© LIGUE DE BRETAGNE DE FOOTBALL

Accompagner l'étrangeté, qui est source de performance

Pour Yann Kervella, Directeur Technique Régional de la Ligue de Bretagne de Football, mais aussi docteur en STAPS, l’essence du football réside dans le jeu de contrepied.

C’est donc avec cette idée directrice, qu’il nous apporte un éclairage sur les travaux qu’il a entamé il y a plus de 20 ans sur l’analyse des frappes de balle, mais aussi sur l’apport des préférences motrices dans ce domaine.

Au football, la frappe de balle semble être l’arme indispensable du footballeur, comment vous êtes-vous intéressé à ce sujet et comment caractériseriez-vous une frappe de balle de qualité ?

En préambule, il faut revenir sur ma représentation de l’activité. En 1990, dans le cadre du double cursus universitaire et fédéral que je visais, j’ai fait la rencontre déterminante de Jean-Claude Trotel, enseignant de football à l’UEREPS de Rennes.  J’ai été conquis par son approche du déséquilibre collectif. J’ai toujours plaisir, depuis cette découverte du sens de l’activité, à voir des équipes de haut niveau ou des équipes de jeunes, évoluer avec cette sensibilité du jeu de contrepied. Ce principe d’utilisation du mouvement des adversaires pour jouer à l’inverse de leurs orientations de courses ou d’appuis, soit par la passe, la conduite, le dribble ou la course, est de mon point de vue, l’essence du football.

Plus largement, ma conception embrasse celle d’un jeu basé sur une connexion permanente au mouvement des adversaires et aux courses des partenaires pour saisir les opportunités d’espaces de progression émergents ou les créer, les provoquer. Cela implique de « jouer » avec l’adversaire, de le manipuler. Manipuler c’est attirer, mettre en mouvement, donner de la vitesse et une direction à l’adversaire pour l’exploiter prioritairement à contresens. Jouer à l’inverse, c’est « annuler » les efforts défensifs de l’adversaire, le mettre à l’arrêt. Les passes dans ce modèle sont valorisées.

« Ce principe d’utilisation du mouvement des adversaires pour jouer à l’inverse de leurs orientations de courses ou d’appuis, soit par la passe, la conduite, le dribble ou la course, est de mon point de vue, l’essence du football. »

Elles sont, dans le cadre de l’élimination, soit masquées ou « informationnelles » et retardées. Masquées pour cacher l’intention et retardées parce que la lecture continue des rapports de vitesses et de direction peut voir s’offrir au dernier moment de nouveaux espaces exploitables et pertinents, accentuant le champ des possibles en termes d’alternatives et de variétés d’angles. « Informationnelles » signifie, à l’inverse des masquées, que l’on annonce une passe ou que l’on fait semblant.

La feinte est indissociable de cette création d’incertitude dans la passe ; je donne de l’information avec un armé important et une orientation de corps particulière soit pour envoyer un message de frappe et faire autre chose (conduite, dribble…), soit pour faire croire à une orientation spécifique de passe et en réaliser une autre au dernier moment. Tromper l’adversaire par la passe en utilisant son « inertie » avec une volonté de maintien d’une incertitude permanente évènementielle et temporelle, soit en cachant l’information soit en transmettant de fausses indications, c’est l’intention qui doit primer.

La situation de compétition est pour le joueur le repère, le lieu de prise de conscience du sens et du ressenti physique de l’intention de contrepied, entraînant de facto l’émergence de nouvelles modalités d’interactions ainsi que d’opportunités croissantes en lien à ce mode structurant de perception de l’environnement.

« Manipuler c’est attirer, mettre en mouvement, donner de la vitesse et une direction à l’adversaire pour l’exploiter prioritairement à contresens. »

Jean-Claude Trotel a aiguisé mon sens de l’analyse de mes pratiques, m’a sensibilisé à la nécessaire observation outillée du jeu. Dès lors, je n’ai eu de cesse de faire progresser mes pratiques de terrain à la lumière de l’analyse des réussites des joueurs experts en compétition, donnant le sens de l’évolution du jeu et ouvrant la voie de l’enseignement de nouveaux principes ou de solutions innovantes aux futures générations.

Mes besoins d’entraîneur m’ont amené très tôt sur le terrain de l’analyse des motricités des joueurs de haute performance en réponse à la nécessaire utilisation de balles rapides pour le franchissement de l’adversaire en jeu et pour l’accès à la cible. Observant une dissonance au milieu des années 90 entre les formalisations des techniques de frappes de balle et les réalisations des meilleurs passeurs et frappeurs du moment, je me suis attaché à identifier les habiletés du haut niveau sur ce registre, au travers d’observations en compétition de joueurs experts et de jeunes en formation, doublées de séries d’entretiens d’explicitation post-match, pour en extraire les fondements techniques transmissibles. Par motricité, j’entends les habiletés motrices des joueurs sous-tendues par deux aspects indissociables : la réalisation observable (ou enchaînement gestuel) et la direction intentionnelle de l’action initiée.

La rencontre en 2008 avec Bertrand Théraulaz et Ralph Hippolyte, cofondateurs d’Action Types et experts de référence sur le domaine des préférences motrices, a apporté une dimension supplémentaire à ma culture motrice. Mes modélisations personnelles sur les styles de frappes de balle, en allers-retours terrain / réflexion « outillée », entraient en résonance forte avec leurs travaux. La formation à leurs côtés a renforcé mes convictions sur l’approche individualisée de la motricité.

Enfin, Gérard Houllier a été le DTN qui m’a initialement fait confiance et ouvert les portes de l’encadrement des Sélections nationales garçons en qualité d’adjoint auprès de Patrick Gonfalone (U16, U17, U20), en qualité de référent Coups Francs Directs (CFD) avec les Espoirs sous la houlette de Erick Mombaerts et enfin d’intervenant avec Jean-Claude Lafargue à l’INF Clairefontaine sur le sujet de l’optimisation des CFD également. J’ai eu l’opportunité au travers de ces missions de travailler sur les problématiques de coaching technique avec de futurs internationaux A et de valider ma démarche personnalisée de développement des motricités de jeu combiné et de CPA. Les visions respectives de ces experts passionnés m’ont conforté dans mes directions de travail et chacun d’entre eux a eu un impact sur ma trajectoire d’éducateur – entraîneur – chercheur.

« Tromper l’adversaire par la passe en utilisant son « inertie » avec une volonté de maintien d’une incertitude permanente évènementielle et temporelle, soit en cachant l’information soit en transmettant de fausses indications, c’est l’intention qui doit primer. »

C’est avec cet arrière-plan de connexion systématique des réponses d’orientation du jeu avec les solutions motrices correspondantes, dans une approche dynamique des coordinations motrices (Nikolai Bernstein, James J. Gibson), que je coconstruis en Bretagne, sous le patronage de Hubert Fournier, notre DTN, des expérimentations sur le champ du développement de contenus d’optimisation des frappes de balle avec les Directeurs des structures territoriales du Projet de Performance Fédéral (PPF). Dans le cadre de mes missions, je collabore de façon très étroite avec Régis Le Bris, Directeur du Centre de formation du FC Lorient depuis 2014, sur les problématiques d’optimisation technique de ses joueurs et sur la modélisation de la place du travail technique dans son dispositif de performance.

L’idée de départ de l’interaction est de trouver, en fonction du projet de jeu de la structure, les zones d’émergence des espaces d’élimination de l’adversaire (désignés parfois par l’expression significative de zone de lumière) par le contrepied et que chaque joueur – joueuse, dans sa (ou ses) zone(s) d’évolution, perçoive consciemment ces espaces et développe un large spectre de trajectoires pertinentes d’exploitation de ces espaces au regard des configurations qu’il a ou aura à gérer. L’objectif final étant de faire autorité dans sa (ou ses) zone(s) en maîtrisant des enchaînements gestuels adaptés et adaptatifs permettant de réaliser toutes les trajectoires requises. Le sujet, passionnant, est toujours ouvert ! Le modèle se formalise progressivement en cohérence avec l’évolution du projet global piloté par Régis Le Bris.

J’accompagne également le Stade Brestois 29 depuis cette saison, sur la thématique des frappes de balle de vitesse au poste, en lien au profilage moteur, à la demande de Nicolas Mariller Directeur du Centre et de Johan Ramaré. Enfin, je travaille avec nos deux Directeurs de Pôles espoirs masculin et féminin, Claude (Coco) Michel et Anthony Rimasson sur ces mêmes problématiques.

Pour répondre désormais à la question, une frappe de balle efficace, dans ma conception, est celle qui atteint le partenaire avec un compromis vitesse / précision optimal et permet une exploitation aisée, efficiente du ballon par le receveur dans le cadre du projet en continuité de déséquilibre de l’adversaire, ou tout simplement l’atteinte de la cible et la marque pour une motricité d’attaque du but. J’associe généralement cette « frappe efficace » aux moments déterminants du jeu que constituent l’accès aux espaces de franchissement de l’adversaire et au but, parce que ce sont ces deux temps du jeu qui posent de façon incontestable et prégnante la problématique de conflit vitesse / précision. Ces configurations posent effectivement la condition sine qua non du jeu de vitesse, de la vitesse de balle.

