit l’option de jeu retenu par un coach, par un staff, par une équipe, un club, la réactivité des joueurs à la perte de balle est essentielle puisque c’est un évènement extrêmement fréquent. Une étude allemande faite en 2014 (Vogelbein et all. 2014), montre que les équipes qui récupèrent le ballon le plus rapidement pour recouvrir la possession obtiennent les meilleurs résultats, c’est donc, un indicateur de la performance parmi les plus discriminants. Par exemple, cette étude faite dans le cadre de la Bundesliga révèle que les équipes qui sont dans le haut de tableau sont les équipes qui récupèrent le ballon le plus rapidement.

Mon étude consiste à analyser l’activité des joueurs, à la fois leur comportement (les régularités dans des catégories de contextes définis à priori) et ce qu’ils ressentent (leur vécu dans chacune des situations), Cette approche s’inscrit dans les perspectives de recherche de mon laboratoire (ACTé) et plus précisément des travaux de Michel Récopé et Géraldine Rix-Lièvre (Mes deux directeurs de recherche).

Le positionnement de départ de cette approche est qu’il n’existe pas de réalité en dehors de l’acteur (pour nous du joueur) et nous considérons que celui-ci confronté à un contexte particulier vit sa propre situation et est mobilisé par certains éléments de l’environnement, moins par d’autres. Il va chercher à s’adapter au contexte en fonction de son expérience, de sa propre orientation qui est la plupart du temps intime et implicite (ce qui le pousse à agir régulièrement de telle ou telle manière). Ainsi il va éviter certaines situations ou au contraire y participer activement. Nous savons maintenant que l’être humain a une tendance à se réapproprier les taches qui lui sont confiées (imposées) qui génère des écarts entre les prescriptions (les consignes de l’entraineur) et les réponses apportées (par les joueurs).

L’idée est donc de comprendre ce qui se passe en situation pour le joueur de manière à éclairer les fondements de ses actions et avoir des leviers pour transformer son activité dans une perspective d’optimisation de la performance.

Cette démarche conduit à réaliser deux grands types d’études:

Un premier travail consiste à analyser le jeu de manière ergonomique. Il s’agit là de séquencer le jeu et recenser tous les contextes de jeu auxquels sont confrontés les joueurs lors des phases de jeu qui nous intéressent.  L’idée est ici de repérer les « éco-systèmes » auxquels sont confrontés les joueurs. Ceux-ci vont dépendre avant tout du projet de jeu du coach, de leur poste. Une fois ces catégories de contextes repérées, il s’agit de discriminer de manière très précise les sous catégories de contextes auxquels sont confrontés les joueurs en fonction de leur poste et des rôles dévolus dans l’animation du projet de jeu. Ceci permet donc à la fois de repérer l’ensemble des « situations de travail » pour chacun des joueurs et également pour le coach de formaliser les consignes (ses attentes, ses prescriptions) assignées à chacune de ces catégories de contexte.

A partir de là nous allons passer à une observation méthodologique du comportement du joueur dans la phase qui nous intéresse de manière à repérer des régularités dans chaque catégorie de contexte. Nous passons ensuite à un moment d’analyse du comportement des joueurs afin d’extraire et de formaliser ces régularités à partir de critères et d’indicateurs (types de déplacements, postures…) L’enjeu est véritablement de repérer ce que les joueurs font régulièrement et spontanément lorsqu’ils sont confrontés à ces contextes et comment leur activité se déploie.

Le deuxième travail réalisé consiste lui à explorer les fondements cognitifs et sensibles du joueur en situation et va consister à réaliser des entretiens (dits d’auto-confrontation) afin de documenter le vécu in situ du joueur en le confrontant à des extraits vidéos, des séquences vidéos dans lesquelles il apparait dans les catégories de contexte étudiées. Le joueur est questionné sur ce qu’il ressent, comment il vit les différentes situations auxquelles il est confronté et qui apparaissent à l’écran. Le travail consiste ensuite à retranscrire les verbatims et à identifier puis analyser les thématiques qui semblent orienter le joueur et qui viennent éclairer les régularités comportementales constatées lors de la première phase de l’étude.

