Trame dynamique de jeu, style de jeu versus système de jeu

Proposition théorique de © Jean-Francis Gréhaigne, professeur des Universités honoraire en STAPS de l’Université Bourgogne Franche-Comté

Le football a beaucoup d’attraits pour les spectateurs, car c’est un jeu à évolution rapide, les lois sont minimales et simples et le but du jeu est facile à comprendre. De ce fait, tout le monde a une opinion sur le système de jeu à adopter. Ces discussions sont truffées de clichés ou de demi-vérités et la composition de l’équipe n’est jamais mauvaise car cette équipe, que les spectateurs plébiscitent, ne joue jamais et, donc, ne perd jamais : d’ailleurs, elle ne gagne jamais non plus mais ce détail est complètement négligé.

Un « système de jeu » au football est une façon d’organiser les joueurs afin que ceux-ci aient des consignes spécifiques même si ces responsabilités et ces fonctions sont par essence momentanées, elles assurent une filiation avec un ensemble de lignes directrices et de règles en fonction de la rencontre à venir et des conceptions de l’entraîneur. Il existe des organisations offensives et défensives qui varient d’un entraîneur à l’autre et d’une équipe à l’autre. Mais, quel que soit le système choisi, chacun a des principes fondamentaux, des lois et des détails critiques qui rendent chacun unique et spécial par rapport aux autres mais sur la base desquels les joueurs peuvent créer et faire vivre le jeu. Dans le jeu, le concept de réciprocité ininterrompue souligne que pour bien comprendre les manœuvres en cours qui engendrent une transformation des configurations du jeu, il faut toujours saisir ensemble le mouvement du ballon et le mouvement correspondant des joueurs, dans une nécessaire réciprocité entre les deux équipes opposées. Celles-ci sont confrontées à une évolution continuelle et contradictoire des systèmes de jeu formels en fonction des aléas du jeu .

De la sorte, il est important de noter que le système de jeu formel suggéré par la composition de l’équipe adverse reste un schéma bien théorique car l’organisation et l’auto-organisation réelle du jeu reposent d’abord sur les rapports d’opposition générés par la confrontation des deux équipes. Parfois, certains joueurs sont en difficulté en raison du niveau de l’affrontement, d’autres subissent les contrecoups d’une méforme physique ou reviennent de blessure ou encore les représentations et les préférences de chacun. Le début de match est le moment idéal pour détecter ce genre de défaut chez l’adversaire.

Système de jeu : quelques caractéristiques.

Un système de jeu formel réparti sur le terrain des «attaquants», des «défenseurs» et des «milieux de terrain» avec un gardien de but comme dernier défenseur et premier attaquant. Les variations viennent du nombre de joueurs à attribuer à chaque ligne et de la «forme» exacte que prendra la formation. Pour un joueur, le système de jeu d’une équipe est donc l’ensemble des instructions stratégiques qui sont données aux joueurs et qui lui indiquent comment il doit s’insérer dans le jeu. Ces consignes comprennent des instructions d’attaque et de défense et servent de base aux joueurs pour analyser la dynamique des rapports d’opposition. En tant que système dynamique, il établit un cadre pour l’équipe en définissant ses options stratégiques et en établissant, parfois, des modélisations de circulations des joueurs et du ballon.

Le système de jeu d’une équipe peut être analysé assez facilement en considérant les zones et les emplacements dominants occupés par les joueurs en relation avec le rôle qui leur est assigné. C’est aussi, des conduites qui expriment ce que le joueur pense avoir à faire en rapport avec la façon dont il vit le rapport de forces, le réseau de compétences dans l’équipe et comment il gère ses ressources dans ce système de contraintes. Un bon niveau de fluidité du système d’une équipe fait référence à la possibilité ou non pour les joueurs de changer de tâches et de responsabilités pendant un match. Une équipe peut tirer parti d’une bonne organisation tactique (par rapport à l’organisation tactique de l’équipe adverse) pour atteindre ses objectifs tactiques plus efficacement.

En revanche, l’opposition peut profiter d’une mauvaise organisation tactique (par rapport à ses propres choix tactiques) et dans ce cas, l’équipe doit donc se réorganiser au besoin tout au long d’un match. La réorganisation tactique devient nécessaire en raison du ratio négatif entre possession et perte du ballon. Cet ensemble renvoie, souvent, à la situation à double effet de Deleplace (1979) qui analyse comment l’équipe attaquante organise son système défensif dans la phase offensive et comment, après avoir perdu la balle. Elle réorganise son système d’attaque en cas de retour à l’offensive.