Le critère commun de réussite de ces frappes est la production d’une trajectoire à haute vitesse avec maintien du contrôle, du degré de précision. Le joueur doit être capable de maîtriser à son poste un bouquet de trajectoires de balle rapide répondant à une variété d’angles, d’orientations et de distances.

« L’élément corrélé massivement à la réussite d’une passe de franchissement de l’adversaire en compétition, est l’arrêt du pied de frappe à l’impact »

Mon travail de thèse (2002) a validé scientifiquement que l’élément corrélé massivement à la réussite d’une passe de franchissement de l’adversaire en compétition, quelle que soit la zone de terrain et le type de configuration (jeu intérieur, jeu couloir, débordement / centre ou renversement de jeu) chez les experts professionnels comme en préformation, réalisation posant la capacité de production de hautes vitesses de balle, est l’arrêt du pied de frappe à l’impact (label « fixée »).

L’étude a également garanti l’efficacité pour les distances d’élimination les plus lointaines de l’arrêt du pied de frappe immédiatement après l’impact (label « fixée retardée », l’observable étant que le pied de frappe finit son chemin sous le niveau du genou de la jambe d’appui). L’efficacité d’une frappe est donc liée à l’invariance de fin de geste. Ce principe est toujours d’actualité pour la haute performance. Il n’existe par conséquent pas de modèle gestuel de réussite. Les préférences motrices corroborent ce constat.

Au regard de l’évolution du football et notamment la réduction du temps et des espaces, la vitesse de transmission du ballon est devenue un enjeu majeur dans la performance. Comment cette vitesse de transmission peut-elle être abordée dans la formation du joueur ?

Oui, ce repère est au cœur du développement. Gérer des crises de temps en recherchant des enchaînements de passes à haute vitesse est incontournable en formation. Associer cet objectif de compromis vitesse / précision, à une sensibilisation dès le plus jeune âge à la notion de contrepied, me paraît par ailleurs décisif.

Quand nous évoquons le contrepied, apparaissent des principes d’angle par rapport au terrain, des intentions de préparation du déséquilibre en donnant une direction à l’adversaire pour jouer à l’inverse, des espaces de contrepied appelant des vitesses de balle consistantes pour les exploiter.

Ce regard offre aussi des indicateurs simples aux futurs receveurs, en recherche systématique de déplacements dans les « angles morts » des défenseurs, une fois le principe intégré. C’est un impulseur du jeu combiné. Le blocage du pied de frappe (récurrence de l’expression « je retiens mon pied » dans les discours des experts en entretiens d’explicitation) est l’outil idéal au service de cette intention de manipulation de l’adversaire et d’exploitation des opportunités d’espaces libres d’élimination. Le principe de contrepied est un accélérateur de développement des frappes fixées.

Toutefois, ces modalités d’impact peuvent aussi apparaître dans les divers procédés d’entraînement (jeux, situations, exercices, toros) à condition de créer des contraintes spatio-temporelles extrêmes, imposant le recours à une organisation motrice avec frappe fixée comme seule voie vers la réussite (situation avec adversaires en pression – cadrage rapide, exercice adaptatif avec fermeture rapide d’espace de frappe, trajectoire spécifique sollicitée, etc…).

Illustration 1 : passe décisive de Toni Kroos en contrepied, associée à une frappe fixée cou du pied et une feinte de jeu face,  pour finalement jouer une passe croisée.

De mon point de vue, trouver des passes multi-angles avec impact fixé ou fixé retardé exige des motricités très particulières. Cela requiert en premier temps un large registre de trajectoires de balle associées à un panel de combinaisons de frappes (mode de préparation, type d’impact, type de surfaces de contact), en définitive une véritable base d’orientation motrice qui permet de répondre aux différents angles de contrepied, sur des espaces au sol comme aériens en réponse aux contextes de jeu émergents.

De façon associée, il faut aussi construire des motricités à haute vitesse, pas uniquement dans les passes, mais aussi dans les prises de balle qui ne doivent plus être des prises de balle de confort (classiquement de type accompagnement du ballon, ou de type arrêt du ballon avec un contrôle neutre), mais des prises de balle de performance avec une amplitude réduite, un impact, presque une mini frappe, qui implique d’avoir décidé avant de recevoir.

Quand j’évoque les passes d’élimination (traversantes ou non), les passes rapides, ce sont des projets de motricité en continuité, des motricités de progression, de contrepied, de déséquilibre, pour créer une incertitude maximale chez l’adversaire. De la même manière dans la course préparatoire et l’enchainement, en choisissant l’option où aucune information n’est transmise pour masquer le plus longtemps possible ses intentions, tout en observant celles des adversaires et en faisant son choix au dernier moment, l’armé est « inséré » dans la foulée de course et l’utilisation du cou du pied ou de l’extérieur est requise.

Si toutefois, le joueur choisit d’utiliser l’intérieur du pied, l’ouverture de hanche ou la rotation complète du corps doivent être déclenchées au tout dernier moment, c’est à dire dans le temps d’impact. La palette de Leandro Paredes, dans ses attitudes dans la passe, est typique de cette variété et adaptabilité permanente, en lien aux intentions des adversaires et partenaires potentiels receveurs.

Illustration 2 : passe en 1 touche de Leandro Paredes en contrepied sur course d’appui, associée à une frappe fixée intérieur du pied avec réorientation vers le receveur dans le temps d’impact (pour retarder au maximum la transmission d’information à l’adversaire).

Illustration 3 : conduite de balle suivie d’une passe traversante de Leandro Paredes ; conduite de balle en lecture du rapport de force et passe d’élimination de 4 adversaires (en fixée retardée), avec intention de retarder au maximum son déclenchement pour fixer l’espace émergent

Illustration 4 : passe de contrepied de Leandro Paredes en sortie de balle en frappe fixée de l’extérieur du pied, pour masquer l’information et pouvoir enchaîner un déplacement en soutien du receveur (mobilité immédiate).

Illustration 5 : passe de contrepied de Leandro Paredes en zone de déséquilibre avec redemande à l’opposé ; action réalisée avec une frappe fixée cou du pied où le pied droit est à la fois pied de frappe et pied de redémarrage.

Ces deux surfaces de pied (extérieur et cou du pied), restant en effet dans l’axe de la foulée de course en préparation du geste tout comme la hanche, autorisent le maintien de l’adversaire dans l’incertitude tant d’un point de vue évènementiel que temporel (passe masquée) et favorisent une continuité de course post-impact. Malheureusement, le cou du pied et l’extérieur du pied sont des surfaces peu valorisées, au regard de l’intérieur du pied. Tout simplement parce que les statistiques quantitatives parlent pour l’intérieur. C’est celle qui est la plus utilisée, même au haut niveau. Elle est ainsi associée à la notion de sécurité.

Or, si l’on y regarde de plus près, elle est beaucoup utilisée pour les passes de préparation, les plus nombreuses et les moins risquées. Il convient à mon sens de réhabiliter un travail « multi-surfaces » dès le plus jeune âge, en faisant prendre conscience des champs d’expression et des limites respectives d’utilisation de chacune d’entre elles. Le cou du pied et l’extérieur, s’ils ne sont que peu travaillés, resteront inévitablement moins performants en compétition que l’intérieur du pied valorisé en permanence à l’entraînement. Nous pouvons aussi évoquer, la pointe de pied, mise en lumière en son temps par Romario, qu’il est parfois pertinent d’utiliser en toute proximité dans le duel face au gardien.

Or, si plébisciter l’intérieur du pied en phase de préparation se comprend, le cou du pied et l’extérieur du pied sont bien plus efficients pour les passes d’élimination ou de franchissement. Le cou du pied autorise les vitesses de balle les plus élevées en maximisant la rigidité de l’impact (surface de contact rigide et type d’impact avec fixation des chaînes musculaires de frappe), le fouetté de l’extérieur du pied crée une incertitude forte sur le moment de déclenchement de l’action. Dans les deux cas de figure, associées à l’impact fixé, elles permettent de frapper et en même temps d’enclencher la future course, le pied de frappe arrêté au sol étant au même moment le pied de reprise d’appui initiant la nouvelle direction de course.

Illustration 6 : enchaînement en continuité de N’Golo Kante en frappes fixées extérieur et cou du pied sur deux passes de contrepied consécutives et déterminantes (déclenchement de 1-2 et dernière passe).

Dans le cadre de mon travail d’accompagnement, je cherche ainsi à développer des projets de frappes associées à une course préparatoire, avec une motricité adaptée aux différents angles selon les situations et idéalement intégrée à la course future, si possible sans rupture. Autant d’éléments qui vont engager le joueur dans une récurrence de pieds de frappe bloqués – à l’impact ou immédiatement après – pour assurer une continuité de l’enchainement et créer un premier niveau de structuration de ses réponses motrices. Les joueurs constatent que le blocage du geste permet d’atteindre des gammes de vitesse de haut niveau avec un geste toujours plus court. Ils perçoivent rapidement en parallèle que la recherche de vitesses supérieures se fait en conservant un niveau de maitrise, de contrôle de trajectoire élevé. Ils résolvent le conflit vitesse/précision.

Cette sensibilisation forte à la fin de geste, combinée à l’utilisation spontanée de la surface cou du pied (toujours en lien soit à l’intention de masquer l’information, soit à celle de tromper l’adversaire en intégrant par exemple une feinte d’utilisation de l’intérieur du pied avec ouverture de hanche pour in fine refermer la hanche avec le cou du pied) pour une vitesse supérieure, les amèneront à identifier des motricités de frappe transférables des espaces de contrepied les plus lointains vers l’attaque de but.