C’est, il me semble cette perspective d’appréhension de l’implicite, du vécu du joueur qui est originale et qui peut permettre de comprendre ce que vit le joueur dans les différentes catégories de contexte et donc d’éclairer le coach dans une optique d’optimisation de la performance. En effet, le parti pris est d’étudier ce que le joueur ressent in situ, à un moment donné, pour opérer une distinction entre ce qu’on va appeler le contexte défini comme quelque chose d’observable de l’extérieur, les consignes de l’entraineur par exemple et la situation vécue par le joueur, qui sont deux choses très différentes.

D’un côté, on étudie un objet posé en externalité par rapport aux joueurs, et de l’autre, on va essayer de travailler et de documenter le vécu du joueur. Qu’est-ce que le joueur vit concrètement dans ce type de situation là ? Quelle prise d’information va-t-il avoir ?

Cette dernière, la prise d’information, est complètement liée non pas à une forme de réalité extérieure à lui-même, mais par rapport à ce qui lui importe dans la situation. On observe ici, une forme de renversement, puisqu’on considère que la prise d’information, considérée comme unique et presque imposée de l’extérieur est en fait complètement dépendante de ce que le joueur recherche, ressent dans la situation qu’il est en train de vivre. Le joueur est considéré comme un être humain à part entière, qui a sa propre façon de vivre les choses, son propre rapport aux contextes auxquels il est confronté. Nous étudions, sa réalité propre pour comprendre ce qui le sépare des prescriptions de l’entraîneur et construire des leviers de transformation pour le rapprocher de ce que souhaite l’entraîneur. Ici, au lieu de juger le joueur, on essaye de le considérer comme un être humain à part entière et de voir ce qu’il a au fond de lui, c’est pourquoi nous évoquons des fondements d’abord sensibles, puis cognitifs, afin de mieux comprendre comment le joueur construit et agit en situation, selon son expérience et la catégorie de contexte.

On connaît peu de joueurs qui font mal les choses à dessein, juste pour ennuyer l’entraineur, quand le ballon est perdu, en un millième de seconde, ils réagissent avec ce qu’ils ont en « stock ». Il faut donc, essayer d’appréhender ce moment-là, l’étirer dans le temps et construire des outils pour approcher l’activité du joueur.

Selon moi les enjeux pratiques de cette étude sont de différents ordres :

Comprendre l’activité des joueurs est essentiel à des fins de transformation, d’entrainement, mais également de management et de gestion de l’équipe. Cela me parait également important dans le cadre de la formation du joueur.

Il existe clairement enfin des enjeux d’identification de profils de joueurs à des fins de recrutement permettant à partir d’une observation ciblée et documentée de mesurer leur compatibilité avec les exigences de l’entraineur.

Pourriez-vous revenir sur la première partie et plus particulièrement les notions de catégorisations, puis l’aspect ergonomique, sans dévoiler pour le moment l’intégralité de votre travail ? En effet, il semble difficile de quantifier le nombre de situations différentes dans les transitions, d’autant qu’elles peuvent se produire aux quatre coins du terrain et tout au long du match, même si on imagine ici une approche sectorielle.

Dans le cadre de l’étude, j’ai opté pour une démarche holistique (approche espagnole), j’ai choisi d’étudier de manière préférentielle deux phases successives qui me paraissaient très importantes, notamment par rapport à mon champ d’expérimentation qui se fait avec l’équipe professionnelle de Clermont Foot à savoir la phase d’attaque avec une possession haute, dans la moitié de terrain adverse, voire dans le dernier tiers offensif suivi des transitions défensives hautes et je me suis limité dans mon étude à ces deux phases là. Ce choix me paraissait intéressant, puisque cette phase, on le sait, de manière statistique, génère beaucoup de contre-attaques. Des statistiques démontrent qu’en phase de possession haute, en cas de perte de balle, si le contre pressing est bien mené, on a 7 fois plus de chances de marquer un but et sur les dernières grandes compétitions internationales 52 % des buts ont été marqué suite à une récupération haute du ballon, (ligue des champions et dernières coupes du monde).