Pour un entraîneur, mettre en place un système lui sert à discipliner, organiser et tenter de tirer le meilleur de son groupe de joueurs. Le meilleur système de football est celui qui rend votre équipe plus grande en dépassant la somme des talents individuels et donne aux joueurs une plus grande assurance dans ce qu’ils font. Cinq règles semblent devoir résumer le bon fonctionnement d’un système de jeu en football.

1)  Une certaine unité des joueurs et l’adhésion à ce type de système.

2) Des rôles et responsabilités des joueurs clairement définis.

3) Des thèmes cohérents et des règles communes de réussite.

4) Des joueurs attentifs et perméables aux idées.

 5) Un entraîneur qui entraîne et qui considère les joueurs comme responsables.

Néanmoins, l’analyse des systèmes de jeu a fait et fait couler des tonnes de salive souvent pour pas grand-chose. En effet, un système de jeu constitue une notion extrêmement volatile car un G-3-5-2 ou un G-4-3-2-1 d’une équipe en attaque n’a fréquemment rien à voir avec le G-3-5-2-1 ou le G-4-3-2-1 d’une autre car l’organisation et l’auto-organisation d’une équipe dépendent fondamentalement de ses forces mais aussi du rapport des forces entre les équipes en présence. Sur un plan plus général, les différents systèmes reposent sur des formations distinctes voire sur des écoles de pensée et ceci à tous les niveaux. Les professionnels utilisent une grande variété de systèmes différents. Celui dont on parle le plus ces temps-ci est le système dit de « position » du FC Barcelone. La notion de possession est attachée à ce type de jeu avec un ensemble de joueurs dotés d’une très bonne tactique individuelle en relation avec une reconnaissances des espaces de qualité. Le tout est couplé à une pression défensive haute en référence à une récupération rapide du ballon. Une autre tactique célèbre, bien utilisée dans le football moderne, est une « copie » de la défense basse italienne. Ce système est un système plus défensif mettant l’accent sur la contre-attaque. Ainsi, chacun a son propre style et chacun aime faire les choses à sa manière. Quel que soit le système utilisé, une chose est indéniable, réussir est une question d’exécution et de concentration.

Une grande équipe doit avoir un style de jeu qui lui est propre mais qui doit également être flexible. Chaque équipe est différente et lorsqu’un système peut fonctionner pour un type de rencontre, il peut ne pas fonctionner pour une autre. Dans cet esprit, avoir une « trousse » à outils diversifiée donne la possibilité de contrer n’importe quelle opposition.

Vers une trame de jeu

Cependant, dans le football moderne, il n’existe plus pour les équipes de haut niveau de systèmes de jeu au sens strict et historique du terme. À partir d’une trame de jeu commune, en fonction de l’importance de la rencontre, de l’évolution du score, du déroulement de jeu, les joueurs peuvent changer ou faire évoluer leur style de jeu en adoptant tel ou tel autre type de comportements. On assiste donc à une complexification du jeu qui devrait avoir des répercussions sur la formation, l’entraînement des joueurs ou des joueuses ainsi que sur la conception des rapports d’opposition.

Ainsi, le recours aux processus cognitifs conscients dans la gestion de certains aspects du jeu amène une profonde modification de la conception du jeu. Cette « mentalisation » (Deleplace, 1983) s’effectue à partir du fonctionnement effectif de l’organisation et de la construction du jeu, car cette meilleure connaissance de la réalité de l’affrontement permet une bien meilleure gestion du jeu. En effet, elle tend à élargir son assise au-delà des dénominations traditionnelles des systèmes de jeu formel en lignes, postes … pour intégrer et lui substituer des rôles, des fonctions, des règles en regard du concept de trame dynamique du jeu. Enfin, cette mentalisation tend explicitement à prendre en compte l’environnement des activités concernées, comme on le voit bien dans la réflexion sur les aspects stratégiques du jeu (connaissance de l’adversaire, entraînement spécialisé individuel…). Bien sûr, cette trame est en continuelle transformation avec les différentes séquences qui s’enchaînent et s’engendrent les unes dans les autres (Gréhaigne & Godbout, 2014). Le jeu doit, alors, être appréhendé comme un système complexe non linéaire où l’opposition représente la pierre angulaire de toute analyse.

