Le joueur n’a de contrôle que sur ses propres actions

Architecte principal du département psychologie du très innovant FC Nordsjælland (Danemark) et professeur associé à l’University of Southern Denmark, Carsten Hvid Larsen a pris la tête du département psychologie de la Fédération danoise de football et est donc en charge de toutes les équipes nationales (hommes et femmes).

Il nous propose sa perspective de la psychologie du sport, son importance pour les joueurs et joueuses (de haut niveau), ainsi que sa place dans un club de football ou une fédération.

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Que ce soit dans la vie de tous les jours ou dans des environnements destinés au développement de « talents », pourquoi est-il si difficile de demander à ses pairs comment ils vont ? A l’inverse, pourquoi est-il aussi difficile d’écouter les réponses formulées à la suite de ce type de question ? Enfin, pourquoi est-il si difficile de répondre honnêtement sur ce que l’on ressent ?

Ce sont plusieurs questions intéressantes. Comme dans la vie, les environnements dans lesquels évoluent les joueurs de haut-niveau sont souvent conservateurs. Ce sont des environnements dans lesquels il est difficile de naviguer. Tout tourne autour de cette idée qu’il faut se battre pour avancer, qu’il faut s’endurcir. Donc, demander de l’aide et éventuellement en recevoir, n’est pas forcément évident.

Une idée qui est très répandue dans ce type d’environnement, c’est que si vous êtes accompagné par un psychologue du sport, cela équivaut à un aveu de faiblesse. Pour moi, ces représentations sont liées à la culture développée dans ces environnements, que ce soit au niveau du sportif, de l’organisation, du club ou de l’équipe. C’est ce qui freine cette demande d’aide.

“Demander de l’aide et éventuellement en recevoir, n’est pas forcément évident.”

Un concept qui revient souvent actuellement et qui est très intéressant, c’est le développement de la sécurité psychologique, au sein d’un groupe. Pour avoir des athlètes ou des employés qui sont épanouis et performants, il faut qu’ils puissent se sentir en sécurité psychologiquement. Cela signifie qu’ils doivent être en mesure d’exprimer leurs sentiments et leurs pensées sur la façon dont les problèmes auxquels ils sont confrontés peuvent être résolus, mais aussi ce qu’ils ressentent, sans cette menace permanente d’être ridiculisés ou moqués.

“Si nous voulons faire évoluer les représentations liées au fait de demander de l’aide, de tendre la main aux autres, mais aussi d’écouter, il faut faire évoluer la culture de ces organisations, ce qui est très difficile.”

Si nous voulons faire évoluer les représentations liées au fait de demander de l’aide, de tendre la main aux autres, mais aussi d’écouter, il faut faire évoluer la culture de ces organisations, ce qui est très difficile. Le management d’une organisation joue un rôle important dans la création d’une telle culture. Par exemple, si un club a une longue histoire, avec des idées bien ancrées comme : « il faut être fort » ou « il faut travailler dur », il sera vraiment difficile de changer cette culture. Les jeunes joueurs qui arrivent dans cet environnement n’auront d’autre choix que de s’y plier. Ils auront l’impression que s’ils s’expriment, ils seront moqués ou exclus, parce que la seule voie culturellement valorisée pour « survivre » dans un tel environnement, c’est de s’endurcir.

« Avoir un gros mental », « faire preuve de force mentale », « y aller au mental », sont des expressions qui sont souvent utilisées, sans pour autant que ce qui se cache derrière soit clairement défini. Que mettriez-vous derrière ces termes ?

C’est un autre point intéressant, parce que tout le monde en parle. « Avoir du mental », « être mentalement résistant », « avoir une mentalité de gagnant », « être résilient », etc. J’enseigne ce concept spécifique à l’université et c’est quelque chose dont j’ai énormément discuté avec mes étudiants. Aujourd’hui, il existe une littérature importante, traitant de la force mentale et elle y est abordée au travers de deux perspectives différentes. Une grande partie couvre les aspects liés à la définition de ce qu’est la force mentale et puis l’autre est liée aux caractéristiques qui permettent de développer cette force mentale chez les athlètes. Par exemple, la capacité à résister à la pression est l’une des caractéristiques ou habiletés importantes pour être résistant mentalement.