En effet, les impacts fixés retardés utilisés pour le jeu long avec une balle droite à grande vitesse permettent, lorsque le joueur commence à « effacer », « enlever » son pied de frappe avec efficience (intention de ramener le pied au sol le plus rapidement possible après l’impact), à faire flotter le ballon. Le joueur a franchi la barrière de vitesse (en général autour de 90km/h sur les ballons actuels) où l’écoulement de l’air sur le ballon devient turbulent. Il accède aux trajectoires liftées et flottantes utilisables pour l’attaque de but en jeu ou sur CPA.

Ce moment où le joueur est en capacité de proposer une frappe avec une trajectoire stable ou flottante est un pallier dans la compétence globale de frappe de balle. Le joueur développe une sensibilité fine aux gammes de vitesse en produisant à la demande une balle flottante et incertaine pour le gardien (en fixée et surtout retardée – exemple coup franc d’Armand Lauriente à près de 40m), du cou du pied ou de l’arête interne au-delà des 90km/h ou alors un jeu long avec un ballon stable, frappé avec maîtrise entre 80 et 85 km/h. L’installation de la balle flottante en tir cou du pied est aussi le temps de la construction d’une différenciation avec l’arête interne.

Challenger le joueur sur des variations de tirs en trajectoire liftée ou combinaison slicée (brossée) et liftée (typique frappe de contournement et frappe sur CPA) l’amènera à discriminer cette surface de pied intermédiaire entre l’intérieur et le cou du pied (associée à un point d’impact ballon axial ou légèrement latéral) et ainsi à varier ses attaques de but à haute vitesse.

Illustration 7 : frappe fixée retardée de Toni Kroos sur corner avec trajectoire liftée et brossée.

Continuons sur les seuils de vitesse. Le second repère incontournable se situe bien en deçà, autour de 60km/h. C’est le plafond des passes que je qualifierais de « confort », que l’on peut assimiler à des passes de préparation (ou passes de progression, de mise en mouvement du bloc adverse, dites aussi de « continuité », par opposition à celles de franchissement). Cela signifie que jusqu’à 60 km/h, tous les modèles gestuels sont recevables (seuil de réussite acceptable), mais au-delà de cette barrière le balancier cède la place aux fixées : nous basculons sur le registre de vitesses enregistrées sur les configurations de recherche d’élimination en contrepied.

Le joueur qui veut traverser un intervalle en insistant avec son geste de frappe accompagnée au-delà du seuil des 60km/h (en accentuant son armé de hanche en préparation et donc son amplitude globale de geste dans l’intention de gagner en vitesse de balle) s’expose à des trajectoires de balle bombées, décollées du sol avec rebond devant le partenaire ou perdus sur faute directe (perte de contrôle de trajectoire). Il faut donc abandonner cette motricité de confort ancestrale et se tourner vers une gestuelle bloquée pour engager des ballons à haute vitesse.

La vitesse de passe à l’entraînement est essentielle et doit être connectée aux situations déterminantes du jeu, notamment aux phases de déséquilibre (ou d’exploitation du déséquilibre – conservation du temps d‘avance) qui n’autorisent plus le confort et la lenteur du balancier. L’accompagnée pourra au mieux être acceptée sur les phases de préparation devant le bloc adverse.

« Le joueur qui veut traverser un intervalle en insistant avec son geste de frappe accompagnée au-delà du seuil des 60km/h, s’expose à des trajectoires de balle bombées, décollées du sol avec rebond devant le partenaire ou perdus sur faute directe (perte de contrôle de trajectoire) »

Un point de vigilance en lien à la notion de répétition. Musculairement, les blocages de geste en « fixées » et « fixées retardées » sont très exigeants. Ce sont des motricités de contraste où cohabitent les exigences de fluidité et de relâchement, avec des contraintes balistiques de freinage – blocage.

A titre d’exemple, sur des séances de Coups Francs Directs avec des joueurs de haut niveau, la vitesse de balle et la réussite chutent quasi systématiquement au-delà de 16 ballons frappés (en motricité de performance, c’est à dire sur un engagement à haute intensité dans la frappe ; avec un protocole de 1 frappe toutes les 3’ pour l’hypothèse de mémorisation par oubli – espacement et une remise en action cardio-musculaire sur la dernière minute de repos).

Ce repère est personnel et empirique mais important à prendre en compte dans ce type de développement pour préserver le sentiment de compétence du joueur. Il convient d’être attentif à ces éléments sur le plan quantitatif lorsque l’on envisage de travailler sur des routines d’exercice sur la thématique des passes et tirs. Je placerais deux séquences hebdomadaires au maximum (2×20’), sous forme de rappel, afin de favoriser un espacement propice à la mémorisation. Ensuite, c’est le chemin de l’apprenant. Il est de sa responsabilité de s’autonomiser sur ces sujets et de savoir de quoi il aura besoin sur ce registre de la performance motrice pour accéder au haut niveau.

Je me situe sur ce plan, sur une identité de conception de la performance avec Régis Le Bris : nous nous inscrivons dans l’univers III de François Bigrel. Une posture d’accompagnateur, de facilitateur de performance au service de « l’athlète inventeur », « maître du jeu ». Au menu, références aux principes de l’apprentissage différentiel décrit par Wolfgang Schöllhorn, aux fondements de la pédagogie active et à l’approche questionnante aux côtés du joueur (en opposition aux modèles prescriptifs où l’entraîneur se pose en « Sachant »).

« Nous nous inscrivons dans l’univers III de François Bigrel. Une posture d’accompagnateur, de facilitateur de performance au service de « l’athlète inventeur », « maître du jeu ». »

C’est dans cette perspective de développement personnel du joueur qu’on lui demande de s’auto-prescrire un joueur référence de la haute performance (international). Je considère ce moment de l’interaction comme une clé de l’autodétermination. La référence internationale choisie par le joueur (avec identité de poste) animera son projet à double titre :

  • Il sera stimulant sur le plan des réalisations et des réussites (« ce que je dois savoir faire »)
  • Il sera inspirant parce que retenu en général aussi pour sa personnalité singulière et son charisme

Le joueur pourra ainsi se focaliser sur un double objectif : exprimer son style moteur et sa personnalité, en différenciation du modèle. La différence permet de mieux ancrer son schéma personnel et d’affirmer sa singularité, son ADN moteur. Ce modèle de performance au poste sert aussi à faire prendre conscience au joueur qu’à un moment de sa formation, il devient son propre modèle (réduction de l’écart au modèle puis dépassement).

Le statut du mimétisme prend à cet instant tout son sens : tant sur le plan gestuel que personnel, l’imitation ne produit que de pâles copies dénuées d’âme ; elle est contre-productive et peut à l’extrême engendrer la blessure sur le plan gestuel lorsque le « copié » présente un profil moteur opposé. Symboliquement, cette démarche créé une culture favorable à l’autonomie.

Le modèle du balancier très en vogue il y a 30 ans plutôt favorable aux profils terriens, en contraction est aujourd’hui peu efficient à haut niveau. L’évolution du football, semble permettre l’émergence du profil aérien, davantage en extension. Cependant ces deux profils ont toujours existé, est-il possible de passer majoritairement d’une préférence à une autre ?

Non, nous ne passons pas d’une préférence à l’autre. Le mouvement naturel est ancré très tôt. C’est une combinaison de chaînes musculaires préférentielles qui s’active dans l’acte moteur. C’est notre musique interne, elle fait partie de nous. Il faut la reconnaître, puis la libérer et surtout la respecter. Le modèle de réussite est un condensé du parcours de vie, du bagage footballistique et du dépassement des obstacles rencontrés.

Cette singularité impacte l’ensemble des acteurs (joueurs, éducateurs / entraîneurs / formateurs) dans le processus de performance. Les coachs ne doivent pas corriger les réalisations de frappe sur la base de leur propre ressenti, la cinématique motrice individuelle étant unique. Le feed-back peut s’avérer plutôt juste quand le joueur présente une base motrice qui s’approche de celle du coach, mais si leurs schémas spatio-temporels sont bien distincts, vous irez contre nature. L’intervention peut dans ce dernier cas être bloquante voire déstructurante pour l’apprenant.

Dans le même ordre d’idée, les joueurs ne doivent pas copier la motricité d’un joueur expert (exemple de la frappe en verticalité de Ronaldo ou de Juninho), sauf à connaître avec certitude le profil moteur complet de cette référence. Ils peuvent cependant reprendre à leur compte une intention de ce modèle et la visualisation de sa réussite pour trouver leur chemin moteur personnel. Je déconseille vivement l’apprentissage par mimétisme comme la projection de ressenti personnel. En synthèse de ce sujet, l’essentiel dans l’apprentissage technique c’est l’exigence de vitesse avec une maîtrise gestuelle propre à chacun.

Concernant l’autre partie de la question, relative à l’émergence des profils aériens, je réponds également par la négative. Il y a eu de tout temps une mixité de familles motrices représentées sur la haute performance. Leurs motricités compactes n’étaient simplement pas repérées, analysées, formalisées.