Il y a donc un intérêt stratégique à étudier ces deux grandes catégories de contexte. A l’intérieur de la phase de possession haute et lors de la phase de transition défensive haute, nous allons discriminer d’autres sous-catégories de contextes qui sont générées par le projet de jeu du Clermont Foot. Pour donner un exemple, sur le jeu de possession, pour un arrière latéral, dans une catégorie de contexte qu’on peut nommer « le jeu même coté », nous avons pu recenser avec le coach (Pascal Gastien) sept sous-catégories de contexte à travers lesquelles il s’agira étudier de manière fine et précise le comportement du latéral

Il s’agit là de catégories de contextes liées à la possession, mais la manière dont réagit le joueur à la transition est très souvent lié à la manière dont il a vécu la phase de possession préalable. On parle souvent d’anticipation à la perte, mais elle est associée au moment qui la précède. D’où l’importance de l’approche holistique, c’est à dire qui ne considère pas les phases indépendamment les unes des autres et nécessite une réflexion d’ensemble si on veut comprendre le phénomène de la transition défensive.

Des catégories de contexte spécifiques aux transitions défensives ont été également construites, lesquelles prennent en compte à la fois la temporalité de celles-ci (avant la perte, pendant la perte et après la perte) car il a été nécessaire d’étirer dans le temps un évènement qui est extrêmement bref pour pouvoir l’analyser ; Mais également la plus ou moins grande proximité géographique du joueur étudié avec l’espace et la direction de la réutilisation du ballon par l’adversaire.

Dans le cadre de mon protocole de recherche et en coopération étroite avec le coach et du staff, je réalise une observation des joueurs de manière fine et précise, en général sur deux matchs, un match à domicile, un match à l’extérieur.  Un premier travail consiste à co-constuire avec le coach les catégories de contextes auxquels vont être confrontés les joueurs étudiés compte tenu du projet de jeu, de leur poste et cela débouche sur une formalisation non seulement des catégories mais également sur les attentes et consignes attendues (prescriptions) pour chacune d’entre-elles.

La deuxième partie du travail consiste à observer le match, à repérer les phases de possession hautes ainsi que les transitions hautes et à les séquencer (grâce à un logiciel de séquençage vidéo). Je travaille en étroite collaboration avec l’analyste vidéo du groupe professionnel (Sébastien Grillon). J’ai d’ailleurs du créer un process de prise en charge des transitions défensives qui permet d’avoir une lisibilité ciblée des réactions de l’équipe et des joueurs (sur le plan quantitatif –statistiques- et qualitatif –indicateurs d’implication-). L’ensemble de ces éléments me permet à postériori de recenser statistiquement le nombre d’occurrences pour chaque joueur dans les différentes catégories contextes préétablis et de réaliser une analyse comportementale afin de repérer des régularités dans chacune de ces catégories.

L’objet de mon étude est de comparer deux joueurs au même poste. Par exemple dans le cas des latéraux, on se rend compte dans les premiers résultats, qu’ils ont les mêmes consignes, évoluent dans le même projet de jeu, au sein de la même équipe, dans le même match, pourtant, ils investissent les catégories de contexte de manière différente, voire, certains d’entre-eux ne rentrent même pas dans certaines catégories de contextes parce que ce qu’ils vivent, les pousse à faire des choix, en fonction des contextes qui les attirent ou qu’ils évitent. On peut parler là d’une véritable « orientation » ou d’une forme de « sensibilité à certains éléments de l’environnement ».

C’est une analyse de leur rapport au monde, au jeu, et plus précisément à ces contextes de jeu qui est visée. A partir de là, nous avons une première forme de différenciation qui s’effectue entre les deux joueurs à l’intérieur de ces contextes. Leurs comportements réguliers comme ce qu’ils vivent, leurs ressentis sont différents malgré des consignes communes, un projet de jeu ou un plan de jeu commun

La nature de l’opposition, son organisation ou le profil de l’adversaire direct peuvent-ils expliquer ces importantes différences inter individuelles ?

Forcément, néanmoins on retrouve des régularités comportementales qui montrent que certains joueurs ne suivent pas spontanément, les consignes données par l’entraineur puisqu’il y a des choses qui sont ancrées, très profondes (leur expérience), qui les poussent à agir, presque indépendamment de la forme d’organisation adverse, même s’il y a quelques formes d’adaptation.

A l’heure actuelle, sur le plan de la recherche dans le football, des études sont menées sur ce qu’on appelle les coordinations interpersonnelles. C’est toujours très intéressant pour un entraineur, un éducateur, de s’interroger sur la démarche à mener pour que ses joueurs se coordonnent les uns par rapport aux autres de manière efficace, qu’ils prennent les mêmes informations, etc. Or, le parti pris de notre laboratoire de recherche est de s’intéresser plutôt à la manière dont chaque joueur appréhende la situation vécue (ce qu’il ressent in situ). Ceci me semble constituer un point de vue différent, et vient enrichir le travail sur les coordinations interindividuelles en apportant un éclairage sur l’implicite, le vécu, le ressenti individuel dans chaque catégorie de contexte.  On a coutume de dire, que certains joueurs jouent ensemble les yeux fermés, mais ces relations se construisent implicitement, au fil du temps, des matchs, des saisons jouées ensemble, sauf qu’aujourd’hui les entraineurs n’ont plus le temps pour faire travailler cela.