Cependant, j’ai une vision différente de ce qu’est la force mentale. D’ailleurs, je n’utilise que très peu cette expression, car elle est trop floue à mon goût. Si vous vous intéressez à la littérature sur le sujet, vous verrez que cette expression est associée à une multitude de choses différentes, ce qui signifie qu’en parler peut rapidement instiller de la confusion. Je préfère conceptualiser la force mentale comme étant le produit d’un travail sur un grand nombre d’habiletés psychologiques différentes, dans le temps. Ces habiletés sont : la capacité à faire face à la pression, avoir conscience de soi, savoir quelles sont ses forces et ses faiblesses, savoir ce qui est important pour soi. C’est-à-dire connaitre ses motivations, mais aussi ses valeurs, qui sont, de mon point de vue, une ligne directrice pour savoir qui vous êtes et qui vous voulez être. Ce sont les fondations pour être performant et prospérer, dans le temps. Nous devons travailler sur des aspects qui sont profondément enracinées et qui sont liées à l’identité, l’estime de soi, le soi, etc.

 “Je préfère conceptualiser la force mentale comme étant le produit d’un travail sur un grand nombre d’habiletés psychologiques différentes, dans le temps. Ces habiletés sont : la capacité à faire face à la pression, avoir conscience de soi, savoir quelles sont ses forces et ses faiblesses, savoir ce qui est important pour soi.”

Un sujet sur lequel je travaille depuis un certain temps, c’est la clarification des valeurs, la connaissance de soi et le fait d’agir en fonction de ses valeurs en permanence, plutôt que de le faire lorsque les choses sont difficiles et que l’on souffre, etc. De mon point de vue, si vous êtes difficilement influencé par les nombreuses distractions qui vous entourent, comme vos propres émotions ou pensées, que vous êtes capables de rester concentré sur ce qui vous motive, vos valeurs et que vous agissez en conséquence, c’est cela avoir de la force mentale.

Être équilibré, c’est à dire savoir qui vous êtes  et ce que vous représentez, savoir comment vous voulez vous comporter, vous développer et performer dans différents contextes, ce sont les caractéristiques importantes de la force mentale. La force mentale, ce n’est pas être un « Navy SEAL » (commando marine) et être capable de faire des choses qui sortent de l’ordinaire. Il s’agit de se connaître et d’avoir le courage d’essayer de travailler sur soi-même, même s’il est parfois difficile de faire face à la vérité sur soi-même, sur qui nous sommes, sur ce que nous savons faire et ce que nous ne savons pas faire.

Pour vous, quelles sont les principales idées reçues sur la psychologie du sport ?

Il existe un certain nombre de préjugés. L’un d’eux est que l’on à recourt à la psychologie que si l’on est blessé, que l’on a un problème ou que l’on est « faible ». C’est l’une des principales idées reçues. Une autre idée, concernant la force mentale, c’est que ce serait quelque chose que l’on possède ou que l’on ne possède pas. Soit on est fort mentalement, soit on ne l’est pas. Cependant, il ne s’agit pas d’une loterie, mais d’habiletés que l’on développe. Ce n’est pas quelque chose avec lequel on naît. C’est quelque chose qui se développe en fonction des interactions avec une équipe, un environnement, dans le temps.

Vous développez ces habiletés afin d’être solide dans les situations difficiles et dans l’adversité. Ce sont des habiletés comme toutes les autres, donc vous devez régulièrement les entrainer. En fait, c’est comme si je vous disais que si vous vouliez développer votre mobilité, votre souplesse et votre force, il vous suffisait d’aller au gymnase une fois par an. Il en va de même pour les habiletés mentales. Vous ne pouvez pas les travailler une fois et penser que cela fonctionnera pour le reste de l’année. C’est quelque chose que vous devez faire régulièrement, puis évaluer, afin de découvrir ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas, puis essayer d’ajuster en conséquence.

Lorsque j’arrive dans un club ou que je parle à des joueurs de football, j’essaie de les amener à s’engager dans ce travail sur eux-mêmes, parce qu’une fois qu’ils sont engagés, ils se développeront assez rapidement par la suite. Mais souvent, il y a des idées fausses associées au travail sur soi. Un grand nombre de joueurs de football pensent que c’est bizarre de travailler sur les aspects psychologiques, parce que c’est quelque chose de différent de ce dont ils ont l’habitude. Si quelque chose leur parait différent ou sort du commun, alors ils gardent une certaine distance et ne s’engagent pas. Vous n’êtes donc pas en mesure de travailler avec eux et de changer quoi que ce soit au niveau psychologique.

Vous avez abordé la notion de sécurité psychologique, conceptualisée par Amy Edmondson (Harvard Business School). Pourriez-vous développer cette idée ?