Trame de jeu

Une trame constitue la structure, le fond ou des enchaînements logiques dans un ensemble organisé et à partir duquel peut subvenir des événements marquants et inattendus. Cette trame dynamique constitutive du jeu est donc assurée, le plus souvent, non par la résistance de chacun de ses constituants (les joueurs) mais par la répartition et l’équilibre des contraintes dans la totalité de l’affrontement. Cela souligne qu’en fonction des configurations momentanées du jeu, on se doit d’utiliser plusieurs organisations dans l’équipe pour répondre aux rapports des forces en présence et aux configurations qui reviennent périodiquement. Cette trame (Gréhaigne & Godbout, 2012) doit, à la fois, aider à rendre compte et à faire face au rapport de forces global ainsi qu’aux rapports de forces partiels. Ainsi, l’erreur tactique n’est pas seulement le résultat d’une perturbation non compensée mais aussi la conséquence de conduites probabilistes qui n’ont pas fonctionné dans cette trame toujours mouvante que constitue l’activité en jeu.

À partir de ce concept de trame dynamique où les transformations se génèrent rapidement les unes dans les autres, nous nous proposons donc de revisiter la conception courante de système de jeu mais en mettant en confrontation l’attaque et la défense. Au fil de l’histoire, très progressivement la défense en football s’est de plus en plus renforcée afin de mieux résister aux attaquants, diminuant dans un deuxième temps par contrecoup le nombre d’attaquants potentiels. Les systèmes de jeu se sont orientés vers des formes de plus en plus défensives. La nécessité, néanmoins, de marquer des buts et l’évolution de la manière d’arbitrer ainsi que l’évolution du règlement ont entraîné l’apparition de formes de jeu moins stéréotypées afin de gagner face aux « murs défensifs » des années 70. Il s’en est suivi un remaniement des dispositifs sur le terrain allant vers des organisations plus souples, caractéristiques du jeu moderne.

Les défenses modernes reposent sur des trames de jeu basées sur des défenses en zone avec des rideaux défensifs plus ou moins nombreux suivant les phases de jeu et d’un emplacement sur le terrain allant d’un G-5-3-2 ou d’un G-4-4-2 à un seul rideau avec un G-9-1 dans la zone de vérité défensive. La variabilité et l’adaptation sont au cœur de la conception d’une bonne défense.

La dynamique d’une trame de jeu

Dans ce cadre, la notion d’état dynamique fugace permet de mieux comprendre qu’à un instant donné, les joueurs sont aussi en mouvement. Certes, ils occupent un emplacement mais cette position est en train d’évoluer car ils possèdent généralement une vitesse instantanée différente.

Ainsi, l’évolution du système complexe que constituent les rapports d’opposition peut alors se modéliser en concevant une évolution discontinue dans le temps.

On peut illustrer cette dynamique avec, par exemple, dans un passage lent en phase d’attaque la modification de la structure d’une équipe qui annonce un système formel en G-3-5-2 mais face à une défense replacée en 2-4-4-G rapidement évolue vers un 1-2-7-G face à une défense stabilisée en zone de pré-vérité défensive qui a évoluée vers un 1-4-5-G. En outre, ici, en fonction de la circulation du ballon, la défense peut se regrouper en deux lignes donnant un 5-5-G. Cette variation permanente du jeu rend difficilement exploitable le système de jeu formel qui finalement à part au coup d’envoi existe peu.

Enfin, autre exemple, sur corner, les défenseurs présentent habituellement un seul rideau en zone de vérité défensive avec le gardien de but qui y est incorporé. Les attaquants occupent l’orée de la zone de vérité défensive tout en conservant des forces en barrage avec une couverture défensive, une réserve axiale et le gardien de but afin de parer une contre-attaque suite à la perte du ballon. Dans ces exemples parmi d’autres, cette trame de jeu vient s’insérer dans la complexité des divers systèmes de jeu en fonction de l’opposition, d’avoir ou pas le ballon ou de l’évolution du score. Ce style d’analyse qui va à l’encontre des débats habituels sur le système de jeu pose le problème de la continuité et des enchaînements des différentes organisations du jeu en attaqua et en défense

Fig 1. Photographie du jeu à considérer comme fixant un état dynamique éphémère avec un G-4-4-2 temporaire pour la défense (équipe en jaune) contre un 5-3-2-G pour l’attaque avec 3 joueurs en couverture axiale (équipe en bleu).