« L’essentiel dans l’apprentissage technique c’est l’exigence de vitesse avec une maîtrise gestuelle propre à chacun. »

Les frappes fixées, les terriens comme les aériens les réalisent sans problème. Ils animent toutefois ce genre de frappe, sur le registre des passes, avec des modalités préférentielles de fin de gestes différenciées. Les aériens ont plutôt tendance, je dis bien « plutôt », si l’on prend l’exemple d’une passe fixée du cou du pied à 20m, à avoir un mouvement de pied descendant en abduction de hanche avec un pied de frappe en légère flexion plantaire et « griffé » de la semelle avec les orteils qui s’aide des frottements au sol pour finaliser le blocage à l’impact (visuellement, je donne l’image d’un « fauchage » du ballon – type club de golf – produisant une trajectoire à effet rétro). Pour les terriens, la pointe de pied est souvent plus « verticalisée », orientée vers le bas et moins vers l’extérieur avec production d’une trajectoire droite sans effet.

Du point de vue des fixées retardées cou du pied en jeu long ou en attaque du but, l’impact se traduit pour les deux familles à l’identique du point de vue de la posture du pied de frappe : le griffé des orteils dans la chaussure est incontournable pour rigidifier l’impact (dynamique de « flexion plantaire ») ; du point de vue segmentaire, on observe par contre généralement une différence entre terriens et aériens : jambe de frappe avec flexion de genou dans la frappe pour les premiers, jambe tendue pour les seconds.

Dans l’accompagnement sur les frappes de balle, j’utilise surtout le cadre présenté en amont (intransigeance sur les critères de réussite et raccourcissement du temps de frappe). Le recours au support des préférences motrices ne se situe pas nécessairement sur la dynamique motrice terrien / aérien.

Illustration 8 : quelques préalables incontournables pour le développement des motricités de frappes rapides en format exercice, une fois le sens et le contexte d’émergence identifiés.

Les préférences motrices peuvent être définies comme le langage corporel propre à chaque individu, son organisation motrice naturelle et unique. L’identification de ce schéma spontané de fonctionnement permet de prendre conscience de soi, de mieux se connaître, de cerner ses espaces d’aisance et ensuite de s’appuyer sur ces forces originelles pour mieux adapter son comportement en situation sportive et renforcer ses motricités de prédilection dans un objectif d’efficience et de performance. La latéralité préférentielle (gaucher / droitier) en fait partie. Je me réfère de ce point de vue au cadre Action Types créé par Bertrand Théraulaz et Ralph Hippolyte.

J’ai surtout en filigrane deux outils issus des préférences : les notions d’œil moteur et d’axe préférentiel. A mon sens, l’œil moteur est de grande importance : c’est celui qui discrimine le mieux les rapports de vitesse et d’orientations en match des adversaires et des partenaires. Par ailleurs, nous savons que la vision guide la motricité. Dans l’apprentissage du jeu combiné et des frappes de balle dans un objectif de performance, les pré-actions doivent tenir compte de cette particularité visuelle.

« Les préférences motrices peuvent être définies comme le langage corporel propre à chaque individu, son organisation motrice naturelle et unique. »

 Si l’œil moteur est connecté à la partie haute du terrain (dans une logique de prise d’information prioritairement lointaine puis proche), il va détecter plus vite les affordances[1]  d’espaces de contrepied (ou zones de lumière) qui apparaissent dans l’interpénétration des 2 blocs équipes sur les rapports de vitesse et d’orientation des partenaires et adversaires.

En second point, respecter l’axe moteur peut s’avérer utile pour la fluidité de l’enchaînement technique en situation de très haute intensité. Attention, tous les profils peuvent tout faire, tout réaliser : simplement, à haute vitesse, l’orientation selon sa préférence autorise un degré de maîtrise encore supérieur et une aisance gestuelle supplémentaire. Pour faire court, les joueurs dits à motricité verticale vont idéalement limiter l’angle entre leur axe sagittal et le ballon qui arrive. L’enchaînement, s’il est réalisé en 1 touche, peut bien entendu se faire avec de l’angle sur la passe qui sort.

A contrario, sur une prise de balle, le compromis vitesse / précision sera idéal pour une orientation corporelle face au receveur dans la passe. Ceux qui ont une motricité horizontale seront quant à eux plus à l’aise avec des ballons reçus à angle et sortis à angle ; ils auront tendance à haute vitesse à positionner l’orientation des épaules dans une direction différente de la transmission pour une efficience accrue.

[1] Affordance : opportunités d’agir offertes par l’environnement en fonction des dispositions/ressources de l’individu à un instant t.  Les interactions entre les propriétés individuelles et l’environnement font émerger des opportunités d’action.

Le ballon est au centre de nos préoccupations sur les frappes de balle et la zone d’impact ou le point d’impact semblent essentiels dans la qualité d’une frappe. Pourtant, pour atteindre ces zones optimales sur le ballon, certaines seront plus difficilement accessibles selon que leur vision centrale soit plutôt basse ou plus haute ?

Tous les profils moteurs, qu’ils aient un champ de vision naturellement calibré vers le bas ou vers le haut, avec une préférence vision périphérique ou centrale, sont égaux dans l’attaque du ballon. Ce sont simplement leurs modes visuels et leurs postures de tête qui diffèrent. Ceux ayant une vision basse perçoivent le ballon avec un port de tête haut, les autres doivent légèrement incliner la tête pour mieux discriminer, mais tous passent en mode focal dans le temps de frappe pour vérifier les infos de position du ballon.

Ensuite, puisque votre question évoque le sujet du point d’impact, je m’arrête un instant sur les principes physiques du contact pied ballon et sur la physique des fluides au niveau de la trajectoire du ballon. L’élément central du correctif, c’est la zone d’impact sur le ballon et la surface d’impact sur le pied, le plan utilisé pour lui donner, un effet, une trajectoire. Sur cette dimension du développement des frappes, il faut éveiller les joueurs sur les types d’impact comme évoqué jusqu’ici mais également sur les points d’impact médian ou en plan inférieur, sur le contact plein axe ou décalé en testant les zones et angles de pied utilisés (différencier notamment l’intérieur de pied et l’arête du pied pour potentialiser la capacité de production de trajectoires liftées, brossées ou la combinaison des deux).

Par exemple, Mattéo Guendouzi, au cours de sa formation, avait développé une maîtrise forte des passes à angle et des passes qui contournent l’adversaire. En revanche, il avait une marge certaine de progression sur les passes droites, fortes au sol, nécessaires pour des situations d’élimination sur un intervalle face à son orientation de corps. Nous avons mis en place avec Régis Le Bris un travail spécifique sur cette trajectoire droite dans différents enchaînements (sur ballon conduit, sur ballon joué en 2 touches, en 1 touche dans le redoublement, etc…) et avec le repère des lignes du terrain synthétique (visualisation et auto-correction).

Ces stimulations combinées sur l’exigence de trajectoire et l’environnement se sont traduites chez Mattéo par une focalisation sur le point d’impact pied / ballon (plan et axe) ainsi que sur l’invariance d’angle d’ouverture de hanche, associés à une surface de contact bloquée à l’impact et à une posture corporelle de fin de mouvement très singulière (avec une organisation hanches / épaules en diagonale), pour que le ballon sorte droit sans effet.

En dépassement de ce travail personnalisé où Mattéo cherchait sa coordination de référence, Régis m’indiquait récemment que Mattéo s’imposait des sessions de frappe de balle pour affirmer son style. Sa démarche responsable était exemplaire du modèle d’autonomisation que nous valorisons. Mattéo incarnait à la fois le référentiel de la structure et le modèle du joueur affirmé, exerçant son libre arbitre. Il est aujourd’hui un des meilleurs « franchisseurs » au plan européen.

Illustration 9 : exemples d’exercices de développement des motricités de frappes rapides (à angle et face) mis en place au FC Lorient à partir de 2014.

Finalement, c’est transmettre aux joueurs une démarche de curiosité vis-à-vis des frappes de balle et des productions de trajectoires, une attitude exploratoire et créative en lien aux problèmes de jeu pour lesquels les joueurs n’ont pas les ressources immédiates, instantanées. Pour reprendre la formule d’Albert Jaquard, « apprendre c’est d’abord s’interroger. Formuler ses questions. Chercher les réponses. Critiquer ses propres raisonnements. Suivre son chemin. Apprendre, c’est développer en soi l’irrévérence, l’initiative, la liberté de l’esprit. C’est construire son intelligence. » J’ajouterai simplement « spatiale et kinesthésique » pour revenir à la thématique.

Cette approche des préférences motrices est novatrice mais déstabilisante en remettant en question la pédagogie du modèle prégnante dans les représentations des éducateurs. Elle fait voler en éclat, les consignes traditionnelles, voire des croyances sur la jambe d’appui, la flexion du genou, la pose du pied. Comment l’éducateur et l’éducatrice vont-t-ils pouvoir réguler la gestuelle des joueurs ?

Attention, ce n’est pas l’approche des préférences qui remet en question la pédagogie du modèle transversal. C’est déjà la simple observation du jeu qui le met en évidence. Observer des motricités de joueurs qui produisent une même réponse de jeu (trajectoire de passe) montre le recours à des dynamiques motrices variées.