Une partie de mes recherches porte sur les environnements performants, dans le développement de talents pour le football. Dans ces recherches, ainsi que celles de mon collègue Kristoffer Henriksen dans d’autres sports, l’une des caractéristiques de ces environnements est ce que nous pourrions appeler la sécurité psychologique. Ce sont des environnements au sein desquels les individus sont ouverts à l’échange de pensées, d’idées, de connaissances et où ils ne restent pas enfermés dans leur coin à tout garder pour eux. Ce sont des environnements ayant, en quelque sorte, une approche open-source du partage de connaissances.

Ces environnements favorisent également le développement d’habiletés holistiques chez les jeunes joueurs. Des habiletés qui vont bien au-delà du football. Ce qui est mis en place dans ces structures et ce que j’ai aussi essayé de mettre en pratique au FC Nordsjælland, consiste à créer un environnement dans lequel nous amenons les joueurs à avoir une réflexion sur eux-mêmes. Nous les accompagnons dans leur recherche d’autonomie, dans la prise de leurs propres décisions, dans la réflexion autour de leurs choix et de leurs comportements, etc., afin qu’ils développent leur responsabilité et leur capacité à naviguer dans les environnements complexes dont ils font partie. Nous voulons aussi les aider à développer la qualité et la robustesse de leur processus de décision vis-à-vis de leur carrière en cours.

“Nous amenons les joueurs à avoir une réflexion sur eux-mêmes. Nous les accompagnons dans leur recherche d’autonomie, dans la prise de leurs propres décisions, dans la réflexion autour de leurs choix et de leurs comportements, etc., afin qu’ils développent leur responsabilité et leur capacité à naviguer dans les environnements complexes dont ils font partie.”

Cela nécessite une culture cohérente au sein de l’organisation, donc de la cohérence entre ce que dit le management et ce qu’il fait. Par exemple, s’ils disent vouloir créer des bases solides pour le développement d’un double projet (éducatif et sportif), alors cela se matérialisera par des actions spécifiques qu’ils mettront en place pour le développement des joueurs. C’est un concept important qui, à l’origine, est issu du monde de l’entreprise et qui petit à petit, prend racine dans le monde du sport. Il y a cinq ans, il y avait très peu de littérature dédiée à la santé mentale, puis il y a eu quelques exemples dans certains grands pays et aujourd’hui, la littérature s’est énormément étoffée. Aussi, cette idée de sécurité psychologique est une caractéristique importante des environnements dans lesquels les joueurs et les athlètes sont amenés à partager leurs pensées et leurs sentiments, à la différence d’environnements dans lesquels ils devraient simplement être forts mentalement et essayer de survivre dans la durée.

Si nous combinons ces caractéristiques, alors cela nous renvoie aussi à l’idée que nous devons créer des environnements qui ne sont pas trop restreints, en termes de nombre de joueurs. Il faut essayer d’en incorporer un certain nombre, en ayant à l’esprit que notre principale préoccupation, c’est leur développement à long terme. Dans le football, mais aussi dans de nombreux sports, il y a une sorte de perspective biologique, dans la manière de sélectionner les jeunes joueurs qui intégrons le système. Nous pensons trop rapidement que ce que nous observons à un instant T (le moment où la sélection est effectuée), correspond nécessairement aux habiletés dont les joueurs auront besoin pour atteindre l’équipe première. En fait, l’une des caractéristiques des environnements qui ont du succès, c’est la prise en compte immédiate du développement à long terme des joueurs. Ils perçoivent l’incorporation de joueurs dans leur système, avec une perspective à long terme où le développement de chacun se fait à des vitesses différentes. Une multitude de trajectoires non-linéaires, en quelques sorte. Par conséquent, ils doivent prendre en compte de nombreux facteurs différents et ne pas penser qu’il n’y a qu’une seule voie vers « le sommet ».

Comment avez-vous développé le département de psychologie du sport du FC Nordsjælland (FCN), qui est un projet avec une vision à long terme, dans une activité où le court terme est si souvent la norme ?

Il y a 3 ans, j’ai commencé à échanger avec la direction du FCN, car ils souhaitaient créer un département de psychologie du sport au sein du club. Dès le départ, j’ai été très clair sur le fait qu’ils devaient s’engager sur le long terme, pour que cela réussisse. J’ai travaillé dans un certain nombre d’autres clubs, d’autres sports et pour créer un nouveau département, il faut que le management et le conseil d’administration du club soient complètement investi. Ce qui veut dire que le président, l’entraîneur principal de l’équipe première et le responsable de la performance, par exemple, doivent être partie prenante du projet.