Cependant dans ces trames dynamiques de jeu peuvent être utilisés différents styles de jeu qui caractérisent une équipe. Développer un style de jeu consiste à choisir de jouer en passes rapides, le jeu long, la contre-attaque ou en vue de garder la possession du ballon (Pascual, 2013). En général, on vise un style de jeu hautement adaptable, réactif et basé sur des principes fondamentaux, ce qui permettra aux joueurs de réagir plus intelligemment à n’importe quelle situation. Pour poursuivre plus avant le développement de notre problématique, nous allons maintenant en venir à une illustration de deux styles de jeu avec comme support : le jeu de possession et le jeu long.

Le cône des lumières ou le jeu avec 3 vrais attaquants

L’invention des « joueurs de couloir » qui sont plus ou moins des défenseurs latéraux a donné à ceux-ci la mission d’occuper tout le côté et d’essayer d’aider au jeu de l’attaque. Cela est une hérésie. Cette option tactique constitue un aveu d’impuissance pour le jeu d’attaque et finalement, les « joueurs de couloir » constituent une solution tactique pour augmenter le nombre de défenseurs tout en tentant d’occuper les zones périphériques pendant l’attaque. Cette élimination progressive des ailiers spécialisés dans le football est le résultat d’un instinct défensif de la majorité des entraîneurs, qui pense que l’apport de deux ailiers collés à la ligne de touche et qui n’agissent que dans l’attaque, diminue l’efficacité de l’équipe.

Toutefois, avec deux ailiers de métier aux extrémités de l’EJE dans la largeur, les adversaires devront en tenir compte et les faire marquer de façon continue par des défenseurs qui, ainsi, ne pourront pas participer à l’attaque. En effet, ils seront trop occupés à contrôler la rapidité et l’habileté de ces joueurs. Si l’on observe attentivement le jeu d’attaque avec deux vrais ailiers, on s’aperçoit comme le disait Johan Cruyff, qu’une équipe qui mise sur des joueurs très excentrés en attaque, produit ainsi un écartement maximum près de la cible favorisant ainsi le temps et les espaces pour jouer. Ce prépositionnement permet un jeu en mouvement à peu de touches de balle avec des joueurs très disponibles (Gréhaigne & Marle, 2014). Face à une défense placée, ce type d’attaque qui repose sur le jeu de possession, suppose d’occuper à l’avant de l’espace de jeu effectif, les cinq couloirs classiquement utilisés dans le découpage statique en largeur. Cela multiplie les possibilités d’échange de la balle en étirant la défense de façon transversale et en créant des intervalles et des espaces exploitables entre les défenseurs.  Cela provoque également une extension de l’espace de jeu effectif.

Fig 2. Le « cône des lumières », zone de soutien et quadrillage du terrain

On retrouve ici les bienfaits du débordement et du centre en retrait mais il ne faut pas comme trop de joueurs ou de joueuses du couloir périphérique opposé le font, rentrer vers le centre du terrain compressant ainsi l’EJE et ainsi réduisant l’espace. Au contraire quand ce type de configuration se produit, il restera écarté pour un jeu sans ballon pertinent contribué à la réussite de la situation.

L’espace et le temps disponible produit par ce type de jeu avec deux vrais ailiers peut être qualifié comme un « Cône des lumières » comme le dénommait André Menaut car c’est dans ce volume que résident les réponses à apporter à l’évolution des configurations du jeu. Ici, cet espace de jeu d’attaque, en forme de cône, peut être défini comme un espace en trois dimensions en avant du porteur de balle. Cet espace de jeu d’attaque est matérialisé à tout instant par la position du porteur de balle et dont les extrémités sont concrétisées par les attaquants les plus en avant et les plus excentrés. Cet espace particulier se situe le plus souvent dans le demi-terrain offensif et le jeu dans ce cône entraîne souvent une action dangereuse avec une possibilité de marquer.