Je pense qu’il est difficile de parler de coordinations interpersonnelles, sans avoir tenter d’analyser, ce que ressent le joueur. Ceci correspond (après le repérage des régularités comportementales dans chaque catégorie de contexte) à une troisième partie de mon travail. Il s’agit de réaliser des entretiens individuels (appelés d’auto-confrontation) post-matchs à partir du séquençage réalisé puis d’analyser les verbatims (retranscriptions des entretiens) en comparant le ressenti des joueurs dans les différentes situations qu’ils ont vécus au cours du match et les régularités comportementales repérées.

Je me rends compte, que très souvent, les joueurs ne se connaissent pas, ils ne connaissent pas non plus la réalité de ce que vivent leurs coéquipiers. Par exemple, dans une association du défenseur axial droit avec le défenseur latéral droit, le central droit perçoit des choses mais n’a pas accès à l’implicite, à ce qui mobilise son partenaire, parfois le joueur lui-même, découvre des choses sur lui au fil de l’observation vidéo et de l’entretien.

L’objectif à terme, puisque nous évoquions les retombées pratiques, serait de travailler avec les joueurs d’un même côté, avec des entretiens communs au central droit, au latéral droit et l’excentré droit. On se rend compte, que les joueurs vivant tous dans une forme de réalité qui leur est propre, ne se connaissent pas vraiment eux-mêmes et par conséquent n’ont pas forcément repéré les catégories de contextes qui leurs posent problèmes ou n’ont pas forcément conscience des comportements réguliers qu’ils mettent en œuvre.  Il devient dès lors nécessaire de créer les conditions pour que les coordinations puissent se faire, en ayant davantage accès à l’implicite de l’autre et à l’expérience de l’autre.

Votre approche est riche puisqu’elle permettrait, selon vous de questionner les formes de complémentarité ou les associations sous un angle différent, voire novateur ?

Tout à fait, par exemple, il y avait un joueur avec lequel j’ai pu travailler, qui vivait assez mal une catégorie de contexte (qu’il n’appréciait pas), dans laquelle il n’était pas à l’aise. Je suis persuadé, puisque cela apparaissait dans les entretiens, que ses coéquipiers qui jouent autour de lui ne le savaient pas, pour autant, ils lui transmettaient le ballon dans des conditions qu’il appréhendait et le mettait en difficulté. Le pari qui est fait, c’est d’éclairer cette situation. Il s’agit ensuite pour le staff de décider dans le cadre de l’animation offensive si ses partenaires continuent de le mettre dans cette situation, où l’on sait qu’il va être en difficulté, ou si on crée d’autres animations pour utiliser au mieux ce joueur. D’autres options peuvent être envisagées : faire travailler le joueur à l’entrainement dans la catégorie de situation qui lui pose problème (l’outiller techniquement par exemple pour qu’il se sente plus à l’aise), ou même envisager en fonction de ce que le staff souhaite sur ce match de ne pas titulariser ce joueur-ci.

Il existe beaucoup de cas, qui me font dire effectivement que les joueurs ne se connaissent pas suffisamment et que si on veut parler de coordination interpersonnelle, pour le moins, il faudrait que l’on arrive à avoir des informations sur ce que ressent le joueur, ce qu’il préfère, ce qu’il apprécie moins, pour aller vers l’optimisation de la performance.

Nous souhaitions revenir sur les chiffres avancés dans le football allemand et plus particulièrement sur le fait qu’une équipe capable de rapidement basculer d’une configuration à une autre, à la perte du ballon, dans le dernier tiers offensif avait 7 fois plus de chances de marquer un but. Ces éléments ne viennent-ils pas heurter la tendance du football français où les équipes à la perte du ballon, semblent prioriser le fait de se replacer, reformer le bloc et reconstituer les lignes en contradiction avec la culture du football allemand ?