L’objectif est de construire ou de créer de bonnes conditions pour réussir. La démarche serait similaire si vous souhaitiez créer un nouveau département dédié à l’analyse, par exemple. Il faut d’abord faire en sorte qu’il y est une acceptation du projet au sein de l’organisation, de manière transversale, avant de commencer. Les différentes composantes d’un club doivent accepter les conditions du voyage et entériner leur engagement à long terme, avant même que cela ne commence réellement. Si ce n’est pas fait, que les choses ne sont pas claires dès le début, il se peut qu’à un moment donné, l’une des parties remette en cause le projet et que cela devienne un obstacle à la réussite de ce que vous entreprenez. Par expérience, je dirais que l’aspect « politique » dans un club de football, est un préalable à tout type de projet (de cette envergure). Lorsque tout est clair de ce point de vue-là, alors vous avez le champ libre pour commencer à construire la stratégie que vous voulez mettre en place en termes de psychologie du sport.

“Par expérience, je dirais que l’aspect « politique » dans un club de football, est un préalable à tout type de projet (de cette envergure).”

Avec l’un de mes collègues, qui travaille également avec les équipes de l’Académie, nous avons commencé par analyser le club avant de faire quoi que ce soit. C’était l’autre demande que nous avions formulée, à savoir qu’au lieu de nous lancer directement et d’essayer de faire quelque chose qui n’est pas nécessairement pertinent, nous voulions qu’ils nous laissent passer un mois et demi à interviewer et à observer la culture du club. Nous avons rédigé un rapport sur la base de nos observations et de nos entretiens avec les entraîneurs et le management. Ensuite nous avons pu commencer à travailler, car nous avions alors clarifié ce que nous voulions faire et à quelles échéances, pour les U13, U15, U17, U19, ainsi que l’équipe de première.

Ce travail d’audit a posé les bases de ce que nous faisons quotidiennement aujourd’hui. C’est une sorte d’outil qui nous permet de naviguer sereinement et d’avoir un cap, plutôt que de proposer des solutions miracles, de temps en temps. Bien entendu, l’accompagnement que nous proposons à chaque équipe est flexible et proactif. Si par exemple, nous voulons développer la force mentale des  joueurs (selon ma perspective), ce sera par le développement d’habilités qui leur permettront d’avoir une meilleure conscience d’eux-mêmes, une meilleure connaissance de leurs faiblesses et de leurs forces, afin qu’ils puissent naviguer de manière adéquate. C’est la base de ce que nous voulions faire et c’est ce que nous faisons encore. Aujourd’hui, l’équipe s’est étoffée, d’autres personnes sont arrivées à l’Académie, je suis passé sur l’équipe première et mon collègue sur les U17.

“La psychologie du sport n’est pas quelque chose que vous faites dans une salle de réunion”

Au quotidien, nous accompagnons les membres du staff et les joueurs. Ma « journée type » consiste à arriver le matin à 8 heures, en même temps que le staff de l’équipe première et échanger avec l’entraîneur principal, les entraîneurs-adjoints, les analystes, les préparateurs physiques, le directeur de la performance, etc. Ensuite, la journée commence avec ce qui a été planifié, généralement de l’analyse. Les analystes montrent quelques vidéos dont certaines pourraient me servir à créer des clips focalisés sur les aspects psychologiques. Je pourrais par exemple faire ressortir des moments où les joueurs se sont soutenus mutuellement après une erreur. Ensuite, il y a le petit-déjeuner, que je prends également avec l’équipe et le staff. Ensuite, je vais sur le terrain avec l’équipe et j’observe comment les joueurs se comportent, comment les entraîneurs travaillent dans différentes situations, puis je sors de l’entraînement et j’assiste aux réunions de l’Académie, etc. En tant que psychologue du sport dans un club de football, mon travail quotidien implique que je fasse partie intégrante de l’équipe, car la psychologie du sport n’est pas quelque chose que vous faites dans une salle de réunion, c’est quelque chose qui se passe sur le terrain. Cela exige que vous ayez effectué votre travail de clarification en amont, avec les différentes parties prenantes, sinon vous ne pourrez travailler correctement.