Le « cône des lumières » (Figure 2) semble être une condition nécessaire mais pas suffisante pour permettre des actions dangereuses pouvant aller jusqu’à marquer. Aujourd’hui, les plans tactiques proposés par la majorité des équipes montrent une concentration de joueurs sur le plan défensif. Il semble donc important pour les attaquants d’occuper toute la largeur de l’espace de jeu (pour tenter d’écarter au maximum les différentes lignes défensives). Cela permet aux attaquants de varier les possibilités afin de surprendre les défenseurs : attaque individuelle (drible), redoublement de passes (1 x 2) (1 x 2 x 3), débordement et centre (centre en retrait en particulier). Bien entendu, quelle que soit la solution adoptée, la mise en place du cône est une condition première ; la vitesse d’exécution, le jeu en mouvement, la qualité technique mais aussi l’esprit collectif et la prise de risque de chacun sont indispensables pour prétendre réussir à atteindre la cible.

La nécessité d’utiliser toutes les dimensions (largeur, profondeur, hauteur) est une conséquence de ce dispositif, mais aussi un pré requis pour chacun des joueurs ; la précision de la passe longue, le jeu de tête (amorti et/ou frappe), l’amortie poitrine, le jeu à une touche de balle (donc sans contrôle) sont autant de gestes que doivent maitriser les joueurs aujourd’hui et ce, à vitesse élevée. Il faut bien reconnaître qu’aujourd’hui, une majorité de joueurs préfèrent jouer le ballon en arrière, évitant ainsi de prendre des risques, statistiques obligent.

Ce cône représente l’éventail des possibles dans le jeu d’attaque et en particulier dans l’attaque du but. Ce concept souligne aussi la nécessité de penser les réponses aux configurations du jeu en trois dimensions ; la largeur, la profondeur et la dimension verticale. Cette dernière dimension permet l’utilisation du jeu de tête mais aussi de ballon aérien, de ballon brossé et tournoyant exécuté de l’intérieur ou de l’extérieur du pied, en un mot de l’espace libre aérien. Enfin, plus ce cône est évasé plus les intervalles peuvent être importants entre les défenseurs facilitant ainsi la tâche des attaquants.

Zone de soutien

À propos de la zone de soutien : elle devra être une préoccupation constante de l’équipe attaquante, mise en place du cône ou pas. C’est une zone de « sécurité » qui permet le cas échéant de conserver la balle et de réorienter l’attaque. Elle permet également d’assurer une 1re couverture défensive en cas de perte prématurée du ballon. Néanmoins, il est à noter que, dans ce cas, derrière le porteur de balle se trouve une zone qui constitue une zone pour réorienter l’attaque voire constituer une couverture défensive axiale en cas de perte de balle. Cette véritable « réserve » est bien utile pour maintenir la possession du ballon, se libérer un peu de la pression des défenseurs, varier le type d’attaque et avoir la possibilité de tirer quand on est suffisamment près de la cible. La raison de cet espace relativement libre est simple, car comme souvent la balle est jouée en avant, les défenseurs tendent à se concentrer davantage sur le porteur de balle et les éventuels réceptionneurs en avant plutôt que sur les espaces derrière le porteur de balle. Pour le jeu en mouvement, ces éléments militent bien en faveur d’une attaque largement déployée avec de vrais ailiers qui jouent à la périphérie. En outre, pensez-vous qu’un joueur de couloir puisse faire correctement son travail de défense ou d’attaque, après plusieurs 60 mètres à haute intensité ? La réponse est évidemment non !

Enfin, ce style de jeu avec cette façon d’occuper l’espace autorise aussi une façon d’attaquer chère à Jean-Claude Trotel qui consiste en un contre-pied offensif. Le recours à ce type de configurations du jeu, qui recherche le déséquilibre de l’adversaire, est caractérisé par un temps restreint et des espaces libres éphémères et impose au passeur un conflit force – précision au plan de la réalisation motrice. Cette conception du jeu en mouvement repose sur l’utilisation sur la circulation des adversaires pour jouer à l’inverse de leurs orientations, de leurs déplacements ou de leurs appuis, soit par l’échange ou la conduite de la balle, voire l’utilisation d’une passe longue, pour jouer avec le temps et saisir de nouvelles opportunités dans des espaces plus lointains.