Mais revenons aux « classiques » de la correction technique que vous évoquez. Correction de l’appui, des postures de bras, inclinaison du buste au-dessus du ballon, épaules vers le receveur, incitation à finir son geste, c’est à dire accentuer l’amplitude d’accompagnement du ballon … Ces correctifs « type » entendus sur les terrains, ont traversé le temps et sont fondés sur « LE » modèle gestuel, le « canon » de frappe accompagnée.

« Attention, ce n’est pas l’approche des préférences qui remet en question la pédagogie du modèle transversal. C’est déjà la simple observation du jeu qui le met en évidence. »

La représentation sous-jacente est celle d’un pied ancré au sol et d’une équilibration distale et symétrique des bras, soit en définitive une motricité de type translation s’appuyant sur un mouvement de balancier, avec un armé de hanche conséquent et un accompagnement marqué après l’impact (positionnement du pied de frappe au-dessus du plan horizontal passant par le genou de la jambe d’appui).

Nous sommes en présence d’un type bien particulier d’organisation motrice qui constitue juste une façon de faire, parmi une infinité d’autres possibles (souvent d’ailleurs l’apanage des profils terriens). Ce « standard » trouve de surcroit une utilité très limitée à l’heure actuelle en compétition, puisqu’elle peut uniquement être associée à des situations de sortie de balle ou de préparation sans pression temporelle.

Illustration 10 : frappe accompagnée de l’intérieur du pied avec trajectoire décollée du sol (et rebond devant le receveur), en situation de jeu court

Illustration 11 : frappe accompagnée de l’intérieur du pied avec trajectoire aérienne (lente, bombée et brossée), en situation de jeu long.

Illustration 12 : frappe accompagnée du cou du pied avec trajectoire montante et imprécise, en situation de tir.

Illustration 13 : différenciation de postures de fin de pied de frappe en mode accompagné sur l’image de gauche (mouvement de balancier) et en mode fixé retardé sur l’image de droite (blocage musculaire post-impact), en lien au repère de plan horizontal passant par le genou d’appui.

Cette caractérisation technique est l’héritage d’une culture technique de la gestuelle parfaite, du geste académique. C’est un mythe. La perfection motrice est un jugement normatif. Par ailleurs, ce fonctionnement correctif se fait par comparaison à une base de référence très parcellaire, exclusive, le « canon de frappe accompagné ».

Or, je le redis, il est statistiquement prouvé qu’il n’existe pas de modèle gestuel de réussite, mais simplement un principe de fin de geste de frappe abrégé (dit fixé), corrélé au succès de la réalisation. Cela laisse le champ libre, pour tout ce qui précède l’impact, à l’expression singulière et unique du pratiquant, en lien à son histoire motrice (expériences, acculturation), à son profil morphologique et à son style moteur.

« Cette caractérisation technique est l’héritage d’une culture technique de la gestuelle parfaite, du geste académique. C’est un mythe. La perfection motrice est un jugement normatif. »

Le changement de paradigme est donc urgent. Passons à une vision fonctionnelle et personnalisée de la motricité. Le repère c’est l’efficacité, à savoir la réussite en compétition. Le référentiel n’est pas un modèle gestuel de réussite mais, rappelons-le, une règle transversale qui permet à chacun de faire émerger sa gestuelle unique de performance, son écologie de mouvement. L’éducateur doit permettre au joueur d’affirmer sa singularité, via l’émergence d’un style efficient et personnel. Il n’y a pas de norme gestuelle, il faut sortir de cette approche normative et déplacer le curseur sur les indicateurs d’efficacité.

Je conseille à ce niveau de placer des exigences fortes sur les critères de réussite (type de trajectoire et d’effets, gamme de vitesse, bruit d’impact) et de focaliser les corrections sur les éléments d’impact (type d’impact, zone d’impact sur le pied et point d’impact sur le ballon). Les éléments liés aux préférences (respect visée œil moteur, respect de l’axe préférentiel d’action) peuvent être exploités en second plan en cas de non-remédiation, après la production des feedbacks techniques ou « mécaniques ».

« Le référentiel n’est pas un modèle gestuel de réussite mais, rappelons-le, une règle transversale qui permet à chacun de faire émerger sa gestuelle unique de performance, son écologie de mouvement. »

Aussi, le changement d’angle de vue sur la démarche de correction technique est un processus qui peut amener une forme de déstabilisation dans l’instant pour l’éducateur, surtout lorsque je leur annonce qu’il n’y a pas de recette. Enfin si, il y en a une : abandonner le modèle prescriptif et s’engager sur le long chemin de l’observation pour « familiariser » progressivement son œil à l’analyse de mouvements balistiques. Ensuite, la logique de l’approche personnalisée que je propose en lien aux impacts fixés et fixés retardés, étant avérée par une simple observation des réussites de passes traversantes sur le terrain, la bascule des éducateurs vers ce second modèle est en général rapide.

Comme tout apprentissage, la maîtrise de cette forme de feedback prend du temps ; elle s’inscrit aussi et surtout dans une forme de co-construction avec le joueur par le questionnement croisé de ses ressentis, de ce qu’il a voulu réaliser et du résultat produit. Ce paradigme de correction technique personnalisée induit de sortir de la prescription du modèle pour devenir accompagnateur de la performance.

En résumé, lorsque nos éducateurs arrivent en formation avec un arrière-plan figé sur le standard du balancier, je leur indique que ce modèle était effectivement valide il y a quelques décennies mais qu’il est devenu désuet, notamment dans les situations déterminantes du jeu où la pression spatio-temporelle s’est accrue sensiblement au regard de l’optimisation des organisations de jeu (animation et principes du jeu de position) et de l’athlétisation des joueurs. Il reste toutefois fonctionnel dans les situations où les joueurs ont du temps.

L’idée est d’interpeller les éducateurs, tout d’abord sur l’importance de l’observation et l’identification de critères de réussite d’une passe traversante dans un match de haut niveau. Le très haut niveau est intéressant parce qu’il représente, par la haute intensité qu’il implique, le sens de l’évolution des habiletés de frappes de balle et de passes en particulier. Or, les règles de réussite valables actuellement au haut niveau diffusent au fil des années sur les niveaux de compétition inférieurs, nationaux et régionaux. L’observation du très haut niveau permet ainsi d’identifier, au regard de problèmes de jeu complexes, les solutions motrices émergentes et de projeter des hypothèses sur le sens du développement technique et les tendances motrices de demain.

Les situations de crise de temps constituent des opportunités d’émergence de nouvelles règles motrices ou de confirmation des règles du moment. Il convient de repérer ces habiletés balistiques et de les positionner comme exemples inspirants. On doit entraîner les joueurs à des contextes toujours plus contraignants pour fixer les exigences de vitesse et de rythme de l’enchaînement moteur. Entraînés à des crises de temps majeures, les joueurs sauront adapter leurs motricités à des contraintes de conflit spatio-temporel moindres, selon l’expression consacrée attribuée à Aristote « qui peut le plus, peut le moins ».

L’absence de modèle gestuel nous recentre sur l’unicité de la personne et le principe de fin de geste « abrégée ». Actuellement, au plus haut niveau, le jeu sous pression nécessite de la part du joueur la capacité à gérer des actions de passe d’élimination en crise de temps et d’espace ; cet environnement crée les conditions d’émergence de temps de frappe (temps de mouvement + temps de trajectoire) réduits, la clé de la réussite résidant dans une stratégie de double gain : réduction du chemin de frappe et réduction du temps de trajectoire. En lien au sens du jeu, une frappe de ce type, compacte et intégrée à la course, créera de l’incertitude à la fois événementielle et temporelle chez l’adversaire, facilitatrice de son franchissement.

« L’absence de modèle gestuel nous recentre sur l’unicité de la personne »

Nous devons inciter les éducateurs dès la préformation à focaliser les jeunes essentiellement sur leurs fins de geste sans intervenir sur tout ce qui précède la frappe, car cela relève de l’adaptation de chacun. En cas d’échec, il est possible d’intervenir sur le point d’impact, le type d’impact pour sortir du modèle de balancier et travailler le plus tôt possible sur une gestuelle « syncopée ». L’idée reprise ici à la linguistique, est une règle toute simple où certaines syllabes du mot sont supprimées pour parler plus vite. En réduisant les degrés de liberté articulaires (Bernstein), on va raccourcir le chemin de frappe et augmenter le contrôle moteur (notion de structure de coordination) et la maîtrise du conflit vitesse / précision. Tous les procédés pédagogiques (jeux, situations, exercices) créant les conditions du conflit vitesse / précision sont contributeurs de la démarche.

Frapper un ballon au sol en une touche, qui passe très vite le premier rideau défensif avec un effet rétro ou sans effet (consigne : le ballon ne roule pas) et qui freine juste après avec les frottements au sol en retrouvant une rotation classique pour atteindre le partenaire en « zone de lumière » est une compétence incontournable à développer dès la préformation, tout cela en configurations multi-angles de façon à stimuler le panel de surfaces de contact (et toujours avec l’arrière-plan de connexion permanente à l’intention de « jouer » avec l’information : cacher la vraie ou en donner de mauvaises à l’adversaire).