Pour moi, c’est un principe clé, qui est valable pour toutes les composantes d’un club de football. Ce que vous voulez mettre en place doit être intégré par tous les membres du staff. La psychologie du sport se pratique sur le terrain et est complémentaire à tous les autres aspects de l’entrainement. C’est juste un aspect du développement. En fonctionnant comme cela, je suis en mesure d’observer les comportements des joueurs, la façon dont ils réagissent dans différentes situations et je suis en mesure de leur proposer un feedback, car je fais partie de leur environnement.

L’analyse vidéo est une part importante de votre travail.

Effectivement je travaille en coordination avec les analystes vidéo. Je regarde les matchs et je sélectionne des clips spécifiques qui me permettront d’illustrer mes échanges avec les joueurs sur les aspects psychologiques. L’objectif est d’être au plus proche du jeu, plutôt que de décontextualiser la psychologie du sport. J’observe les comportements des joueurs : quand pressent-ils ? Quand se replacent-ils ? Quand jouent-ils à l’intérieur ? A l’extérieur ? Pourquoi le font-ils ? Quand ils sont sous pression, comment réagissent-ils ? Est-ce qu’ils se replient sur eux-mêmes, plutôt que de continuer à communiquer avec leurs coéquipiers ? Il s’agit là de connaissances importantes qui leur permettront de s’adapter à leur(s) tâche(s) spécifique(s) et à leur(s) rôle(s). Par exemple, les défenseurs centraux ont certaines tâches à accomplir et, par conséquent, il est important pour moi de connaître ces tâches et la partie psychologique associée à celles-ci, afin de leur fournir un retour constructif sur leurs performances.

Lors de l’analyse d’un match, que recherchez vous ? Quelle perspective utilisez-vous ?

Cela dépend du sujet. Si l’une des équipes a éprouvé des difficultés lorsqu’elle a été mise sous pression par l’adversaire, je pourrais me focaliser sur les stratégies d’ajustements, sur la dynamique d’équipe ou sur certains comportements et actions de joueurs visant à soutenir leurs coéquipiers. Prenons un exemple. Si un défenseur commet une erreur, que les adversaires marquent un but et que l’un des capitaines va vers lui pour l’encourager et le réconforter, en lui disant : “nous devons continuer, il nous reste encore énormément de temps pour essayer gagner”, alors qu’il y a manifestement eu une erreur individuelle, mon objectif ne sera pas de mettre en évidence l’erreur commise. En allant voir ce joueur et en le soutenant, l’un des capitaines a fait preuve de leadership, c’est ce qui est important pour moi. Cela montre qu’il sait quel est son rôle et qu’il agit en conséquence, ce qui est fantastique.

Parfois, nous essayons de leur proposer des idées sur la manière de se soutenir mutuellement pendant un match. Quand une erreur se produit, plusieurs joueurs peuvent se réunir et coordonner voire essayer de conditionner la manière dont l’équipe va réagir. Cela fait aussi partie du leadership, mais participe aussi au développement de la cohésion dans une équipe. Ce type de comportements est donc bénéfique pour la dynamique de groupe, mais aussi pour fonctionner après que des erreurs aient été commises. Le leadership peut aussi se manifester par le comportement d’un joueur qui effectue un long sprint, pour mettre la pression sur un joueur qui va recevoir le ballon. Par son comportement, il fait preuve de cœur, il montre qu’il est prêt à se sacrifier pour l’équipe, qu’il sait qu’il est important de faire cette course pour mettre la pression sur l’adversaire. Donc de faire gagner du temps à son équipe.

Exemple : Karim Benzema presse Donnarumma, en partant de très loin, alors que le Real est en (très) mauvaise posture au score. Une certaine manifestation de leadership (NOSOTROS)

Dans un club, vous « vivez » avec des groupes de joueurs assez stables et sur des périodes relativement longues, mais avec les sélections danoises, comment vous adaptez-vous à un environnement où les groupes de joueurs évoluent d’un rassemblement à l’autre et où le temps est (extrêmement) contraint ?

Ce sont effectivement des cadres différents et comme vous le dites, le temps est contraint. C’est une autre façon de travailler, qui exige une collaboration très étroite avec l’entraîneur. Par exemple, dans le cadre de la préparation de matchs de qualifications du prochain Championnat d’Europe U19, j’ai échangé avec lui en amont, par téléphone, pour planifier ce que nous allons faire. Les thèmes abordés peuvent être la sélection en elle-même, réfléchir à qui fera partie du captain’s group ou faire le point sur ce que nous devons intégrer dans notre réflexion en rapport aux équipes que nous allons rencontrer. Ensuite, une fois sur place, il s’agit davantage d’être focalisé sur ce que l’entraineur pense être important pour être efficace, dans un laps de temps très court. Dans ce cadre, mon rôle est à peu près le même que celui j’ai en club, le facteur temps en plus. Je participe donc à toutes les étapes de la journée avec les équipes nationales.