En football, cette approche basée sur l’utilisation du déséquilibre collectif constitue une approche riche et inventive pour l’activité des joueurs. Dans ce cadre, l’action du joueur se caractérise par son but conscient et les opérations par les moyens de réalisation à mettre en œuvre pour la réussite de cette action (Bouthier, 2000).

Le jeu long dans l’entonnoir

Ce style de jeu est le plus souvent mentionné dans la littérature internationale et se caractérise par des passes vers l’avant, des courses vers l’avant et un faible nombre de passes consécutives. Ainsi, ce jeu implique des passes directes au-dessus du milieu de terrain à l’aide de passes longues. Une attaque à l’aide d’un long coup de pied aléatoire tente de placer le ballon sur le 2e ou le 3e rideau pour exploiter — par débordement ou contre-pied — la faute de placement ou une erreur d’un joueur dans le rideau, soit de placer le ballon entre deux rideaux ou au-delà du troisième pour augmenter la charge émotive des défenseurs en les faisant converger, désorganisant ainsi d’autant la défense adverse.

La figure 3 illustre une certaine vision dynamique de l’espace de jeu direct qui dément un peu à la vision statique de l’entonnoir dont parlent beaucoup de techniciens du football (Gréhaigne, 1992). Cet espace de jeu direct en football est caractéristique de tous les jeux sportifs collectifs, interpénétrés, de signes contraires et à cibles verticales (handball, water-polo, hockey sur glace…). Souvent, dans ce type de jeu, l’absence de joueur à la périphérie confine attaquants et défenseurs et donne un avantage certain à la défense car l’espace est très resserré en particulier près du but. Le plus souvent, le receveur de la balle trop isolé en avant de l’EJE ne peut que redonner le ballon en arrière pour ne pas le perdre. Les joueurs capables de se retourner et de tirer immédiatement sont rares dans le football moderne face à une défense regroupée

Fig 3. L’attaque en pointe avec la balle dans la boite ou « l’entonnoir »

Ce jeu dans la profondeur avec peu de passes, appelé couramment par les anglophones « direct play » ou « kick and run » présente des défauts assez rédhibitoires, en particulier il resserre le jeu et surtout il faut regagner la possession du ballon en avant où il est toujours plus facile de détourner ou d’écarter le ballon que de se l’approprier pour la défense voire de donner de façon fiable un ballon à un partenaire.

Finalement, les interactions entre le cône des lumières et l’entonnoir pourraient fonctionner de façon complémentaire pour alterner le jeu. Pour la circonstance, cette manière de raisonner, de fonctionner et d’interpréter le jeu qui semble miser sur des aspects contradictoires permet d’atteindre une compréhension de niveau supérieur. En effet, si on rapproche les deux concepts, on s’aperçoit que pour être efficace dans l’espace de jeu direct, la mise en place d’un cône des lumières produit plus d’espaces et de temps pour réussir (Gréhaigne & Marle, 2021). D’une manière générale, on peut affirmer qu’en football il faut intervenir sur la densité des joueurs. Il est souvent nécessaire de la réduire en attaque pour se donner du temps et l’augmenter en défense pour réduire les espaces et le temps pour jouer des attaquants. La mise en œuvre simultanée de ces deux concepts devrait y contribuer.

Discussion

Dans une démarche de modélisation comme celle proposée dans cette réflexion, il s’agit tout à la fois de se simplifier les configurations du jeu, en éliminant les détails inutiles en se concentrant sur les seuls traits jugés importants. Ainsi, cette description des configurations dynamiques ne doit pas être trop détaillée, surtout pour les activités complexes, sinon il y a risque de surcharge cognitive (Fayol, 1991). De ce fait, le modèle représente une réalité mais il ne constitue pas cette réalité car il n’a pas à être parfaitement ressemblant, on vise seulement une analogie crédible, pour l’utilisation souhaitée. Le comportement du modèle correspond dans une certaine mesure et dans une certaine plage de validité, au comportement de la réalité (Zerai, Gréhaigne, & Godbout, 2013). Alors, il est souvent préférable de modéliser ces activités complexes par approximations successives. Les activités complexes, comme jouer au football, sont pilotées par un mélange de connaissances explicites, de connaissances implicites et de compétences motrices.