J’ai bien un avis personnel sur cette question, mais je crois qu’il n’y a pas de vérité absolue, et c’est ce qui fait la richesse du football. Cependant, les équipes de Mourinho ont remporté des trophées avec des stratégies fondées sur du repositionnement défensif, l’équipe de France a été championne du monde, avec des stratégies à géométrie variable et beaucoup de repositionnement. Effectivement, c’est la culture française, mais les choses évoluent, s’il n’existe pas de vérité, il y a en revanche des courants. On observe depuis un petit moment déjà, le Barça, Liverpool, et on voit bien la tendance, une forme de mode, mais une mode qui repose sur des données tangibles. L’intérêt pour moi, c’est de montrer qu’au-delà des options stratégiques, la réactivité à la perte du ballon est fondamentale et qu’elle doit être travaillée quelles que soient les options de jeu y compris en terme de préparation physique, et la manière dont on veut jouer cette transition doit être intégrée à cette réflexion.

En terme de préparation physique, pour donner un ordre d’idée, dans la recherche théorique que j’ai réalisée, sur les pertes de balle et de transition, la saison 2017/2018 où l’AS Monaco a été championne de France, c’est l’équipe qui a le moins couru, alors que le projet était basé essentiellement sur le contre pressing, ou du moins une défense dynamique à la perte.

Vous affirmez que l’équipe de l’AS Monaco championne de France, au terme de la saison 2017/2018, a été l’équipe qui a le moins couru, pouvez-vous préciser sur l’aspect quantitatifs des courses les critères concernés ?

Oui Jardim le signale d’ailleurs dans « Les vérités du terrain » de Julien Gourbeyre

Un autre exemple avec Clermont Foot : Les matchs où l’équipe a été la plus performante sur le contre pressing (avec un taux de récupération du ballon dans les 6’’ proche des 60 % en zone haute) sont les matchs en comparaison avec les données GPS où les joueurs ont le moins couru en volume.

Une équipe n’a pas besoin de courir beaucoup, mais elle a besoin de bien courir bien, avec des courses à haute intensité, soit vers l’avant, vers l’arrière, qui vont être multipliées, en revanche le volume des courses sera moindre.

Vous évoquiez des entretiens individuels afin d’accéder à l’implicite, à la sensibilité des joueurs, dans ce cadre la distorsion entre ce que le joueur perçoit faire et ce qu’il fait réellement, est-elle importante, sachant que ce sont des professionnels de l’activité ?

La première chose, c’est que tous les joueurs sont très demandeurs et très preneurs de ce type d’entretiens, appelés entretien d’auto confrontation, où l’on ne juge pas ce qui est positif ou négatif. Au préalable, toutes les catégories de contexte sont séquencées et un repérage est réalisé, ce n’était pas le but du jeu, a priori, puisque j’étais dans la recherche et pas encore sur l’utilisation des résultats.

Ce travail consiste à repérer les grandes catégories de contexte que nous avons construite avec le coach (et bien entendu les consignes pour chacune des catégories afin de pouvoir mesurer les écarts entre prescriptions et réponses des joueurs). Puis, je reviens sur ces catégories de contexte avec le joueur, au fil de l’entretien, il parvient à encoder progressivement, la récurrence de ses comportements dans des grandes classes de contextes.

J’ai pu noter au cours de la recherche qu’il y a toujours un moment dans l’entretien où le joueur repère que dans certaines grandes catégories de contexte, il y a des choses qu’il fait plus spontanément que d’autres. On passe ici, de l’implicite à quelque chose de plus explicite, nous remarquons avec le staff, des effets, puisque des joueurs se sont rendus compte de ce qu’ils faisaient, pourquoi ils le faisaient, et de l’impact sur leurs performances. Des transformations se sont déjà opérées, notamment par exemple pour des joueurs qui n’accompagnaient pas forcément les actions, qui ont réalisé pourquoi ils n’accompagnaient pas les actions, grâce au travail à la vidéo, lors des entretiens, à l’entraînement, etc.

Peut-on considérer que les entretiens individuels, vont permettre d’extraire un certain nombre d’enseignements qui vont influencer les séances d’entrainement ou des séquences misent en place par le staff technique ?