Je me lève le matin, je prends le petit-déjeuner, puis je peux, sans ordre précis, participer à une séance d’analyse, des réunions, l’entraînement, observer les joueurs et échanger avec le staff. J’effectue les différentes tâches de la journée, en étroite collaboration avec l’entraîneur, afin de le soutenir, car il est soumis à une forte pression. En un temps très court, il doit former une équipe qui ne joue pas régulièrement ensemble et il a besoin qu’elle soit performante. Il s’agit donc de travailler en étroite collaboration avec lui, afin qu’il puisse lui aussi faire fonctionner l’équipe. Parfois, je m’entretiens individuellement avec les joueurs et je travaille également en étroite collaboration avec le groupe des capitaines, car ce sont des joueurs d’influence dans l’équipe. Ce sont souvent eux qui sont capables de changer les choses dans un match, et donc travailler avec eux est vraiment efficace pour influer sur certains aspects pendant un match.

Les habiletés psychologiques et psychosociales nécessaires à un jeune joueur qui évolue dans les équipes d’une académie, sont très différentes de celles dont il aura besoin s’il effectue la transition vers l’équipe première. Quelles sont les différences et comment les aidez-vous dans cette transition ?

En fait, l’idée est très simple : il y a différentes exigences, à différents niveaux. Être joueur dans une académie est très différent d’être joueur dans une équipe professionnelle senior. Je sais que les joueurs obtiennent des contrats de plus en plus tôt et qu’ils doivent être performants, néanmoins, lorsqu’ils font la transition vers l’équipe senior, ils ont à faire à des joueurs plus âgés, plus forts, plus expérimentés, avec qui ils sont en compétition. Certains joueurs ont peut-être 5 à 10 ans de plus qu’eux, ce qui signifie que l’environnement est totalement différent et les objectifs ne sont pas les mêmes. Il n’est pas facile de passer d’un environnement où l’accent est mis sur le développement, où l’on est encore jeune et où l’entraîneur vous aide à développer certaines habiletés, à un environnement où l’on ne se soucie pas vraiment de votre développement, où vous devez juste être performant, ici et maintenant.

La transition de l’académie à l’équipe première est quelque chose d’extrêmement difficile. Vous devez donc développer ces habiletés au niveau de l’académie, avant de faire cette transition. C’est aussi vrai pour toutes les autres habiletés. Les joueurs ne peuvent découvrir les aspects tactiques et techniques nécessaires pour évoluer au plus haut niveau, un mois avant de faire cette transition. Cela doit se faire assez tôt, afin qu’ils développent les habiletés nécessaires pour qu’à minima, un certain nombre d’entre eux puissent postuler à cette transition, étant donné qu’il n’y a pas de place pour tout le monde. C’est donc pareil pour les habiletés psychologiques, psychosociales, etc. Il faut « équiper » les joueurs à un stade précoce. C’est ce que nous faisons au club aujourd’hui. Dès les U13, nous proposons un programme adapté aux joueurs, en allant sur le terrain avec eux et en commençant à les aider à développer les habiletés qui leur seront nécessaires pour faire la transition.

“Nous perdons des joueurs talentueux au cours de ce processus, simplement parce que nous n’avons pas su les préparer à ce à quoi ils sont confrontés lorsqu’ils arrivent en équipe première.”

Par ailleurs, cette notion de transition ne s’applique pas qu’au passage de l’académie à l’équipe première. Cela pourrait s’appliquer au passage des U17 aux U19, qui est également une transition difficile, mais aussi des U19 aux U23. Nous devons donc les aider à développer ces habiletés avant qu’ils n’effectuent cette transition, afin qu’ils aient des chances d’être performants, de s’adapter rapidement et s’installer durablement dans l’équipe première. Pour être clair, nous perdons des joueurs talentueux au cours de ce processus, simplement parce que nous n’avons pas su les préparer à ce à quoi ils sont confrontés lorsqu’ils arrivent en équipe première.