Ceux qui croient que l’aspect le plus important du football est le système de jeu – et beaucoup de gens le pense – seraient bien avisés de tenir compte du fait qu’il n’y a pas de système qui évitera une mauvaise passe ou des tirs imprécis. Aucun système n’améliorera des joueurs qui ne viennent pas en soutien et des joueurs qui ne peuvent pas ou ne veulent pas courir. Alors pourquoi tant de gens sont-ils obsédés par les systèmes de jeu ? La raison principale est que peu de supporters comprennent les vrais problèmes derrière le succès ou l’échec d’une équipe et, par conséquent, sont trop influencés par ce qu’ils entendent et lisent. Lorsque le manager d’un club annonce à la radio, à la télévision ou dans la presse que son équipe jouera avec un 4-4-2 formel (et non pas un G-4-4-2), son public accepte généralement ce qu’il dit sans critique. Quand le même manager, après une série de défaites, annonce que le système change pour un G-5-3-2, tout le monde croit que la racine du problème a été trouvée et que le succès suivra immédiatement. Le fait est que les supporters qui ne comprennent pas toujours les problèmes sous-jacents du football se fient davantage à ce qu’on leur dit et moins à ce qu’ils voient. Il est donc important que les managers, les entraîneurs et les journalistes qui sont en position d’influence, énoncent les faits tels qu’ils sont réellement et ne brouillent pas la question avec beaucoup de salive et peu d’arguments valides. La continuité et la réciprocité dans le jeu devraient conduire à l’abandon de la notion de système de jeu telle qu’elle est employée et commentée à l’heure actuelle. Cette conceptualisation formelle ne rend pas compte de la dynamique du jeu et de sa complexité en perpétuelle évolution (Vergnaud, 2011).

Si certains de nos dirigeants et entraîneurs ont été irresponsables en mettant un accent excessif et inapproprié sur les systèmes de jeu, les médias ont certainement donné aux systèmes de jeu une publicité démesurée, accentuant ainsi le problème. La présentation télévisée des matchs est généralement précédée par un examen de la question de savoir si les équipes joueront en 3x5x2 ou 4x4x2. Cela met bien en évidence le pouvoir des médias.

Enfin, quid de l’importance des coups de pied arrêtés – corners, coups francs et touches ? Pourtant, les faits montrent qu’à tous les niveaux du jeu, près de 50% des buts proviennent de situations de jeu arrêtées. Beregi (2021) affirme qu’il ne faut pas y passer trop de temps car ce n’est pas la partie la plus importante du jeu, mais si nous nous améliorons de 5 ou 10 %, nous accroitrons également nos probabilités de gagner. Au plus haut niveau et, en particulier dans les matchs clés, ce pourcentage est encore plus élevé. Combien de gens parlent de l’importance d’un gardien de but hautement compétent ? Pourtant, deux arrêts de classe d’un gardien de but peuvent faire la différence entre gagner 1-0 ou perdre 1-2. Ces facteurs n’ont pourtant rien à voir avec les systèmes de jeu. Une équipe peut jouer avec autant d’attaquants qu’elle le souhaite mais si elle n’a pas la capacité de gagner et de conserver la possession du ballon, le système employé ne comptera pour rien. De même, une équipe peut avoir autant de défenseurs qu’elle le souhaite, si elle n’a pas la capacité en tant qu’équipe de marquer, le système ne comptera à nouveau pour rien. Si la volonté des joueurs fait défaut, aucun changement de système n’affectera les performances. Ceux qui pensent encore que les systèmes de jeu sont essentiels au football devraient se demander s’ils parlent vraiment de systèmes, d’emplacements, d’attitudes ou d’engagement.  C’est dans ce contexte avec l’influence que de telles opinions peuvent avoir sur les jeunes joueurs que les entraîneurs doivent garder un regard lucide et ne jamais perdre de vue les vérités fondamentales du jeu car malheureusement, le contrecoup de tout cela se situe dans les écoles de football.

La stratégie et la trame de jeu d’une équipe ne sont jamais parfaitement assimilées par les joueurs. Par conséquent, il est important d’analyser le comportement de chacun « in situ ». La prise de décision d’un joueur est principalement conditionnée par les instructions reçues mais est également affectée par divers autres facteurs comme la fatigue, le stress, etc. Les décisions d’un joueur comportent différents niveaux de risques et si des facteurs psychologiques les affaiblissent alors ils commettent des fautes car leurs capacités, leurs aptitudes et leurs prises de décision sont affectées.  L’erreur d’un joueur relève souvent d’un choix peu judicieux, voire inefficace, face à une configuration du jeu donnée.