« Nous devons inciter les éducateurs dès la préformation à focaliser les jeunes essentiellement sur leurs fins de geste sans intervenir sur tout ce qui précède la frappe, car cela relève de l’adaptation de chacun »

L’opportunité apportée par la frappe fixée dans cet apprentissage fondamental réside dans la facilité du joueur à ressentir le point d’impact, à repérer sa dynamique de frappe et à visualiser sa posture de fin de geste (sol marqué par le blocage, sur synthétique comme sur gazonné). Sur quelques répétitions, il est ainsi envisageable de demander au joueur, non plus d’enchaîner une course post-frappe, mais au contraire de se figer dans sa posture de fin de frappe pour prendre conscience de son organisation motrice de réussite et la fixer en mémoire. L’auto-correction apparaît, aux dires des joueurs, plus aisée avec l’impact fixé qu’avec le balancier.

Illustration 14 : Panenka de Ben Yedder, exemple de diversification de fonction de l’impact fixé (ici utilisé sur penalty), avec mise en lumière de la posture d’invariance du pied de frappe à l’impact (idem jeu court – jeu long).

Illustration 15 : impact fixé de Toni Kroos en jeu long pour une trajectoire rapide et précise dans le dos de la défense.

Le recours aux préférences motrices, dans ce cadre d’une pratique de perfectionnement ou d’excellence, ne sont pas nécessaires pour obtenir des résultats significatifs. Les correctifs « football » suffisent. En revanche, si l’on en vient désormais au cadre de l’accès à la haute performance, l’intégration des préférences motrices dans le dispositif d’accompagnement d’un joueur / joueuse sur ses frappes de balle, permettra d’identifier son profil singulier dès l’initiation du processus et d’émettre des hypothèses sur sa motricité, vérifiées immédiatement sur le terrain. Dans ce contexte, l’utilisation des préférences correspond à une stratégie de gain de temps : l’éducateur chevronné identifiera avec son œil expert le style du joueur dans la durée, le profilage quant à lui permettant de le valider instantanément en aller-retour tests posturaux / terrain.

Ces hypothèses de schéma moteur naturel issues du profilage sont, je le disais, confrontées instantanément à la réalité de comportement moteur du joueur en situation de jeu et permettent de valider sa grande famille motrice ainsi que les expressions propres de sa motricité. Pour illustrer, sur le pied d’appui, en jeu court, plus la vitesse de balle requise va être élevée pour atteindre la zone de lumière à atteindre en passe traversante, plus le joueur « aérien » (celui qui initie son mouvement par le haut du corps, par les épaules) va « tomber » sur le ballon, avec une jambe d’appui tendue et un pied d’appui de passage (appui en plante).

Ces profils, avec une motricité naturellement très concise, vont devoir mettre leur pied d’appui très en deçà du ballon pour mettre de la vitesse dans la transmission. A l’inverse, le joueur au profil terrien, aura un temps d’appui plus prononcé avec une flexion sur l’appui plus marquée et un pied d’appui assez proche, sinon à hauteur du ballon pour donner de la vitesse, du poids à son ballon.

Un éducateur qui n’a pas accès ou qui n’a pas été formé aux préférences motrices, pourra obtenir le même résultat que l’éducateur averti en mettant en place des consignes contrastées, comme demander au joueur au départ du travail technique d’alterner sur sa passe traversante des engagements moteurs avec flexion prononcée sur sa jambe d’appui et inversement avec un appui « très haut » en extension de jambe (jambe rigide, pied de bascule). En demandant ces deux attitudes motrices typiques et contradictoires (notion de conscientisation par différenciation), les joueurs vont très vite repérer, ressentir une préférence et consolider cette option, l’intégrer, la routiniser et l’associer aux diverses intentions préparatoires (masquer / feinter) et angles de jeu.

A un niveau de réponse plus macroscopique, la référence au profil moteur induit d’engager le joueur sur un double cursus moteur :

  • Je m’entraîne, pour répondre à toutes les éventualités du jeu, en diversification de trajectoires, d’angles et de combinaisons de frappes fixées et développe ma palette motrice au bénéfice de l’adaptabilité à différentes zones d’évolution du terrain
  • Je m’entraîne spécifiquement, au regard de mes préférences motrices, sur mes espaces de forces en organisant mes pré-actions en jeu pour me situer au maximum dans mes orientations préférentielles et renforcer en corrélation des habiletés motrices exclusives (créer mes « spéciaux ») permettant d’être encore plus performant sur des situations particulières du jeu dans mes zones d’évolution privilégiée (spécialisation)

J’évoquais au début, que l’enseignement du développement moteur se nourrissait de l’observation du plus haut niveau de compétition, précisément dans les situations les plus contraignantes. Dans ces situations extrêmes, l’intention de réaliser des gestes très courts, de les bloquer très vite dans la frappe, pour une vitesse élevée du ballon, est essentielle, avec un armé court en préparation.

La clé de voute, pour une gestuelle masquée de haut niveau, c’est de faire ressentir aux jeunes, que l’armer de la frappe, doit se faire par le genou, s’intégrer dans la course, ce qui va permettre d’avoir un arrêt de pied à l’impact sur le ballon ou juste après, sans donner d’information à l’adversaire. En parallèle, il faut respecter la singularité de chacun et aider notamment le joueur au départ, à prendre conscience de son style, l’affirmer et lui permettre de créer sa propre empreinte motrice.

Deux cas particuliers toutefois, celui du jeu à très longue distance ou le tir lointain, qui nécessitent malgré tout un armé de hanche en préparation et ne peuvent être totalement intégré dans la course ; l’important pour la réussite dans ces cas de figures étant de bloquer le pied de frappe au plus vite pour un gain de temps et de précision sur la trajectoire.

Illustration 16 : exemple d’armé de hanche supérieur à la foulée de course sur tir (mais en respectant un impact fixé retardé) et marque du but pour Pogba.

Sur le plan de l’entraînement, une fois ces principes de réussite abordés au travers de jeux sous pression avec une intensité proche voire supérieure à celle du match, le joueur doit prendre conscience de sa motricité efficiente. Lorsqu’une amorce de réussite est identifiée en opposition, motricité de sens puisque contextualisée, le joueur est « extrait » de la situation avec opposition, pour passer sur une situation aux contraintes sémantiques réduites, mais avec une forte exigence dans l’intensité. L’objectif est de tendre vers une écologie motrice propre à chaque joueur dans un exercice où l’aménagement exigera un ballon joué à grande vitesse et une trajectoire particulière. Ce schéma fait partie intégrante de l’accompagnement des jeunes du Centre de formation du FC Lorient.

Toutefois, le transfert en compétition n’est à mon sens envisageable et effectif qu’à une seule condition. L’exercice proposé aux joueurs doit être incarné. Par-là, j’entends que les joueurs doivent imaginer le rapport d’opposition, visualiser les courses de l’adversaire, la pression perçue dans cette situation vécue en compétition et conscientisée, avec les variations d’angles et de distances propres au poste et à la spécificité de la situation. C’est ce rappel en mémoire de la situation de match vécue qui importe ; chaque ballon est joué intensément comme en compétition et doit permettre de favoriser la réussite et améliorer la motricité du joueur.

Cet engagement où se mêlent réalité et virtualité (mémoire de rappel) et où coexiste la connexion de la motricité au sens et au contexte émotionnel est fondateur d’efficience en compétition. Cette vision est fondée sur des réussites expérientielles mais reste toutefois empirique. La motricité de performance fluidifiée au travers d’exercices adaptatifs en pratique aléatoire variable doit ensuite être confrontée à une situation de modélisation de la compétition (ou retour au jeu sous pression initial de référence).

Les fonctions orientées indiquent les préférences cognitives de chacun, peuvent-elle représenter un outil efficace pour l’éducateur de l’école de football pour orienter les plus jeunes vers des zones de terrain favorables à leur épanouissement, sans tomber dans la spécialisation précoce ?

Non. Le profilage n’est ni un outil de prédiction, ni de discrimination du point de vue de l’orientation sur un poste. L’intérêt des préférences motrices est qu’elles ouvrent une voie de la tolérance. Les préférences motrices m’invitent à ne pas être prescriptif dans ma relation au joueur ; bien au contraire je dois apprendre à l’écouter. Les théories interactionnistes de l’apprentissage social, qui m’ont accompagnées durant mes recherches, plaident également dans ce sens de longue date (notions de tutelle et de zone proximale de développement de Lev Vygotsky notamment).

Bercé également à l’UEREPS par les modèles pédagogiques de Daniel Bouthier (PME – PMDT – PMAA), ouvrant la voie d’une approche active, désormais prônée et diffusée par la DTN, j’ai rapidement souscrit à la proposition d’univers III de François Bigrel qui positionne le coach dans une posture managériale d’accompagnateur questionnant.

« L’intérêt des préférences motrices est qu’elles ouvrent une voie de la tolérance »

Par conséquent, le positionnement d’un joueur sur le terrain est un processus mêlant autodétermination et co-construction. Le choix de spécialisation sur un binôme de postes est défini au fil du temps par le joueur, dans l’échange avec ses coachs successifs, en lien à ses aspirations, son développement, ses qualités fortes et ses motivations intrinsèques, mis en perspective par les attendus de la haute performance et les exigences ou représentations du staff professionnel.