Nous devons être extrêmement vigilants quant à la manière dont les choses sont structurées. Le développement d’un joueur est influencé par la collaboration de nombreux acteurs différents. Il est donc important pour moi de travailler avec le préparateur physique, le kinésithérapeute, les entraîneurs et toutes les parties prenantes, afin d’optimiser les chances que ces transitions se fassent. Parfois, le joueur devra être prêté pour découvrir un environnement différent, pour vivre de nouvelles expériences, mais en gardant en tête que ces expériences doivent lui permettre de faire cette transition vers l’équipe première, dans les meilleures conditions. C’est une partie importante du processus.

Pour un joueur (ou tout être humain), il est fondamental de focaliser son attention et son énergie sur les paramètres qui sont sous contrôle. Cependant, l’inverse se produit souvent. Comment accompagnez-vous les joueurs sur ce plan là ?

C’est la conscience de soi, qui permet à un joueur de reconnaître ce qu’il est capable de faire ou de contrôler et ce dont il n’est pas capable. Il ne peut contrôler s’il sera titulaire ou sélectionné dans l’équipe. C’est la décision de l’entraîneur principal. En revanche, ce qu’il peut contrôler, c’est la qualité de son entraînement. Sa préparation, son implication, son auto-évaluation après l’entraînement, etc. Chaque jour, il peut contrôler la manière dont il va appréhender l’entraînement.

Maintenant, il se peut que qu’il soit distrait par un tas de choses différentes qui se passent dans son esprit. En étant distrait par ces différentes choses, alors il ne sera pas pleinement conscient et présent. Il ne sera pas capable de diriger toute son attention sur ce qu’il veut faire de son entrainement du jour. C’est peut-être l’une des grandes différences par rapport à avant. Aujourd’hui, il y a beaucoup de distractions pour les jeunes joueurs, avec les réseaux sociaux, etc. Parfois, ils vont à l’entraînement et leur esprit est ailleurs, ce qui signifie qu’ils réaliseront une séance d’entraînement de piètre qualité. Le problème, c’est que les entraîneurs misent sur la confiance et la fiabilité, ce qui signifie que pour qu’un jeune joueur soit sélectionné dans l’équipe, il doit montrer à l’entraîneur principal qu’il peut lui faire confiance.

“[Le joueur] ne peut contrôler s’il sera titulaire ou sélectionné dans l’équipe. C’est la décision de l’entraîneur principal. En revanche, ce qu’il peut contrôler, c’est la qualité de son entraînement. Sa préparation, son implication, son auto-évaluation après l’entraînement, etc. Chaque jour, il peut contrôler la manière dont il va appréhender l’entraînement.”

Cela signifie être stable, être fiable dans la durée, pas seulement sur un match. Beaucoup de joueurs sont capables de réaliser un super match, mais beaucoup sont aussi capables de disparaitre le match suivant, parce qu’ils sont peut-être sortis la veille, se sont couchés très tard, etc. Cela signifie que leur préparation pour le match est quasi inexistante. L’une des clés pour un joueur de football, c’est d’établir ce rapport de confiance, en étant stable dans ce qu’il fait et comment il le fait, à toutes les étapes de sa carrière. Cela a donc des implications avant, pendant et après l’entrainement. Avant, cela signifie que le joueur doit se préparer, donc connaitre les aspects qu’il doit développer, ce qui requiert une certaine conscience de soi. Pendant, il doit être impliqué. Cela signifie qu’il doit faire preuve d’une certaine intensité et de qualité. Ensuite, il doit évaluer ce qui a bien fonctionné et ce qu’il doit encore améliorer. Il y a aussi la partie récupération, au cours de laquelle le joueur rentre chez lui, mange et dort, car il a besoin de toute son énergie pour pouvoir recommencer le lendemain. Lorsqu’il est assez solide ou stable sur ces aspects, il commencera lentement à développer son capital confiance auprès du staff, car il sera en mesure d’être fiable, dans la durée.