Les entraîneurs et les commentateurs sont souvent trop obsédés par les mérites relatifs d’un système de jeu ou d’un autre. La vérité est que ce sont les joueurs qui gagnent les matchs, pas les systèmes de jeu, bien qu’ils puissent parfois y contribuer. Il est également vrai que le système mis en place doit convenir au groupe de joueurs. Enfin, les forces de vos adversaires peuvent amener l’entraîneur à modifier le système de jeu habituellement choisi.

Conclusion provisoire (en attendant l’évolution des connaissances)

Dans une rencontre de football, étant donné la nature hautement dynamique du jeu, il existe bien une place évidente pour des recherches supplémentaires afin de prendre en considération plus en profondeur les interactions entre les positions de jeu dans les situations d’affrontement.

Dans ce texte, nous avons beaucoup convoqué l’a notion d’espace mais il ne faut jamais oublier que le temps rythme le jeu avec une succession d’instants présents où mouvements, durée et vitesse constituent des éléments qui fondent la réussite. La réversibilité entre l’attaque et la défense, les transitions entre les configurations et le jeu de transition renvoient souvent à des situations où l’on a un peu de temps pour agir surtout si la densité des joueurs est importante. La complexité du jeu repose bien sur le temps à disposition pour décider et faire : temps et espace constituent des repères indispensables où les rapports de vitesse deviennent prégnants. De la sorte, les aspects théoriques, exposés dans cet article, doivent permettre aux joueurs et aux joueuses, en partant de leur vécu, de mettre en œuvre une meilleure compréhension des rapports d’opposition.

Le développement de ces aspects cognitifs peut être facilité par une mise en mot pour peu que des règles simples et logiques de comportements soient énoncées et non pas intentions utopiques inapplicables dans le jeu. La nécessité d’un référentiel commun d’analyse et de décision tactique (Deleplace, 1979), qui rend l’initiative individuelle compréhensible devient indispensable en vue d’assurer la cohérence des choix. Menaut (1998) rejoint ce point de vue en précisant que « l’efficacité de l’action collective est liée à l’autonomie de la décision individuelle : la cohésion implique la cohérence (p. 128) ». Cependant, la logique du joueur, sans être pour autant complètement irrationnelle, peut s’avérer en partie différente de la logique du jeu en cours, car elle est plus intuitive, personnelle et propre au sujet (Mouchet, 2003). Elle permet d’éclairer différemment les liens entre les trames de jeu et les styles de jeu.

En conclusion, une meilleure compréhension de la dynamique tactique de la trame de jeu des équipes ainsi que son influence aideront à expliquer la performance en testant des hypothèses basées sur un cadre théorique reflétant la réalité du jeu. Ainsi, les théorisations actuelles dans l’analyse de la performance sportive pourront être examinées plus précisément. Avec une perspective développementale, ces aspects théoriques peuvent être approfondis davantage en examinant les positions réelles adoptées par chacun des joueurs à partir de l’analyse de matchs opposant des équipes utilisant des trames de jeu dissemblables.

Merci à Alilou Issa, Olivier Alberola et Patrick Marle pour leur lecture attentive et leurs propositions d’amélioration d’une première version de ce texte.

Références

Beregi, I. (2021). Les phases arrêtées sont sous-évaluées. NOSOTROS

Bouthier, D. (2000). La coordination des décisions individuelles ; contribution de l’intelligence tactique. Colloque Préparation Olympique L’évolution de la pensée tactique, Noisy le Grand, 14 et 15 novembre 2000.

Deleplace, R. (1979) Rugby de mouvement – Rugby total. Paris : Éducation Physique et Sports.

Deleplace, R. (1983). La recherche sur la spécialisation sportive, l’entraînement, la performance. In Actes du colloque la recherche en STAPS (pp. 93-151). Nice. 19-20 Septembre 1983.

Fayol, M. (1991). La production d’écrits et la psychologie cognitive. Le français d’aujourd’hui, 93, 21-24.

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