C’est un éclairage qui est donné sur l’activité réellement déployée par ce joueur, dans cette catégorie de contextes là, c’est donc, par conséquent, un levier de transformation du joueur pour le staff et l’amener vers les comportements attendus dans cette catégorie de contexte. Le staff souhaite que ce joueur accompagne davantage les actions et à la vidéo, lors de l’entretien, le staff s’aperçoit que le joueur a des freins pour accompagner, cela modifie le management.

Quand j’utilise le terme de management cela englobe, les choix de l’entraineur, les aides apportées aux joueurs ou la reconstruction de certaines situations lors de l’entraînement. Ce travail apporte une forme de lisibilité sur le comportement du joueur, et sur les motifs qui le poussent à agir ainsi.

Dans cette période mouvementée de mercato, pensez-vous que votre travail pourrait influencer la politique de recrutement, en orientant les choix du staff grâce à certains indicateurs vers des joueurs ou joueuses dont les comportements spontanés seraient en adéquation avec leurs convictions ?

En toute humilité et avec un peu de recul sur cette recherche, je crois pouvoir dire qu’il y a deux enjeux majeurs. Le premier enjeu, est de structurer une réflexion fine et précise sur les catégories de contexte identifiables dans le cadre d’un projet de jeu. Cette réflexion me semble essentielle, pour formaliser la manière par exemple dont l’équipe doit négocier une attaque placée haute, compte tenu, par exemple, du moment de la possession, de l’endroit sur le terrain et du projet articulé autour d’une longue phase de circulation longue. Puis, identifier les différentes catégories de contexte et formaliser très clairement pour chacune d’entre-elles, les comportements attendus des joueurs, en fonction de leur poste.

Le deuxième enjeu, est d’observer ce que font les joueurs spontanément quand ils sont confrontés à ces catégories de contexte, grâce à un cadre méthodologique qui nous permettra d’analyser leur réelle activité précisément dans ces catégories de contexte. Dans une perspective de recrutement, il faudrait lors des observations, revenir sur ces catégories de contexte identifiées pour observer ce que le joueur ciblé a tendance à faire spontanément et régulièrement. 

Il existe aussi des enjeux de transformation des joueurs à l’entraînement et de formation des jeunes pour évaluer ce qu’ils font réellement. Il y a aussi les enjeux liés à la tactique et de la coordination interpersonnelle entre les joueurs, par exemple, comment améliorer mon côté droit sur l’animation offensive ? Le latéral doit-il venir jouer intérieur, si oui, le fait-il spontanément ou a-t-il tendance à se cacher ? Apprécie-t-il cette situation ? Autant de questions, qui ouvrent de nouvelles perspectives sur l’activité que déploient les joueurs de l’effectif et qui peuvent influencer le management, le recrutement, la formation, l’entrainement, les choix quotidiens, les risques pris dans la composition de l’équipe en fonction de l’adversaire et du type de situation que très probablement le joueur va rencontrer.

Il n’est pas question d’affirmer qu’il vaut mieux jouer de façon directe ou au contraire de jouer de façon plus élaborée, d’autant que la question est plus complexe que l’opposition de ces deux grandes modalités. Cependant, avez-vous des données sur le risque objectif couru dans le cadre de ces deux grandes modalités au moment de la perte du ballon ? 

Le foot, c’est une prise de risque, puisqu’au coup d’envoi l’équipe a une stratégie, qu’il va falloir adapter à celle de l’équipe adverse, mais en général, il y a une ligne directrice dans le projet de jeu et le plus important pour moi, c’est d’entraîner les joueurs au projet de jeu et à la prise de risque qu’il peut générer.

J’ai bien entendu une opinion, mais dans le cadre de la recherche, je n’ai pas d’a priori sur le fait qu’il est préférable de se repositionner ou pas. La démarche méthodologique mise en place dans le cadre de la recherche, pourrait s’adapter à n’importe quel projet de jeu, je dois prendre en considération les exigences de l’entraineur, si j’avais travaillé avec un entraineur adepte du repositionnement, j’aurais adopté la même démarche pour analyser le delta entre les réponses des joueurs et les attentes du technicien. En revanche, tout projet de jeu, présente à la fois des avantages et des risques, le repositionnent présente l’avantage d’offrir un peu de sécurité mais le risque d’accepter de prendre des vagues successives et de devoir mener des contres en partant de loin. Le contre pressing, nécessite un accompagnement des lignes arrière avec un positionnement très haut sur le terrain, mais en cas de mauvaise organisation et/ou synchronisation, c’est souvent là que le bât blesse d’ailleurs, le risque est important de concéder des ballons joués dans le dos ou entre les lignes.