L’étape suivante, c’est que l’on fasse appel à lui pour jouer en match. Au début, il aura peut-être très peu de temps de jeu, les dix dernières minutes, par exemple. Ensuite, même si ses attentes iront en augmentant parce qu’on commence à faire appel à lui, il devra garder en mémoire que ce n’est qu’une première étape. Si la qualité n’est pas au rendez-vous lors de ces 5 ou 10 minutes de jeu, la confiance placée en lui par l’entraîneur, diminuera à nouveau. Il devra alors la reconstruire à un autre moment. Il s’agit donc d’un équilibre délicat à trouver et le seul aspect sur lequel il a le contrôle, c’est ce qu’il fait par et pour lui-même, ainsi que sa manière d’interagir avec ses coéquipiers. Ce sont les seuls éléments qu’il peut contrôler, parce qu’il ne peut contrôler les décisions de l’entraîneur. L’entraineur fait ses choix en fonction d’aspects culturels, d’une certaine perspective, d’une certaine philosophie ou stratégie. Le joueur n’a de contrôle, que sur ses propres actions. S’il perd cela de vue, si sa préparation et sa récupération ne sont optimales, alors, lentement, mais surement, il se retrouvera sans club, lorsqu’il sera en fin de contrat.

Lorsqu’un joueur ou une joueuse intègre une académie de football, en parallèle du projet sportif, le projet éducatif peut parfois être perçu comme redondant. Néanmoins, la combinaison de deux projets solides peut être déterminante dans le développement de l’étudiant-athlète.

Au Danemark, pour tous les sportifs présents dans une filière élite, il est obligatoire d’avoir terminé ses études secondaires avant d’entrer dans le monde professionnel. Il existe une loi sur la justice sociale pour le sport de haut niveau, qui vise à ce que ces environnements de développement des talents soient responsables et que les athlètes terminent leurs études, en même temps qu’ils continuent leur parcours dans le football. C’est donc une question politique à l’échelle du pays, mais aussi une question de coopération entre le secteur éducatif et le secteur sportif d’un club, sur la philosophie à adopter. Car ce que nous constatons également, c’est qu’avec une bonne coopération entre ces deux secteurs, les joueurs acquièrent beaucoup de compétences intéressantes et transverses à l’école, sur la façon d’analyser, de penser de manière critique sur différents aspects, qu’ils sont capables d’adapter ou de transférer au football. Ce sont des compétences fondamentales.

En football, être capable de voir, évaluer et connecter différents éléments lorsque vous analysez une situation ou plus simplement, avoir une pensée critique sur la manière dont il faut concevoir des choses ou les faire évoluer, est primordial. La conscience de soi est aussi quelque chose que l’on développe dans le domaine de l’éducation et que l’on peut transférer dans le football.

“Ceux qui sortent du système peuvent difficilement prétendre à quoi que ce soit, parce qu’ils n’ont jamais, ou si peu, eu accès à une éducation de qualité et aussi exigeante que le football.

Donc c’est aussi une question de savoir identifier les aspects importants que vous obtenez via l’école et que vous pouvez transférer dans le football, plutôt que de dire : « le football est le plus important, l’aspect éducatif n’a que peu d’intérêt pour réussir, ne nous encombrons pas de cela, concentrons-nous sur le football », pour ensuite regarder les statistiques et vous apercevoir que 0,05% des joueurs atteignent le niveau professionnel… Ceux qui sortent du système peuvent difficilement prétendre à quoi que ce soit, parce qu’ils n’ont jamais, ou si peu, eu accès à une éducation de qualité et aussi exigeante que le football. C’est donc une question structurelle, une question politique.

C’est une chance pour le Danemark, même si bien entendu, tout n’est pas parfait. Par ailleurs, nous constatons que dans l’ensemble, chez les athlètes de haut niveau, les notes sont globalement meilleures que chez les non-athlètes. Nous pensons que cela est lié à deux aspects développés dans ces environnements d’élite : l’autodiscipline et la conscience de soi.

Où allons-nous maintenant ? Quelle direction prend la psychologie du sport dans le football ?

La psychologie du sport est de plus en plus présente dans le football. Au moins au Danemark, cela a été intégré par la Fédération de football. Les clubs qui y sont affiliés ont un cahier des charges lié à la psychologie du sport, notamment au niveau des académies. C’est pourquoi, il s’agit d’un aspect qui est de plus en plus « normalisé ». Cela laisse entrevoir des perspectives intéressantes pour la psychologie du sport, dans le football danois. Au niveau international, je pense que cela prend la même direction. J’ai surtout connaissance de ce qui se fait en Angleterre et la psychologie du sport fait partie du plan de performance élite que la Fédération anglaise de football a créé. L’Allemagne aussi avance sur ce sujet. Je ne connais pas assez ce qui se fait en France, pour émettre un avis. Dans l’ensemble, c’est un domaine qui évolue et elle est de plus en plus reconnue comme une partie importante du développement des individus qui composent ces environnements d’élite. C’est donc une perspective positive pour l’avenir de la psychologie dans le football.

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