Sur ce point des zones de terrain assignées aux joueurs, il me paraît essentiel jusqu’en préformation d’évoluer dans différentes zones du jeu pour ouvrir son champ d’habiletés décisionnelles, notamment sur les postes axiaux au cœur du jeu où la vision à 360° est nécessaire, avec des stratégies visuelles et organisationnelles différentes de ceux qui ont le jeu face à eux, en lien à l’objectif indissociable d’ouverture motrice, de diversification du panel d’habiletés sensorimotrices adaptatives.

Revenons à l’utilité du profilage sur le domaine du jeu au poste. Le profilage est ainsi un support de facilitation. Mais il doit être utilisé uniquement, dans ma conception, une fois la spécialisation identifiée pour le joueur de champ sur un duo de postes, pour exploiter de façon optimale le potentiel du joueur dans la (ou les) zones de jeu définies. Par ailleurs, il n’y a pas de profil plus efficace qu’un autre pour un poste particulier. Tous les profils sont en capacité de s’affirmer à tous les postes. Tous les profils ont des forces et des caractéristiques spécifiques. Il convient de s’appuyer sur ces singularités. L’éducateur doit les caractériser, les faire conscientiser, les valoriser, les renforcer et en faire des leviers de confiance pour l’affirmation d’une autorité naturelle du joueur dans sa zone d’évolution en compétition ; par voie de conséquence, il accompagne le joueur vers sa pleine expression.

Prenons un exemple précis pour expliciter la démarche : celui d’un joueur au profil très atypique, milieu excentré gauche évoluant au plus haut niveau de compétition, avec un profil terrien vertical (préférence de fonctionnement sur l’axe sagittal – plan avant / arrière) et « exclusif gauche » (gaucher, œil moteur gauche ; épaule d’énergie – celle qui initie de mouvement – gauche et hanche dominante – la plus solide dans le duel – gauche). Cette homolatéralité hors norme, ne doit pas être considérée comme une limite mais bien au contraire comme une opportunité de différenciation et d’incertitude majeure pour l’adversaire.

« Il n’y a pas de profil plus efficace qu’un autre pour un poste particulier. Tous les profils sont en capacité de s’affirmer à tous les postes. Tous les profils ont des forces et des caractéristiques spécifiques. »

Quand le joueur évolue sur l’aile gauche, il va faire du débordement une force parce qu’il va naturellement se positionner en projection et être attiré sur sa gauche. Attention toutefois à ce que son schéma ne le cantonne pas à un registre restrictif d’appels de balle et de percussion le long de la ligne de touche, les 2 épaules systématiquement vers la ligne de but et l’œil moteur calé sur la tribune. C’est une observation récurrente chez ce profil de joueurs. L’analyse basique qui peut en être faite est celle d’un joueur stéréotypé déconnecté du jeu et individualiste.

Une autre voie consiste à étudier le fonctionnement du joueur pour accéder à sa cohérence interne. Je pose le postulat que le joueur n’est pas limité et que c’est le formateur qui ne le comprend pas ou est en attente de comportements qui positionnent le joueur en situation de contrainte au regard de sa nature profonde. En résumé, les prescriptions ou consignes du moment annihilent ses qualités fortes, le rendent inefficace. Cette position arrive à tout éducateur dans sa carrière. Il faut juste avoir à l’esprit que le problème, ce n’est pas toujours l’autre.

Illustration 17 : exemple de fiche individuelle de « portrait moteur » au bénéfice de la connaissance de soi.

Le profilage moteur de ce type de joueur permet de donner un nouveau regard, une compréhension de son mode opératoire. Dans l’échange avec Régis Le Bris, nous convenons sur ce plan que l’accès à une compréhension plus fine du joueur nécessite de façon systémique de croiser les préférences cognitives et motrices avec son histoire et son statut émotionnel du moment. En se comportant de la sorte, ce joueur est en réalité en grande cohérence avec son patrimoine cognitif et moteur.

Pour dépasser ce registre du débordement-centre et sortir d’un espace de jeu effectif réduit au couloir gauche, l’idée de « s’orienter vers l’avant en connectant son œil moteur au couloir de jeu direct en camp adverse » peut émerger. Le joueur va pouvoir juste par l’orientation de son épaule gauche vers le haut du terrain percevoir les espaces de contrepied à attaquer et jouer à l’intérieur, rechercher du jeu combiné. En sensibilisant ce joueur sur l’importance de connecter son œil moteur à la cible, il va s’ouvrir et mieux percevoir le rapport d’opposition. Au-delà de cette jonction œil – but, lui fixer des zones de jeu du ballon peut s’avérer nécessaire.

De sa position initiale « pied sur la ligne », le joueur quitte le couloir pour recevoir à l’intérieur (un joueur à motricité horizontale n’a quant à lui pas foncièrement besoin de « construction » de ce point de vue, l’orientation de ¾ étant une évidence), selon le rapport de force et la lecture des espaces libérés. Habituer le joueur « vertical » à réaliser ces courses préparatoires à l’intérieur, attitude peu naturelle au départ pour son profil, pour recevoir en course sur une diagonale sera vite récompensé par un impact sur le jeu offensif de l’équipe. Ces règles de déplacement devront être explicitées au collectif pour l’adaptation des réponses de jeu des partenaires ; ces variations positives pourront favoriser l’émergence de nouvelles coordinations offensives dans le jeu à 2, jeu à 3.

Le profil singulier évoqué est, nous le disions, très performant à gauche en étant connecté au jeu intérieur et en même temps capable par nature de déborder assez aisément, avec des centres à haute vitesse en réorientant ses épaules dans la frappe de balle sur l’allègement de la prise d’appui face au but. Mais il est aussi celui du véritable « faux pied ». Il peut donc jouer à droite très facilement avec un comportement spontané de jeu à l’intérieur cette fois-ci, mais encore évoluer dans l’axe. Nous découvrons en définitive que ce profil spécial « exclusif gauche » autorise une polyvalence robuste.

On voit ici comment cet outil de « portrait moteur » permet de comprendre et de valoriser un profil très atypique en lui ouvrant l’accès à un spectre élargi de situations et donc à une variété de réponses. Par cet exemple, nous voulons montrer qu’un profil spécial, plus qu’une curiosité, est avant tout un atout de grande importance. Le travail des éducateurs est de l’amener à utiliser tout son potentiel à son poste, au bénéfice du collectif, sans surtout vouloir le standardiser ou le ramener dans la norme. Je cite à nouveau Albert Jaquard : « il faut prendre conscience de l’apport d’autrui, d’autant plus riche que la différence avec soi-même est grande ».

Le fait de reconnaître ces profils atypiques, d’accepter leur « étrangeté », pour nous formateurs, c’est donner un sens substantiel à leur parcours de joueur en s’appuyant sur leur nature profonde et en créant l’opportunité de diversification de leur registre ainsi que d’horizons de développement protéiformes.

Illustration 18 : exemple d’attitudes naturelles et d’orientations avantageuses à faire émerger chez le profil terrien exclusif gauche en position de milieu excentré pour élargir son registre de réponses.

Illustration 19 : exemple d’attitudes naturelles et d’orientations avantageuses à faire émerger chez le profil terrien exclusif gauche en position d’attaque de but (sur ballon conduit et ballon reçu).

Dans le cadre du parcours d’excellence, notamment sur les concours d’entrée dans les pôles, juste après dans la constitution des sélections régionales, puis des équipes nationales, ces outils peuvent-ils favoriser l’identification, voire de projection du talent ?

Les critères associés à l’état d’esprit positif, à l’identification de l’intelligence de jeu et aux aptitudes motrices constituent le socle, l’ADN de la détection DTN des talents. Nous cherchons des joueurs présentant des capacités d’écoute, de disponibilité mentale et de propension forte aux interactions. Le recours aux préférences, élément additionnel de ma « boite à outils », n’apparaît que dans des cas particuliers. C’est un outil d’aide à la décision que j’ai en arrière-plan et que j’active pour me projeter sur le potentiel de joueur et notamment me détacher de ses performances du moment, surtout lorsqu’elles manquent de relief.

A l’observation des récurrences d’erreurs ou de mise en échec d’un joueur, je vais étudier plus en détail la dynamique de ses réponses pour en comprendre les raisons ; je vais ensuite dans l’échange lui transmettre certaines informations de son profil et observer sa capacité dès lors à adapter rapidement son comportement, signes d’écoute et de facultés de compréhension du jeu. Je peux utiliser ce regard spécifique pour aider un jeune incompris ou stigmatisé dans un groupe, et c’est là tout l’intérêt de l’outil des préférences. C’est un vrai levier de tolérance.

L’essence de la détection, c’est de prendre en considération la teneur des intentions, leur pertinence, leur variété et leur adaptabilité contextuelle. Je pars du principe que l’outil moteur, qui valorise l’intention et la réussite, se libère ensuite et n’est pas premier à mes yeux sur cette étape. Les joueurs n’étant pas sur un plan d’équité quant aux environnements dans lesquels ils ont baigné ou à leurs ressources propres du moment, il me semblerait injuste de les évaluer en termes de réussite dans l’instantanéité de la détection.