Ces éléments doivent être entrainés, les entraineurs sont cohérents, ils sont censés l’être, ils doivent entrainer leurs joueurs dans le cadre du projet de jeu qu’ils définissent, afin qu’il y ait une forme de cohérence, mais il y aura toujours une prise de risque, avec ses avantages et ses inconvénients.

Après, ce n’est pas à moi de me positionner sur ces questions, quand je suis entraineur je me positionne en tant que tel, avec mes propres choix, mais en tant que chercheur, je respecte le choix de l’entraineur et j’étudie les comportements des joueurs dans le cadre de ma démarche scientifique. C’est une non-réponse quelque part, mais tout cela est relatif, contextuel.

Il est intéressant de se questionner en tant que technicien sur la manière dont on a envie que l’équipe évolue et sur les moyens à disposition pour y parvenir. Vous avez mis en lumière le rôle fondamental des émotions en tant que levier de transformation chez les joueurs et il est déstabilisant de constater à quel point, les joueurs ne veulent pas et ne peuvent pas transformer leurs comportements à cause de mauvaises expériences qui suscitent des émotions négatives. Peut-on, voir ici, une forme de contradiction dans les apprentissages, alors que ces   transformations attendues permettraient aux joueurs de mieux aider l’équipe, d’être plus performants et susciteraient des émotions positives dans un cercle vertueux ?

J’étudie les footballeurs parce que c’est ma passion, mais dans le laboratoire de recherche, des études sont menées pour analyser l’activité de l’être humain en situation (c’est une approche clinique) dans des situations de la vie. Je ne peux pas rentrer dans les détails du cadre théorique et scientifique que j’utilise, mais il y aurait une sorte d’instance que l’on nomme « sensibilité à » qui oriente l’acteur, le joueur, lui fait normer son environnement d’une certaine manière avec des valeurs qui lui sont propres (Travaux de Michel Récopé). L’environnement n’est pas tout-puissant, le joueur se réapproprie celui-ci et co-construit avec cet environnement les conditions de ses propres actions.

C’est une approche dite « énactive », phénoménologique, « située » et fondamentalement clinique où l’on étudie à la fois les éco-systémes auxquels sont confrontés les joueurs mais également les réponses qu’ils apportent spontanément et qui révèlent leur rapport au monde (leurs situations vécues), au jeu, aux différentes classes de contexte. Notre point de vue est que l’individu a des orientations particulières liées à son expérience, son rapport au monde et aux interactions qu’il entretien en permanence avec son environnement. Dans la vie, d’une manière générale, il y a des choses qui nous importent et d’autres qui nous importent moins. Les émotions, ne sont pas premières, elles sont secondes il y a tout d’abord, cette instance première, cette orientation, cette sensibilité qui fait que l’on recherche ou que l’on évite certaines situations, qui nous poussent à agir régulièrement de telle ou telle manière parce que quelque chose de vital nous y pousse.

Ensuite, lorsque nous sommes confrontés à un contexte, en fonction de cette instance première, les émotions (je dirais plutôt les affects) émergent, elles peuvent être tantôt positives et favorisent notre investissement et plus négatives et provoquent l’évitement. Nos comportements vus de l’extérieur, pourraient apparaître comme des comportements inadéquats ou inappropriés mais sont en réalité très adaptés au ressenti éprouvé en situation.

Nous pensons qu’il existe une certaine forme de rationalité pratique du joueur ou de l’individu en l’occurrence, c’est à dire que le joueur agit ainsi parce qu’il a selon lui, de bonnes raisons, sauf que l’entraineur les ignorent, ses partenaires aussi, parfois le joueur lui-même les ignorent.

L’objectif de cette recherche c’est de permettre « d’extimiser » ces formes de connaissances, puisque dans une situation si le joueur fait trois pas vers l’arrière, son déplacement arrière signifie quelque chose pour lui. C’est une forme de connaissance qui permet d’agir sur le réel, le joueur quand il agit de cette manière ne veut pas ennuyer l’entraineur, quelque chose le pousse à agir ainsi. En d’autres termes et pour conclure, quand je parlais de fondements cognitifs et sensibles, c’est de  ça dont il s’agit, c’est exactement ça.

Formez-vous au Jeu de Position avec Carles Martinez Novell