J’observe plutôt l’aspect intentionnel : sur le plan qualitatif, je m’oriente sur la recherche d’originalité des choix, de créations d’incertitudes fortes (la pertinence de 1ère touche, connectée aux espaces de contrepied, en fait partie ; notion de 1ère touche en direction inverse de ma future transmission de balle par exemple), de jeu avec l’adversaire (masquer ou non), d’arythmies de course (fréquence des changements de rythme et de direction), de changement de choix en cours d’action, signes de connexion permanente à l’analyse du rapport de force et d’interaction de sens aux adversaires et partenaires ; sur le plan quantitatif, je suis attentif à la continuité d’effort (contre-effort, 3ème effort), garant de la générosité et du plaisir, du bonheur de jouer. Il ne faut surtout pas s’arrêter aux imperfections motrices.

Cette notion de différence, valorisée par l’exemple du joueur exclusif gauche, symbolise la réussite de l’extrême singularité au haut niveau. La norme n’existe pas dans la haute performance ! Je fais ici écho aux propos de François Bigrel et de Claude Fauquet, qui ont modélisé la performance pour la natation du plus haut niveau. Une motricité de performance est une motricité efficace ; peu importe sa forme gestuelle et peu importe « qu’elle ne me parle pas ». Le haut niveau n’est pas un standard, ni une forme ou une norme, c’est l’efficacité pour atteindre l’objectif.

« Une motricité de performance est une motricité efficace ; peu importe sa forme gestuelle et peu importe qu’elle ne me parle pas »

A mon sens, il est important de détecter les potentiels, reconnaître ceux qui nous sont « invisibles », plutôt que d’identifier ceux qui sortent du lot à l’unanimité. C’est à dire déceler les joueurs qui ne sont pas mis en lumière parce qu’ayant soit une motricité opposée à la nôtre, soit parce qu’étant situés en territoires carencés avec un environnement peu stimulant (distance à la compétence pédagogique et aux normes hautes d’entraînement de la catégorie d’âge, absence d’obstacles consistants favorables à la progression), soit parce que présentant des caractéristiques de retard ou de pic de croissance (avec des conséquences momentanées d’efficience musculaire réduite : schémas de motricité apparaissant peu débrouillés ou à stabilité limitée ; motricité « empêchée » pour les morphotypes de grande taille non « formés » ou motricité inopérante dans leur catégorie d’âge pour les juvéniles).

Il faut être très attentif à ces joueurs, qui ne répondent pas dans l’immédiat aux représentations des éducateurs. Leur non-conformité de motricité, jugée trop brute, peu aboutie ou juste différente aujourd’hui, sera peut-être la motricité performante de demain couplée à des aptitudes décisionnelles fortes, pour peu qu’on les accompagne. Je pense important de décorréler à ce stade l’intention du succès de la réalisation, de la performance.

D’autant que dans l’évaluation des joueurs en détection, l’écueil de l’effet miroir de la motricité peut se produire. Les préférences motrices et mes expériences de terrain me font dire que l’on reconnait et que l’on apprécie plus facilement une motricité voisine de la sienne. Nous avons une attirance vers notre « normalité » motrice. Avoir conscience de cet effet permet d’éviter ce biais de détection en adoptant 2 conduites simples : constituer des staffs d’évaluation (réunir un effectif accru d’observateurs favorise la variété des profils d’évaluateurs et permet d’équilibrer les sensibilités) et avoir des indicateurs factuels observables (notamment sur les attitudes tactiques pour se débrancher du visuel « forme motrice »).

« Il convient de déconnecter le jugement de la forme de motricité et d’accompagner l’étrangeté qui est source de performance. »

Les préférences motrices peuvent servir de point d’ancrage dans la reconnaissance des spécificités du joueur et aider l’éducateur à passer d’une posture de jugement de valeur fondé inconsciemment sur des critères esthétiques, morphocinétiques, à celle de projection sur l’efficacité cognitive et la mise en cohérence motrice. En nous détachant de la forme motrice, nous faisons un pas vers l’accueil et l’acceptation du non conforme ou du non standardisé et avançons sur l’instauration d’un climat favorable à la libération de l’expression personnelle du joueur, à sa compréhension de son unicité, fondatrice du style.

Le joueur doit affirmer son style, le renforcer et assumer son empreinte motrice, véritable ADN, clé de la performance. Des Zidane, Beckham, Ronaldhino ou plus récemment Mbappé aux motricités remarquables et distinctes en sont les meilleurs exemples. Il convient de déconnecter le jugement de la forme de motricité et d’accompagner l’étrangeté qui est source de performance.

Les fonctions orientées indiquent des préférences cognitives de chacun, peuvent-elle représenter un outil pertinent pour l’entraineur afin de composer un staff complémentaire, notamment dans la répartition des tâches et la communication avec les joueurs au quotidien ?

Je réponds avec un oui sans réserve. La base des préférences motrices, c’est la connaissance de soi. Mieux se connaître pour mieux interagir avec l’autre. Dans un staff, lorsque les membres sont profilés au départ de l’histoire commune, cela permet rapidement de repérer les missions à confier – hors missions techniques – à certains membres plus qu’à d’autres (en lien à leur caractéristique de profil action ou réflexion, de leur personnalité de type innovateur, médiateur, entrepreneur, architecte ou logisticien).

Par exemple, l’adjoint présentant la compétence « gardien des valeurs » pourra être celui qui coordonne la co-construction avec les joueurs de la charte de vie du groupe. Il sera le porteur légitime de ce projet, le garant du respect des règles collectives et celui qui effectuera les rappels à la règle ; il le fera naturellement, spontanément au quotidien, avec plaisir, rigueur et bienveillance, ce socle des valeurs étant pour lui un prérequis fondamental à la vie d’équipe.

Par ailleurs, le respect des règles communes édictées est pour ce type de profil une condition sine qua non de son engagement durable au service du collectif. L’objectif de répartition structurée des tâches « hors terrain » est d’optimiser le coût énergétique des missions confiées aux membres et de conscientiser la manière dont on va les leur transmettre ainsi que la temporalité choisie par rapport au délai ou à l’échéancier de réalisation (profil organisé vs profil adaptatif), comme avec les joueurs.

Sur de longues périodes de vie en communauté, il me semble essentiel de se connaître parfaitement, de savoir que les autres connaissent ma façon de fonctionner, mes réactions, mes forces, mes zones d’ombre, mes réactions sous stress. Cela permet dès le départ de clarifier les choses et ensuite de lever rapidement les incompréhensions avec l’arrière-plan de la connaissance de l’autre, avec pour effet de limiter les occurrences de tensions dans le groupe.

Cette école de la différence permet de se soutenir mutuellement dans les moments délicats. Les préférences du point de vue cognitif sont pour moi source de tolérance, de solidarité et d’harmonisation des relations. Comme avec les joueurs, cela revient à construire un cadre de fonctionnement qui soit à la fois stimulant, exigeant et sécurisant, pour favoriser la créativité et l’autonomie.

Hubert Fournier, notre DTN, Sabrina Viguier, responsable des Sélections nationales féminines jeunes, avec l’assentiment de Jean-Claude Hillion, Président de la Ligue de Bretagne, m’ont donné l’opportunité cette saison de conduire des expérimentations liées au profilage et des applications concrètes au niveau de ces collectifs nationaux élite. Au niveau des U16 féminine, le staff nouvellement constitué a manifesté le souhait d’identifier ses préférences afin de mieux se connaître et collaborer efficacement. Ce profilage a permis au staff d’afficher ses forces, son agilité, ses préférences managériales et ses « flexibilités » individuelles pour un pilotage optimal.

Illustration 20 : intérêt du profilage moteur pour une qualité de fonctionnement du staff au service de la performance de l’accompagnement des joueurs.

Enfin, les préférences motrices permettent, au-delà de la valorisation des personnalités dans le fonctionnement du staff, de poser des hypothèses de complémentarités fortes au niveau des équipes, dans les compositions d’équipe notamment.

La notion d’œil moteur et d’axe moteur partagés ou non dans un binôme de charnière centrale ou entre l’axial droit et le latéral droit constituent des éléments de vérification nécessaires à mon sens. Un défenseur « vertical » aura en effet tendance à défendre de face et en avançant (profil « intercepteur »), alors qu’un défenseur « horizontal » se mettra plus spontanément de ¾ et en recul frein.

En l’absence de co-construction de réponses de jeu de ces 2 profils associés en défense (en phase de protection du but), des réactions désynchronisées pourraient se produire, laissant apparaître des ruptures d’alignements défensifs, facilitant les appels adverses sans mise hors-jeu. A la connaissance de ces éléments, le coach pourra travailler sur ces zones d’inconfort momentané et faire construire par binôme (en interligne comme en intra ligne) des hypothèses de réponses partagées selon les scénarii de jeu, pour faire de leurs différences initiales une opportunité de co-développement vers une complémentarité forte.

Illustration 21 :  profilage moteur, profil d’équipe et association de joueurs.

Enfin, j’évoquerais à l’issue de cet entretien un dernier axe d’utilisation des préférences dans mon fonctionnement, celui des situations stratégiques. La notion d’œil et d’axe moteurs constituent ici des clés pour modéliser des coordinations offensives ou défensives sur CPA. La focalisation sur les trajectoires de courses préférentielles pour le jeu du ballon et le gain du duel dans les zones de tombée de balle (connexion œil moteur, distance, angle d’approche, appuis préparatoires) est une initiative peu coûteuse sur le temps d’investissement et qui peut s’avérer rentable à court terme.

Continuez à stimuler votre curiosité en vous inscrivant à notre newsletter 👇

Apprenez à utiliser les principes clés du Jeu de Position